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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2006280

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2006280

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2006280
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantTHEVENOT MAYS BOSSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 8 décembre 2020, 23 novembre 2021 et 24 octobre 2022, la commune d'Aulus-les-Bains, prise en la personne de son maire en exercice et représentée par Me Marc, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la société Ingénierie gestion industrie commerce (IGIC), à titre principal, à lui verser, d'abord, la somme de 1 276 756,79 euros au titre des travaux d'entretien et de remplacement réalisés pour réparer la centrale, ensuite la somme de 275 990,93 euros au titre de sa perte d'exploitation et, enfin, la somme de 314 069 € au titre de son manque à gagner de redevance communale sur la période allant de 1991 à 2018, ou à défaut la somme de 77 270 euros sur le même fondement ;

2°) de mettre à la charge de la société IGIC le paiement de la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- le tribunal administratif est compétent pour connaître du litige né de l'exécution de la convention qu'elle a conclue le 16 décembre 1989 avec la société IGIC ;

- la responsabilité contractuelle de la société IGIC est engagée du fait de la méconnaissance de la convention susmentionnée, en particulier en ce qui concerne la remise à la commune des installations en état normal de service et de fonctionnement, au regard de l'article 7 de cette convention, ainsi qu'au regard du montant des redevances versées ;

- elle a subi des préjudices financiers qui sont en lien direct et certain avec ces irrégularités ;

- le préjudice subi au titre des travaux d'entretien et de remplacement réalisés pour réparer la centrale s'élève à 1 276 756,79 euros ; le préjudice subi au titre de sa perte d'exploitation s'élève à 275 990,93 euros ; son manque à gagner de redevance communale sur la période allant de 1991 à 2018 s'élève à 314 069 euros, ou à tout le moins à 77 270 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 2 novembre 2021, 23 décembre 2022 et 9 octobre 2023, la société IGIC, prise en la personne de ses dirigeants légaux et représentée par Me Thevenot, demande au tribunal :

1°) de rejeter la requête, à titre principal pour cause d'incompétence de la juridiction administrative, à titre subsidiaire pour cause de prescription en ce qui concerne les années 1991 à 2017, et à titre très subsidiaire comme non fondée ;

2°) en tout état de cause, de mettre à la charge de la commune d'Aulus-les-Bains la somme de 3 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la juridiction administrative est incompétente pour connaître des demandes de la commune concernant les conditions d'application de la convention du 16 décembre 1989 entre ces deux parties ;

- les compléments de redevances échus avant le 24 octobre 2017, c'est-à-dire plus de cinq ans avant leur demande par la commune, formulée pour la première fois dans son mémoire enregistré le 24 octobre 2022, sont prescrits en application de 2224 du code civil ;

- les moyens soulevés par la commune ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance n° 1805787 du 15 octobre 2021 par laquelle le juge des référés du tribunal de céans a liquidé et taxé les frais de l'expertise confiée à M. D. ;

- l'arrêt n° 17BX04004 du 30 décembre 2019 de la cour administrative d'appel de Bordeaux ;

- la décision n° 439180 du 29 décembre 2020 du Conseil d'Etat ;

- le jugement n° 4284 du 9 octobre 2023 du Tribunal des conflits ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- la loi du 16 octobre 1919 relative à l'utilisation de l'énergie hydraulique ;

- l'ordonnance n° 2016-65 du 29 janvier 2016 relative aux contrats de concession ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hecht,

- les conclusions de M. Déderen, rapporteur public,

- et les observations de Me Thevenot, représentant la société Ingénierie gestion industrie commerce.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 15 novembre 1989, le préfet de l'Ariège a autorisé la commune d'Aulus-les-Bains à exploiter l'énergie de deux rivières, l'Ars et le Garbet. Par une convention conclue le 16 décembre 1989, la commune a confié à la société Ingénierie gestion industrie commerce (IGIC) la construction, la gestion et l'exploitation d'une centrale hydroélectrique de l'Ars et du Garbet, jusqu'au 1er janvier 2019. Par la présente requête, la commune demande au tribunal d'engager la responsabilité contractuelle de la société IGIC, au titre de la méconnaissance de la convention du 16 décembre 1989, en particulier de son article 7 relatif à l'entretien de la centrale et des stipulations relatives au calcul des redevances communales, et par suite de la condamner à lui verser les sommes de 1 276 756,79 euros, au titre des travaux d'entretien et de remplacement réalisés pour réparer la centrale, de 275 990,93 euros, au titre de sa perte d'exploitation, et de 314 069 euros, ou à défaut de 77 270 euros, pour le manque à gagner de redevance communale.

Sur la compétence de la juridiction administrative :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 1er de la loi du 16 octobre 1919 susvisée, en vigueur à la date de la signature de la convention du 16 décembre 1989 : " Nul ne peut disposer de l'énergie des marées, des lacs et des cours d'eau, quel que soit leur classement, sans une concession ou une autorisation de l'État. " Aux termes de l'article 2 de cette loi : " Sont placées sous le régime de la concession les entreprises dont la puissance excède 4 500 kilowatts. Sont placées sous le régime de l'autorisation toutes les autres entreprises. "

3. Il résulte de l'instruction, notamment de l'arrêté préfectoral du 15 novembre 1989 susmentionné dont l'article 1er fixe la puissance maximale de l'installation hydraulique à 3 754 kilowatts, que la puissance de cette installation est inférieure à 4 500 kilowatts, ce qui n'est au demeurant pas contesté, et ne relève donc pas de la concession par détermination des dispositions de la loi du 16 octobre 1919 précitée.

4. En deuxième lieu, l'existence d'une délégation de service public suppose de caractériser la volonté d'une personne publique d'ériger des activités d'intérêt général en mission de service public et d'en confier la gestion à un tiers, sous son contrôle. En l'espèce, la production d'électricité pour la céder à Electricité de France (EDF) ne peut être regardée comme relevant d'un intérêt public communal. De plus, la convention en cause ne met à la charge de la société IGIC aucune obligation de service public, et son article 12, intitulé " contrôle de la commune ", se borne à prévoir la fourniture à la commune du bilan d'exploitation de l'exercice, ainsi qu'un droit de visite des installations. Enfin, ni l'article 8.1 de cette convention, relatif à la prise en compte des impôts locaux dans le calcul de la redevance, ni son article 11, qui prévoit l'utilisation de la technique comptable de l'amortissement des immobilisations ne constituent des clauses exorbitantes de droit commun. Dans ces conditions, cette convention ne caractérise pas la volonté de la commune d'Aulus-les-Bains d'ériger en mission de service public l'activité en cause et de la confier à la société IGIC sous son contrôle, nonobstant la circonstance que l'article 2 de la convention se réfère à " la théorie du contrat public de concession ".

5. En troisième lieu, il est constant, s'agissant de la construction de la centrale de production d'énergie hydroélectrique, que la commune d'Aulus-les-Bains n'a pas assuré la direction technique des actions de construction, n'est devenue propriétaire des ouvrages qu'au terme du contrat, et n'a joué ainsi ni pendant la réalisation des ouvrages ni lors de leur exploitation, le rôle de maître d'ouvrage. Par suite, l'opération en vue de laquelle a été passée la convention litigieuse ne présente pas le caractère d'une opération de travaux publics.

6. En quatrième lieu, en application de l'ordonnance du 29 janvier 2016 susvisée, dont les dispositions ont été reprises en substance par le code de la commande publique, les contrats de concession de travaux conclus par une personne publique et portant sur la réalisation d'un ouvrage répondant aux exigences fixées par l'autorité concédante sont des contrats administratifs. Toutefois, à supposer même que le contrat litigieux réponde à cette définition, cette ordonnance, selon les termes de son article 20, s'applique " aux contrats de concession pour lesquels une consultation est engagée ou un avis de concession est envoyé à la publication à compter du 1er avril 2019. "

7. Enfin, si la convention du 16 décembre 1989 emporte mise à disposition de terrains communaux, il est constant qu'il s'agit de parcelles appartenant au domaine privé de la commune, et qu'elle ne peut donc pas constituer une convention d'occupation du domaine public.

8. Dans ces conditions, ainsi que l'a jugé la cour administrative d'appel de Bordeaux dans son arrêt du 30 décembre 2019 susvisé, dont le pourvoi en cassation n'a pas été admis par la décision du Conseil d'Etat du 29 décembre 2020 susvisée, et alors que la commune d'Aulus-les-Bains ne présente aucun nouveau moyen, il résulte de tout ce qui précède que la convention du 16 décembre 1989 est un contrat de droit privé. Par suite, la juridiction administrative n'est compétente pour se prononcer ni sur l'engagement de la responsabilité contractuelle de la société IGIC pour une méconnaissance des stipulations de cette convention, ni sur les créances nées de l'exécution de celle-ci.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, non plus que les moyens soulevés, que la requête présentée par la commune d'Aulus-les-Bains doit être rejetée comme portée devant un ordre de juridiction incompétent.

Sur les dépens :

10. Par l'ordonnance susvisée du 15 octobre 2021, les frais et honoraires de l'expertise de M. D. ont été taxés et liquidés à la somme de 10 866,50 euros. Il y a lieu de mettre ces frais à la charge définitive de la commune d'Aulus-les-Bains, partie perdante dans la présente instance.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la société IGIC, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à la commune d'Aulus-les-Bains la somme réclamée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En application des mêmes dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune d'Aulus-les-Bains une somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la commune d'Aulus-les-Bains est rejetée comme portée devant un ordre de juridiction incompétent.

Article 2 : Les frais et honoraires d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 10 866,50 euros, sont mis à la charge définitive de la commune d'Aulus-les-Bains.

Article 3 : La commune d'Aulus-les-Bains versera une somme de 1 500 euros à la société Ingénierie gestion industrie commerce au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la commune d'Aulus-les-Bains et à la société Ingénierie gestion industrie commerce.

Copie en sera adressée, pour information, au préfet de l'Ariège.

Délibéré après l'audience du 2 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Carotenuto, présidente,

M. Hecht, premier conseiller,

Mme Pétri, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le rapporteur,

S. HECHT

La présidente,

S. CAROTENUTOLa greffière,

S. SORABELLA

La République mande et ordonne au préfet de l'Ariège, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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