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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2006258

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2006258

jeudi 25 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2006258
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS MONTAZEAU & CARA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 7 décembre 2020 et le 3 mai 2021, M. Michel B et la Mutuelle d'assurance des professionnels de la santé (MASCF), représentés par Me Tortigues, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de Toulouse à leur verser la somme de 44 467,18 euros, suite au jugement du tribunal judiciaire de Tarbes du 4 février 2020, condamnant M. B solidairement avec le CHU de Toulouse, dans l'hypothèse où ce dernier serait déclaré responsable par la juridiction compétente, à réparer les conséquences préjudiciables de l'accident médical dont a été victime M. A C le 23 octobre 2014 ;

2°) de mettre à la charge du CHU de Toulouse la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- dans son jugement en date du 4 février 2020, le tribunal judiciaire de Tarbes rappelle expressément que dans les rapports entre co-obligés, le partage de responsabilité s'effectuera de la manière suivante, étant rappelé que l'indemnisation de l'ONIAM est intervenue à hauteur de 25 % : 37,5 % pour la faute du Dr. Tarenne, 37,5 % pour la faute du CHU de Toulouse ;

-la faute du CHU de Toulouse réside dans l'absence d'information quant au risque de lâchage partiel de l'anastomose colorectale en post-opératoire, et sur la conduite à adopter en cas de réalisation de ce risque ;

- ils justifient avoir indemnisé les ayants droit de M. C à hauteur de 88 934,35 euros selon quittance versée aux débats

- la fixation du préjudice par la juridiction judiciaire sera reprise par le tribunal

Par des mémoires en défense, enregistrés le 10 février 2021 et le 8 juillet 2021, le CHU de Toulouse, représenté par Me Cara conclut à titre principal au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la modération des prétentions indemnitaires des requérants.

Il fait valoir que :

- à titre principal, sa responsabilité n'est pas engagée ;

- à titre subsidiaire, si une faute devait être retenue à son égard, celle-ci est à l'origine d'une perte de chance qui doit être fixée à 25%.

Par un mémoire enregistré le 20 juillet 2021, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM), représenté par Me Birot, indique avoir conclu avec les consorts C une transaction emportant renonciation de tous les droits, actions et prétentions relatifs à l'accident médical non fautif dont a été victime M. C et demande au tribunal de rejeter toute demande de condamnation qui pourrait être présentée à son encontre.

Par ordonnance du 11 juillet 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 10 août 2023 à 12h00.

Un mémoire présenté pour le compte du CHU de Toulouse a été enregistré le 21 juillet 2023 et n'a pas été communiqué.

Par un courrier du 4 janvier 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que, en application des dispositions de l'article L. 121-12 du code des assurances, la MASCF est subrogée dans les droits et actions de M. B, son assuré, contre le tiers co-auteur du dommage, de sorte que M. B n'a pas d'intérêt pour agir dans le cadre de la présente instance.

Des observations en réponse à ce moyen d'ordre public, présentées pour le compte des requérants, ont été enregistrées au greffe du tribunal le 5 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rives,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique,

- et les observations de Me Chaput, représentant M. B et la MACSF ainsi que celles de Me Montamat, représentant le CHU de Toulouse.

Une note en délibéré présentée par M. B et la MACSF a été enregistrée le 15 janvier 2024 et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1.M. A C, alors âgé de 61 ans, a été diagnostiqué, à l'issue d'une coloscopie réalisée le 8 septembre 2014 avec un adénocarcinome lieberkühnien situé dans le haut rectum. Le 23 septembre suivant, un scanner thoraco abdomino pelvien a objectivé la présence d'un ganglion unique de 6 millimètres de diamètre dans le méso rectum haut. M. A C a alors subi le 16 octobre 2014, pour le traitement de cette tumeur maligne, une chirurgie rectale avec anastomose colorectale au sein du CHU de Toulouse. Compte tenu de l'état de santé satisfaisant du patient à l'issue de cette intervention, celui-ci a été autorisé à regagner son domicile le 20 octobre suivant. Cependant, dans la nuit du 20 au 21 octobre, M. C a présenté de fortes douleurs abdominales associées à des vomissements et des tremblements. Le 21 octobre au soir, le Dr. Michel B, médecin généraliste, a prescrit un traitement symptomatique après un examen clinique à domicile. Le 22 octobre au soir, à l'occasion d'une seconde visite, le Dr. B a constaté une majoration très significative du ballonnement abdominal, sans toutefois relever de défense et a prescrit un nouveau traitement symptomatique. Le 23 octobre vers midi, après avoir prescrit un bilan biologique ayant révélé une forte augmentation des globules blancs et une CRP à 500 milligrammes par litre, le Dr. Tarrenne décide d'une hospitalisation en urgence au CHU de Toulouse, où le patient sera admis vers 16h30. Malgré une tentative de réanimation, M. C est décédé le jour même des suites d'un choc septique lié à un lâchage partiel de l'anastomose colorectale ayant entraîné une péritonite et progressivement un état occlusif.

2.Saisie par les ayants-droits de M. C, la CCI Midi-Pyrénées, s'appuyant notamment sur le rapport d'expertise du 7 février 2017 établi par le Dr. Fiquet, chirurgien viscéral, a estimé dans son avis du 13 avril 2017 que le décès de M. C était la conséquence d'un accident médical non fautif, constitué par le lâchage partiel de l'anastomose colorectale mais que la victime avait néanmoins perdu une chance, évaluée à 75 %, de se soustraire à la réalisation de ce risque d'une part, en raison d'un défaut d'information délivré par le CHU de Toulouse sur ce risque post-opératoire préalablement au recueil de son consentement, ce qui ne lui a pas permis d'adopter une conduite adaptée à la situation dès l'apparition des premiers symptômes et, d'autre part, en raison d'une prise en charge défaillante du patient par le Dr. Tarrenne dans les jours ayant suivi l'acte chirurgical. La CCI a ainsi estimé que la réparation des préjudices subis par M. C et ses ayants-droits devait incomber à l'ONIAM, à hauteur de 25%, à l'assureur du CHU de Toulouse à hauteur de 37,5% et à l'assureur du Dr. B à hauteur de 37,5%. Au cours du mois de septembre 2018, l'ONIAM a indemnisé les consorts C au titre de l'accident médical non fautif, à hauteur de 25 % des préjudices subis. Par un jugement définitif du 4 février 2020, le tribunal judiciaire de Tarbes a condamné le Dr. B à réparer trois quarts des préjudices subis par M. C et ses ayants droit, in solidum avec le CHU de Toulouse dans l'hypothèse où ce dernier serait déclaré responsable par la juridiction compétente. Par une demande indemnitaire préalable réceptionnée le 24 septembre 2020, le Dr. B et son assureur, la MASCF ont sollicité auprès du CHU de Toulouse le versement d'une somme de 44 467,18 euros correspondant à la moitié de celle versée aux consorts C en exécution du jugement du tribunal judiciaire. Cette demande ayant été implicitement rejetée, le Dr B et la MASCF demandent au tribunal de fixer la charge finale de la dette en condamnant le CHU de Toulouse à leur verser une somme de 44 467,18 euros.

Sur la recevabilité des conclusions de la requête :

3.D'une part, en vertu des dispositions de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur. () ".

4.D'autre part, lorsque l'auteur d'un dommage, condamné, comme en l'espèce, par le juge judiciaire à en indemniser la victime, saisit la juridiction administrative d'un recours en vue de faire supporter la charge de la réparation par la personne publique co-auteur de ce dommage, sa demande, quel que soit le fondement de sa responsabilité retenu par le juge judiciaire, a le caractère d'une action subrogatoire fondée sur les droits de la victime à l'égard de cette personne publique. Ainsi subrogé, il peut utilement se prévaloir des fautes que la personne publique aurait commises à son encontre ou à l'égard de la victime et qui ont concouru à la réalisation du dommage, sans toutefois avoir plus de droits que cette victime. En outre, eu égard à l'objet d'une telle action, qui vise à assurer la répartition de la charge de la réparation du dommage entre ses co-auteurs, sa propre faute lui est également opposable.

5.En l'espèce, il résulte de l'instruction que les sommes mises à la charge du Dr. B par le tribunal judiciaire de Tarbes ont été versées aux consorts C entre le 5 et le 12 mai 2020 non par lui, mais par son assureur co-requérant dans la présente instance, la MASCF. Il en résulte que cette dernière se trouve subrogée dans les droits du Dr. B pour l'exercice de l'action subrogatoire fondée sur les droits des consorts C à l'égard du CHU de Toulouse. Par suite, les conclusions indemnitaires de la requête, en tant qu'elles sont présentées pour le compte du Dr. B, qui est dépourvu d'intérêt pour agir, sont irrecevables.

Sur la responsabilité pour faute du CHU de Toulouse :

6.L'article L. 1111-2 du code de la santé publique, dans sa version applicable au litige dispose : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. () / En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen () ".

7.Il résulte de ces dispositions que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.

8.En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

9.Il résulte de l'instruction et, notamment, du rapport d'expertise du 7 février 2017 que si M. C a été informé de l'existence de risques, en particulier infectieux lors d'une consultation avec un chirurgien digestif du CHU de Toulouse le 29 septembre 2014, l'établissement de santé défendeur n'apporte pas la preuve, qui lui incombe, que le risque spécifique de lâchage de l'anastomose colorectale consécutif à une chirurgie rectale avec anastomose colorectale, qui survient dans 5 % des cas, ait été porté à sa connaissance préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement de l'acte médical en cause. De plus, et par voie de conséquence, il ne résulte d'aucune pièce versée au dossier de l'instruction que M. C ait reçu une information personnalisée et appropriée sur la conduite à tenir en cas d'apparition de certains symptômes et en particulier ceux infectieux associés à un lâchage de l'anastomose colorectale. Dès lors, le CHU de Toulouse a commis une faute de nature à engager sa responsabilité pour défaut d'information.

10.Toutefois, l'expert indique que la chirurgie rectale subie par M. C, dans un contexte d'adénocarcinome de stade 2, était la seule option thérapeutique envisageable pour traiter sa pathologie cancéreuse et que l'absence d'une telle intervention aurait entraîné le développement de métastases, de rectorragies ainsi qu'un probable syndrome occlusif, c'est-à-dire, s'agissant de cette dernière condition médicale, une conséquence identique à celle qui a résulté de la réalisation du risque de lâchage de l'anastomose colorectale qui n'a pas été porté à sa connaissance. De plus, si un refus de subir une intervention immédiate n'aurait certes pas abouti, comme en l'espèce, à une issue fatale à très brève échéance, le tableau clinique présenté par la victime au stade peropératoire conférait néanmoins à l'acte chirurgical un caractère indispensable compte tenu de ce que, du fait de la nature même d'une tumeur maligne de stade 2 et de son évolution dégénérative prévisible, une abstention aurait fait courir à M. C un risque vital élevé tandis qu'un report aurait nécessairement diminué la probabilité d'une guérison. Dans ces conditions, il résulte de l'instruction qu'informé de la nature et de l'importance du risque de lâchage de l'anastomose colorectale ainsi que des conséquences infectieuses susceptibles d'en découler, M. C aurait consenti à l'acte chirurgical en cause. Par suite, le manquement au devoir d'information n'est pas, en l'espèce, à l'origine d'une perte de chance pour la victime.

11. Si la MASCF reproche également au CHU une absence d'information après la sortie d'hospitalisation de M. C, notamment en cas de lâchage partiel de l'anatomie colorectale, à supposer qu'elle ait entendu ce faisant soulever un moyen distinct de celui examiné au point précédent, ce moyen n'est pas assorti des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé.

12. Enfin, si la MASCF fait valoir que tant l'expert que la CCI ont considéré que le CHU de Toulouse était pour partie responsable du dommage survenu, et que le CHU a d'ailleurs implicitement reconnu cette responsabilité dès lors qu'il a formulé une offre d'indemnisation le 6 septembre 2017, ces circonstances ne suffisent toutefois pas à établir que le CHU aurait commis une faute présentant un lien direct avec le décès de M. C.

13.Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par la MASCF doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. B et la MASCF est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. Michel B, à la MACSF, au centre hospitalier universitaire de Toulouse et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux.

Délibéré après l'audience du 11 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente,

M. Rives, conseiller,

Mme Jorda, conseillère

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2024.

Le rapporteur,

A. RIVES

Le président,

S. CHERRIERLe greffier,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne au ministre de la santé, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pouvoir à l'exécution du présent arrêt.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

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