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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2001698

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2001698

mardi 27 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2001698
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantFAIVRE-VILOTTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 31 mars 2020 et le 25 mai 2022, M. B A, représenté par Me Faivre-Vilotte demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 13 801,67 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison du calcul erroné de sa rémunération lors de sa détention au centre de détention du Muret, sur la période courant de 2011 à 2016, assortie des intérêts au taux légal à compter du 12 décembre 2019 et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- le ministre doit être regardé comme ayant acquiescé aux faits dès lors qu'il n'a ni respecté le délai fixé par la mise en demeure ni produit de mémoire en défense avant la clôture de l'instruction ;

- la créance n'est pas prescrite dès lors que le point de départ de la prescription quadriennale est le premier jour de l'année suivant la date à laquelle la victime est en mesure de connaître l'étendue de son préjudice ; il n'a pas pu présenter de demande indemnitaire préalable avant sa sortie de détention le 3 septembre 2018 ;

- l'administration pénitentiaire ne lui a pas versé le salaire auquel il avait droit en méconnaissance des articles 717-3 et D. 432-1 du code de procédure pénale sur la période allant de 2011 à 2016 alors qu'il était affecté au service général ;

- il n'est redevable ni de la contribution sociale généralisée (CSG) ni de la contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) ;

- cette situation lui a causé un préjudice matériel qu'il évalue à 6 301,31 euros correspondant à la différence entre la rémunération effectivement perçue et celle qu'il estime lui être due sur cette période ;

- il a également subi un préjudice moral dès lors que ses droits n'ont pas été respectés et qu'il a été privé de ressources à la fin de sa détention le conduisant à être hébergé dans un centre d'accueil et provoquant un préjudice d'anxiété ; il évalue ce préjudice à 7 500 euros.

Par une ordonnance du 11 mars 2002, la clôture d'instruction a été reportée du 12 mars 2022 au 14 avril 2022 à 12 heures.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 avril 2022 à 11 h 49, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la créance antérieure au 1er janvier 2015 est prescrite ;

- au titre des années 2015 et2016, la rémunération due à M. A s'élève à 138,26 euros ;

- la créance postérieure au 1er janvier 2015 étant assujettie à la CSG et à la CRDS, ainsi M. A serait redevable d'une somme de 271,64 euros ;

- M. A ne démontre pas avoir subi de préjudice moral du fait de l'erreur de calcul commise.

Par une décision du 29 mai 2020, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 ;

- la loi n°6 8-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Biscarel,

- les conclusions de Mme Nègre-Le Guillou, rapporteure publique,

- et les observations de Me Faivre-Vilotte, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été incarcéré du 10 mai 1986 au 3 septembre 2018 au centre de détention du Muret où il a travaillé au cours de la période allant de 2011 à 2016 au sein des services généraux sur un poste de classe II. Le 9 décembre 2019, M. A a sollicité le versement d'une somme de 6 301,31 euros au titre de la différence de rémunération qu'il a perçue et celle qu'il estime lui être due et le versement d'une somme de 7 500 euros au titre du préjudice moral qu'il estime avoir subi. Cette demande a été implicitement rejetée. Par sa requête, M. A demande la condamnation de l'État à réparer les préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur l'acquiescement aux faits :

2. Aux termes de l'article R.612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant. ". Si, lorsque le défendeur n'a produit aucun mémoire, le juge administratif n'est pas tenu de procéder à une telle mise en demeure avant de statuer, il doit, s'il y procède, en tirer toutes les conséquences de droit et il lui appartient seulement, lorsque les dispositions précitées sont applicables, de vérifier que l'inexactitude des faits exposés dans les mémoires du requérant ne ressort d'aucune pièce du dossier. Par ailleurs, il résulte de ces dispositions que l'acquiescement aux faits prévu à l'article R. 612-6 du code de justice administrative est acquis lorsque le délai imparti à l'administration a expiré et que la date de clôture d'instruction est échue sans que le défendeur ait présenté d'observations.

3. En l'espèce, par une ordonnance du 18 janvier 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 12 mars 2022. Par une nouvelle ordonnance du 11 mars 2022, la date de la clôture d'instruction a été reportée au 14 avril 2022 à 12 h 00. Le garde des sceaux, ministre de la justice a produit son mémoire en défense le 14 avril 2022 avant 12 h 00, soit avant la clôture de l'instruction. Ainsi, le garde des sceaux, ministre de la justice ayant présenté ses observations avant que l'instruction ne soit close, il n'est pas réputé avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête.

Sur les conclusions aux fins d'indemnisation :

En ce qui concerne l'exception de prescription opposée en défense :

4. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes () toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis () ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. () / Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. ()" . Aux termes de l'article 3 de la même loi : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. "

5. Pour l'application de ces dispositions, le fait générateur de la créance se trouve, pour chaque année de travail, dans les services accomplis par M. A, et le délai de prescription de cette créance court, par conséquent, à compter du 1er janvier de chaque année qui suit celle durant laquelle le travail a été accompli. Il résulte de l'instruction que, par courrier du 9 décembre 2019, M. A a sollicité auprès du garde des sceaux, ministre de la justice la réparation du préjudice financier résultant du mode de calcul erroné de la rémunération qu'il a perçue pour l'activité professionnelle exercée au centre de détention du Muret pour la période allant de 2011 à 2016. Si cette réclamation a eu pour effet d'interrompre le cours de la prescription quadriennale s'agissant des créances afférentes aux années 2015 et suivantes, les créances relatives aux années 2011 à 2014 étaient, en revanche, déjà prescrites à la date de présentation de sa réclamation. La circonstance alléguée par M. A consistant à ce qu'il aurait été empêché de présenter une demande indemnitaire préalable du seul fait de son incarcération n'est pas de nature à établir qu'il ignorait l'existence de sa créance. Les deux attestations d'une conseillère en économie sociale et familiale et d'un psychologue produites à l'appui de la requête ne sont pas davantage de nature à l'établir. Par suite, l'exception de prescription opposée par le garde des sceaux doit être accueillie, en ce qui concerne les créances antérieures au 1er janvier 2014.

En ce qui concerne la responsabilité de l'État :

S'agissant du préjudice matériel :

6. D'une part, aux termes de l'article 717-3 du code de procédure pénale : " () La rémunération du travail des personnes détenues ne peut être inférieure à un taux horaire fixé par décret et indexé sur le salaire minimum de croissance défini à l'article L. 3231-2 du code du travail. Ce taux peut varier en fonction du régime sous lequel les personnes détenues sont employées. ". Aux termes de l'article D. 432-1 du même code : " Hors les cas visés à la seconde phrase du troisième alinéa de l'article 717-3, la rémunération du travail effectué au sein des établissements pénitentiaires par les personnes détenues ne peut être inférieure au taux horaire suivant : 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour les activités de production ; 33 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour le service général, classe I ; 25 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour le service général, classe II ; 20 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour le service général, classe III. Un arrêté du garde des sceaux, ministre de la justice, détermine la répartition des emplois entre les différentes classes en fonction du niveau de qualification qu'exige leur exécution ".

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 136-1 du code de la sécurité sociale : " Il est institué une contribution sociale sur les revenus d'activité et sur les revenus de remplacement à laquelle sont assujettis : 1° Les personnes physiques qui sont à la fois considérées comme domiciliées en France pour l'établissement de l'impôt sur le revenu et à la charge, à quelque titre que ce soit, d'un régime obligatoire français d'assurance maladie. () ". Aux termes de l'article L. 136-2 du même code : " I.- La contribution est assise sur le montant brut des traitements, indemnités, émoluments, salaires () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 14 de l'ordonnance du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale : " I.- Il est institué une contribution sur les revenus d'activité et de remplacement mentionnés aux articles L. 136-2 à L. 136-4 du code de la sécurité sociale perçus du 1er février 1996 jusqu'à l'extinction des missions prévues à l'article 2 par les personnes physiques désignées à l'article L. 136-1 du même code. Cette contribution est assise sur les revenus visés et dans les conditions prévues aux articles L. 136-2 à L. 136-4 et au III de l'article L. 136-8 du code de la sécurité sociale (). Il résulte de ces dispositions que la rémunération due, sur le fondement des dispositions susmentionnées du code de procédure pénale, aux personnes détenues en contrepartie du travail qu'elles effectuent, est assujettie auxdits prélèvements.

8. Enfin, en application des dispositions des articles L. 136-2 et L. 136-8 du code de la sécurité sociale et des articles 14 et 19 de l'ordonnance du 24 janvier 1996, la contribution sociale mentionnée à l'article L. 136-1 du code de la sécurité sociale s'élève à 7,5 % du montant brut des rémunérations, préalablement réduit de 1,75 %, et la contribution prévue par l'article 14 de cette ordonnance à 0,5 % de ce montant, préalablement réduit de 1,75 %.

9. Il résulte de l'instruction que M. A a été affecté aux services généraux du centre de détention du Muret sur un poste de classe II. Conformément aux dispositions mentionnées ci-dessus de l'article D. 432-1 du code de procédure pénale, sa rémunération brute ne pouvait être inférieure au taux horaire de 25 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance, soit un taux horaire brut de 9,61 euros pour l'année 2015 et de 9,97 euros pour l'année 2016. En application des articles L. 136-2 et L. 136-8 du code de la sécurité sociale et des articles 14 et 19 de l'ordonnance du 24 janvier 1996, devaient être déduites de la rémunération brute la contribution sociale généralisée (CSG) et la contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) selon les taux indiqués au point 8. Or, l'administration ne conteste pas que la rémunération effectivement perçue par le requérant pour son activité professionnelle est restée en deçà des taux prévus par l'article D. 432-1 précité du code de procédure pénale. Dès lors, M. A est fondé à soutenir que l'erreur ainsi commise constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État.

10. Il résulte de l'instruction, notamment des fiches de paie allant de janvier 2015 à février 2016 que si les lignes relatives à la CSG et la CRDS y figurent ainsi que les taux, au demeurant erroné pour la CSG, et le montant au titre des cotisations salariales, ces montants n'ont pas été retranchés du salaire brut perçu par M. A, le montant du salaire brut étant égal au salaire net. Dès lors, le tableau de calcul produit par le ministre de la justice déterminant le montant de la rémunération qu'aurait dû percevoir M. A en lui appliquant le taux horaire correspondant aux fonctions exercées et le montant de la CSG et de la CRDS en le retranchant au montant de la rémunération effectivement perçue par le requérant, est conforme aux dispositions précitées de l'article D.432-1 du code de procédure pénale. Par suite, M. A est seulement fondé à demander le versement de la somme de 138,26 euros.

S'agissant du préjudice moral :

11. M. A soutient que la faute commise par l'administration en le rémunérant à un taux horaire inférieur aux minima fixés par les articles 717-3 et D. 432-1 du code de procédure pénale a bafoué ses droits et a eu une incidence sur son projet de réinsertion à la sortie de sa détention, dès lors qu'il s'est retrouvé sans ressources, n'a pas été en mesure de se loger et qu'il a dû être hébergé dans un centre d'accueil. En défense, le ministre de la justice ne contredit pas les erreurs de calcul dans la détermination de la rémunération de M. A, constituant une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat. M. A se prévaut des faibles ressources dont il disposait à sa sortie de détention qui l'ont conduit à devoir être logé dans un centre d'hébergement. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par le requérant en l'évaluant à la somme de 1 000 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

12. M. A a droit aux intérêts au taux légal sur la somme allouée aux points 10 et 11 à compter du 12 décembre 2019, date à laquelle la demande de paiement du principal est parvenue à l'administration.

13. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. En l'espèce, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 13 décembre 2020, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Faivre-Villote de la somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er: L'État est condamné à verser à M. A la somme totale de 1 138,26 euros, majorée des intérêts à compter du 12 décembre 2019 et de leur capitalisation à chaque échéance annuelle à compter du 13 décembre 2020.

Article 2 : L'État versera à Me Faivre-Villote la somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Faivre-Villote renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Faivre-Vilotte et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2023.

La rapporteure,

B. BISCAREL

La présidente,

F. HÉRY La greffière,

S. BALTIMORE

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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