jeudi 19 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2100694 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | SERDAN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 9 février 2021, l'Université de Toulouse, représentée par Me Jeay, demande au tribunal :
1°) de condamner solidairement, sur le fondement de la garantie décennale, le cabinet d'architectes Espagno et Milani, la Mutuelle des architectes français, la société TPFI, la SMABTP, la société Bureau Veritas construction et son assureur, à lui verser une somme globale de 170 649,35 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis ;
2°) de mettre à la charge solidaire de ces mêmes parties les dépens ainsi que le paiement d'une somme de 10 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les désordres litigieux sont relatifs à des dégradations de l'estrade en bois revêtue de sol PVC dans trois amphithéâtres, à des traces d'humidité sur les plafonds, murs et sols du volume situé derrière un des amphithéâtres concernés, à des traces de coulure sur la toiture des trois amphithéâtres et à la présence d'eau sur les murs du fond de ces amphithéâtres ;
- les principales causes de ces désordres sont liées à une absence d'isolation du mur du fond des amphithéâtres, à la présence d'un revêtement de sol souple PVC et à l'absence de ventilation naturelle sous les estrades ;
- les désordres litigieux sont imputables au cabinet d'architectes Espagno et Milani en sa qualité de maître d'œuvre, à la société TPFI (auparavant société Beterem) au titre de l'exécution de sa mission d'étude technique, et à la société Bureau Veritas en sa qualité de contrôleur technique ;
- l'impropriété à destination des ouvrages est caractérisée dès lors que les amphithéâtres ne peuvent être utilisés normalement et que, pour des raisons de sécurité, l'amphithéâtre n° 1 est fermé au public depuis l'apparition des désordres ;
- la dégradation de l'estrade de l'amphithéâtre n° 1 ayant été plus importante, elle a fait procéder à des travaux conservatoires à caractère urgent ; elle a droit à une indemnisation de ces travaux conservatoires à hauteur de 3 149,35 euros toutes taxes comprises ;
- le montant des travaux de reprise s'élève à la somme de 67 400 euros au titre des travaux de doublage et d'isolation, de dépose et repose des appareillages électriques, de dépose et repose du câblage SSI, de peinture, du remplacement de trois estrades et du nettoyage des trois amphithéâtres ;
- les désordres litigieux ont généré un préjudice important en raison de l'impossibilité d'occuper l'amphithéâtre n° 1 entre les 16 décembre 2016 et 29 janvier 2019, alors qu'il est régulièrement loué à des intervenants qui y dispensent des cours, formations et colloques ; le montant de son préjudice financer doit être évalué à hauteur de 100 100 euros.
Par des mémoires en défense enregistrés les 3 mars et 22 avril 2021, le cabinet d'architectes Espagno et Milani et la Mutuelle des architectes français, représentés par la SELARL Depuy avocats et associés, concluent, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) à titre principal, au rejet de la requête pour irrecevabilité ;
2°) à titre subsidiaire, au rejet de la requête au fond ;
3°) à titre infiniment subsidiaire, à ce que les société TPFI, Bureau Veritas construction et ETP soient condamnées à les garantir de toute condamnation susceptible d'être prononcée à leur encontre et à ce que l'indemnisation sollicitée par l'Université de Toulouse soit ramenée à de plus justes proportions ;
4°) en tout état de cause, à ce qu'il soit mis à la charge de toute partie perdante les dépens ainsi que le paiement d'une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils font valoir, dans le dernier état de leurs écritures, que :
- la requérante " ne justifie pas avoir réintégré, en phase conception à la charge de la concluante, les travaux relatifs aux amphithéâtres " ; en conséquence, ses conclusions à fin d'indemnisation sont irrecevables ;
- le juge administratif n'est pas compétent pour connaître des conclusions dirigées contre la Mutuelle des architectes français en sa qualité d'assureur du cabinet d'architectes Espagno et Milani ;
- la circonstance que le désordre serait imputable au cabinet d'architectes Espagno et Milani n'est pas démontrée ; l'expert utilise le conditionnel, traduisant une incertitude quant à la question de l'imputabilité des désordres ; s'il conclut à la responsabilité du maître d'œuvre en raison d'un défaut de conception, il convient également de relever que les lots techniques relèvent uniquement de la société TPFI ; les honoraires de ces lots ont été exclusivement perçus par cette société ;
- les désordres litigieux sont imputables à la société Bureau Veritas construction en sa qualité de contrôleur technique et à la société ETP, titulaire du lot " plâtrerie ", dès lors qu'un désordre serait dû à l'absence d'isolation thermique ;
- l'Université de Toulouse ne démontre pas l'impossibilité d'occuper l'amphithéâtre n° 1 entre les 16 décembre 2016 et 29 janvier 2019 ; cet amphithéâtre a été occupé à d'autres périodes alors que les infiltrations avaient déjà commencé.
Par un mémoire en défense enregistré le 4 mars 2021, les sociétés Bureau Veritas construction et Lloyd's de France, représentées par Me Lacaze, concluent :
1°) à titre liminaire, à ce que les conclusions de l'Université de Toulouse dirigées contre la société Lloyd's de France soient rejetées en raison de l'incompétence du juge administratif pour en connaître ;
2°) en tout état de cause, au rejet de la requête ;
3°) à titre subsidiaire, à ce que la part de responsabilité imputable à la société Bureau Veritas construction soit limitée à 10%, à l'absence de condamnation solidaire avec les autres parties et à ce que le cabinet d'architectes Espagno et Milani, la Mutuelle des architectes français, la société TPFI et la SMABTP soient condamnés solidairement à les garantir de toute condamnation susceptible d'être prononcée à leur encontre ;
4°) à ce qu'il soit mis à la charge de l'Université de Toulouse le paiement des dépens ainsi que d'une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils font valoir que :
- le juge administratif est incompétent pour connaître des conclusions de la requérante dirigées contre la société Lloyd's de France, assureur de la société Bureau Veritas construction, dès lors que l'action d'une personne publique dirigée contre l'assureur d'une personne privée ressortit à la compétence du juge judiciaire ; la société Bureau Veritas construction est assurée non pas auprès de la société Lloyd's de France mais auprès de la société Lloyd's de Londres ;
- le caractère décennal des désordres n'est pas établi dès lors que l'expert a reconnu que la solidité de l'ouvrage n'était pas compromise ; si ce dernier a admis que la dégradation des estrades a entraîné une difficulté d'utilisation des amphithéâtre nos 2 et 3 et une impossibilité d'exploiter l'amphithéâtre n° 1, il ne peut pour autant en être déduit que ces désordres auraient entraîné une impropriété à destination du bâtiment litigieux, au sein duquel des cours, formations et colloques ont été dispensés de façon continue ;
- le contrôleur technique n'est pas assujetti à la présomption générale de responsabilité qui pèse sur les constructeurs mais à une présomption limitée aux contours de sa mission ; les désordres litigieux ne relèvent pas des aléas que la société Bureau Veritas construction devaient prévenir au titre de la mission L (solidité) ; l'aléa relatif à la condensation est exclu de cette mission ; l'expert a suggéré la mise en cause du contrôleur technique non au titre de la mission L mais au titre de la mission Th relative à l'isolation thermique et aux économies d'énergie, qu'il a par ailleurs dénaturée ; en tout état de cause, le contrôleur technique n'a aucun rôle de surveillance de la réalisation des travaux ;
- l'Université de Toulouse ne démontre pas qu'elle mettrait régulièrement en location l'amphithéâtre n° 1, qu'elle aurait été en mesure de le louer entre les 16 décembre 2016 et 29 janvier 2019, et qu'elle n'aurait pas pu reporter la location de cet amphithéâtre sur les amphithéâtres nos 2 et 3 ;
- la part de responsabilité de la société Bureau Veritas construction ne saurait dépasser 10% ;
- la société Bureau Veritas construction ne peut faire l'objet d'une condamnation solidaire avec les autres parties dès lors qu'elle n'est pas un constructeur et que son rôle de contribution à la prévention des aléas techniques ne peut avoir pour conséquence la mise à sa charge d'une présomption générale de responsabilité.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 mars 2021, la SMABTP, représentée par Me Serdan, conclut :
1°) à titre liminaire, à ce que les conclusions de l'Université de Toulouse dirigées contre elle soient rejetées en raison de l'incompétence du juge administratif pour en connaître ;
2°) au fond, à sa mise hors de cause ;
3°) à titre subsidiaire, au rejet de la requête et à ce que le cabinet d'architecte Espagno et Milani, la Mutuelle des architectes français, les sociétés Bureau Veritas construction, Lloyd's de France et TPFI soient condamnés à la garantir de toute condamnation susceptible d'être prononcée à son encontre ;
4°) à ce qu'il soit mis à la charge de l'Université de Toulouse ou de toute partie perdante le paiement d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- le juge administratif est incompétent pour statuer sur les obligations de droit privé qui existent entre la SMABTP et la société TPFI ;
- elle n'était pas l'assureur de la société Beterem au moment de l'ouverture du chantier et n'est pas l'assureur actuel de la société TPFI ;
- la requérante ne justifie pas de la nécessité de fermer l'amphithéâtre n° 1 pour des raisons de sécurité et ne démontre pas la réalité du préjudice financier dont elle se prévaut ;
- la répartition effectuée dans le cadre du marché de maîtrise d'œuvre attribue au cabinet d'architectes Espagno et Milani une part prépondérante de l'activité, dès lors que 58,58% des honoraires lui ont été attribués ;
- le contrôleur technique a été défaillant dans le cadre de sa mission.
Par un mémoire en défense enregistré le 2 avril 2021, la société ETP, représentée par Me Ramondenc, conclut :
1°) au rejet des conclusions du cabinet d'architectes Espagno et Milani dirigées à son encontre ;
2°) à ce qu'il soit mis à la charge de toute partie perdante le paiement des dépens ainsi que d'une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir qu'elle ne saurait être mise en cause dès lors que l'expert a relevé que les désordres trouvent leur origine dans un défaut de conception.
La procédure a été communiquée à la société TPFI, qui n'a pas produit d'écritures.
La clôture d'instruction a été fixée au 5 juillet 2023.
Par un courrier du 24 juillet 2023, des pièces complémentaires ont été demandées à l'Université de Toulouse pour compléter l'instruction, sur le fondement de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.
Des pièces produites par l'Université de Toulouse les 27 juillet et 1er août 2023 n'ont pas été communiquées.
Par une lettre du 5 septembre 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen, relevé d'office, tiré de l'incompétence du juge administratif pour connaître des conclusions à fin d'appel en garantie dirigées par la société Bureau Veritas contre la Mutuelle des architectes français et la SMABTP en leur qualité d'assureurs du groupement de maîtrise d'œuvre.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Pétri ;
- les conclusions de M. Déderen, rapporteur public ;
- les observations de Me Oum, représentant le cabinet d'architectes Espagno et Milani ;
- et les observations de Me Banquet, représentant la SMABTP.
Considérant ce qui suit :
1. Dans le cadre d'une opération de réhabilitation d'un bâtiment destiné à l'exercice d'activités d'enseignement dispensé par la Maison de la recherche et de la valorisation situé au n° 118 de la route de Narbonne à Toulouse, l'Université de Toulouse a confié une mission de maîtrise d'œuvre à un groupement composé du cabinet d'architectes Espagno et Milani et de la société Beterem, devenue la société TPFI, une mission de contrôle technique à la société Bureau Veritas construction, et le lot " plâtrerie " à la société ETP. Les travaux ont débuté en septembre 2011 et ont été réceptionnés sous des réserves qui ont été levées les 8 et 12 juillet 2013. Au cours du mois de décembre 2015, l'Université de Toulouse a constaté des infiltrations d'eau au niveau de la toiture des trois amphithéâtres au rez-de-chaussée. Par une ordonnance n° 1800040 rendue le 22 mars 2018, le juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a ordonné une expertise et a désigné M. A B, qui a déposé son rapport le 1er février 2019. Par la présente requête, l'Université de Toulouse sollicite l'engagement de la responsabilité décennale du cabinet d'architectes Espagno et Milani, de la Mutuelle des architectes français, de la société TPFI, de la SMABTP, de la société Bureau Veritas construction et de son assureur au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis.
Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :
2. En premier lieu, le cabinet d'architectes Espagno et Milani et son assureur, la Mutuelle des architectes français, font valoir que l'Université de Toulouse " ne justifie pas avoir réintégré, en phase conception à la charge de la concluante, les travaux relatifs aux amphithéâtres " et que ses conclusions à fin d'indemnisation sont par conséquent irrecevables. Ils n'apportent toutefois aucune précision permettant d'apprécier le bien-fondé de ce moyen. A supposer qu'ils aient entendu faire valoir que les travaux effectués dans les amphithéâtres litigieux n'étaient pas inclus dans la mission de maîtrise d'œuvre du cabinet d'architectes Espagno et Milani ou toute autre question similaire, il s'agirait d'une question de fond étrangère à la recevabilité des conclusions à fin d'indemnisation. Par suite, cette première fin de non-recevoir doit être écartée.
3. En second lieu, il n'appartient qu'aux juridictions judiciaires de connaître des actions tendant au paiement des sommes dues par un assureur au titre de ses obligations de droit privé et à raison du fait dommageable commis par son assuré, alors même que l'appréciation de la responsabilité de cet assuré dans la réalisation du fait dommageable relève du juge administratif. La juridiction judiciaire est donc seule compétente pour connaître des conclusions de l'Université de Toulouse dirigées contre la Mutuelle des architectes français, la société Lloyd's de France et la SMABTP, en leur qualité d'assureurs respectifs du cabinet d'architectes Espagno et Milani et des sociétés Bureau Veritas construction et TFPI, qui tendent à la recherche de la responsabilité des désordres de l'exécution défectueuse d'un marché public de travaux. Il s'ensuit que ces conclusions doivent être rejetées au motif qu'elles ont été présentées devant une juridiction incompétente pour en connaître.
Sur l'engagement de la responsabilité décennale des constructeurs :
4. Il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans.
En ce qui concerne les désordres :
5. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que les désordres dont la requérante se prévaut se manifestent par des infiltrations d'eau à travers la toiture du bâtiment, qui ont conduit à une dégradation de trois amphithéâtres en raison des traces de coulure présentes sur la toiture, du pourrissement du bois des estrades, de la présence d'eau sur le mur du fond de chacun de ces amphithéâtres, de la condensation importante existant sur ces murs, ou encore des traces d'humidité constatées sur le mur, le plafond et le sol du volume situé derrière les amphithéâtres. Il résulte également de l'instruction que l'amphithéâtre n° 1 a dû être fermé au public pour des raisons de sécurité. Si l'expert retient que ces désordres ne compromettent pas la solidité de l'ouvrage, il affirme néanmoins que la dégradation des estrades est de nature à rendre difficile l'utilisation des amphithéâtres et que les estrades de deux amphithéâtres ont dû être renforcées temporairement par des plaques d'aggloméré de bois. Dès lors que les désordres en cause ont entraîné une utilisation anormale de deux amphithéâtres et la fermeture au public d'un amphithéâtre pour des raisons de sécurité, et étant précisé que ces lieux ont vocation à accueillir des étudiants, des professeurs qui dispensent leurs cours, ainsi que des événements tels que des formations et des colloques, ils doivent être regardés comme rendant une partie de l'ouvrage impropre à sa destination et, par suite, comme présentant un caractère décennal.
En ce qui concerne l'imputabilité des désordres :
6. La garantie décennale est due par les constructeurs, en l'absence même de faute imputable à ces derniers, dès lors que les désordres peuvent être regardés comme leur étant imputables au titre des missions qui leur ont été confiées par le maître de l'ouvrage dans le cadre de l'exécution des travaux litigieux.
7. Il résulte du rapport d'expertise de M. B que les deux causes principales des désordres constatés résident dans l'absence d'isolation du mur du fond des amphithéâtres dans sa partie haute, située en contact direct avec la toiture, qui a provoqué de la condensation à l'origine d'écoulements d'eau le long de ce mur jusqu'au sol, dans la présence de revêtements de sol souple PVC, et dans l'absence de ventilation naturelle sous les estrades, qui a aggravé la détérioration de leur structure en bois. L'expert met principalement en cause un défaut de conception imputable au groupement de maîtrise d'œuvre. Il résulte en effet de l'instruction que l'imprécision, au stade de la conception des travaux, de la description des contre-cloisons isolées ou non a entraîné une absence d'isolation du mur du fond des amphithéâtres. Or, c'est sur cette partie que se concentrent quasiment tous les désordres constatés. Plus précisément, l'expert relève que si le plan " ARCHITECTE RDC N° AP3, phase DCE " indique que les amphithéâtres se situent dans la " zone hors projet - travaux en option ", la description des travaux relative à cette zone aurait toutefois dû être aussi précise que pour les autres travaux prévus dans le projet initial, le maître d'ouvrage étant susceptible de décider à tout moment de réaliser des travaux initialement considérés comme optionnels. Par suite, les désordres litigieux sont imputables au groupement de maîtrise d'œuvre composé du cabinet d'architectes Espagno et Milani et de la société TPFI.
8. Pour contester l'engagement de sa responsabilité décennale, le cabinet d'architectes Espagno et Milani fait valoir notamment que les désordres sont imputables à son cotraitant, la société TPFI, qui a perçu les honoraires des lots techniques. Toutefois l'intéressé, qui se borne à produire un tableau de répartition des honoraires indiquant, entre autres, que les honoraires relatifs aux simulations thermiques et dynamiques ont vocation à être perçus par la seule société TPFI, sans toutefois aborder l'exercice de leurs missions communes telles que la direction de l'exécution des travaux ou la validation des plans d'exécution, apporte peu d'éléments précis permettant d'établir que les désordres litigieux sont imputables à la seule société TPFI. En outre, les membres d'un groupement solidaire sont individuellement responsables à l'égard du maître d'ouvrage des désordres qui sont, au moins partiellement, imputables à l'un deux, et il n'en va différemment que si une répartition des tâches entre cotraitants figure dans les engagements contractuels, de telle sorte qu'elle soit opposable au maître d'ouvrage. Il ne résulte toutefois pas de l'instruction, et plus particulièrement de l'acte d'engagement conclu entre le groupement de maîtrise d'œuvre et l'Université de Toulouse, qu'une répartition des tâches entre les membres de ce groupement aurait été effectuée dans un acte contractuel opposable à la requérante. A cet égard, le tableau de répartition des honoraires produit par le cabinet d'architectes Espagno et Milani ne saurait se confondre avec un tableau de répartition des tâches opposable au maître d'ouvrage. Par suite, le cabinet d'architectes Espagno et Milani n'est pas fondé à soutenir que la seule responsabilité décennale de la société TPFI doit être engagée.
9. Selon l'article L. 111-23 du code de la construction et de l'habitation : " Le contrôleur technique a pour mission de contribuer à la prévention des différents aléas techniques susceptibles d'être rencontrés dans la réalisation des ouvrages. / Il intervient à la demande du maître de l'ouvrage et donne son avis à ce dernier sur les problèmes d'ordre technique. Cet avis porte notamment sur les problèmes qui concernent la solidité de l'ouvrage et la sécurité des personnes. ".
10. Il résulte du rapport d'expertise que la responsabilité de la société Bureau Veritas construction est également mise en cause en sa qualité de contrôleur technique. L'expert indique plus précisément que la mission Th (isolation thermique) vient en complément de la mission de base relative à la solidité. Si la société Bureau Veritas construction fait valoir que l'expert a dénaturé la mission Th, il résulte toutefois de la fiche relative à cette mission qu'elle produit que " la mission du contrôleur technique a pour objet de donner un avis sur la capacité de l'ouvrage à satisfaire aux prescriptions réglementaires relatives à l'isolation thermique et aux économies d'énergie ". Cette fiche indique en outre que la mission Th porte sur les ouvrages et éléments d'équipement qui concourent notamment à l'isolation thermique des bâtiments et à leur ventilation. Dès lors que le contrôleur technique s'est vu confier une mission relative à l'isolation thermique de l'ouvrage litigieux et qu'il n'a formulé aucune réserve ou alerte quant à la réalisation de cette isolation, il doit être regardé comme ayant la qualité de débiteur de la garantie décennale vis-à-vis du maître d'ouvrage.
11. Il résulte de ce qui a été dit aux points 6 à 10 que l'Université de Toulouse est fondée à solliciter l'engagement de la garantie décennale du cabinet d'architectes Espagno et Milani et de la société TPFI en leur qualité de maître d'œuvre, et de la société Bureau Veritas construction en sa qualité de contrôleur technique.
Sur la réparation des préjudices :
12. Le maître d'ouvrage a droit à la réparation intégrale des préjudices qu'il a subis lorsque la responsabilité décennale des constructeurs est engagée, sans que l'indemnisation qui lui est allouée à ce titre puisse dépasser le montant des travaux strictement nécessaires pour rendre l'ouvrage conforme à sa destination en usant des procédés de remise en état les moins onéreux possibles.
En ce qui concerne les travaux conservatoires :
13. Il résulte de l'instruction que l'Université de Toulouse a dû procéder à des travaux conservatoires à caractère urgent en raison de la dégradation importante de l'estrade située dans l'amphithéâtre n° 1, afin de la renforcer par des plaques d'aggloméré de bois. La facture acquittée par la requérante, reproduite dans les annexes du rapport d'expertise, fait à ce titre état d'un montant de 3 149,35 euros toutes taxes comprises. De tels travaux ayant été nécessaires pour rendre l'ouvrage conforme à sa destination, et étant précisé par ailleurs que le principe et le montant de ces travaux ne sont pas sérieusement contestés, il y a lieu d'indemniser la requérante à hauteur de 3 149,35 euros au titre des travaux conservatoires qu'elle a effectués.
En ce qui concerne les travaux de reprise :
14. Il résulte du rapport d'expertise que les travaux de reprise préconisés pour remédier aux désordres litigieux consistent à effectuer des travaux préparatoires, à mettre en œuvre un complexe isolant d'une épaisseur de 100 mm sur la partie supérieure du mur située derrière les trois amphithéâtres, à remplacer les trois estrades, à reprendre les embellissements dans les trois locaux non chauffés situés derrière les amphithéâtres, et à remettre en état les locaux, pour un montant total de 67 400 euros. Par suite et au vu de ces préconisations, non sérieusement contredites, il y a lieu d'indemniser l'Université de Toulouse à hauteur de 67 400 euros au titre des travaux de reprise.
En ce qui concerne le préjudice financier :
15. L'Université de Toulouse soutient que les désordres litigieux ont généré un préjudice financier en raison de l'impossibilité d'occuper l'amphithéâtre n° 1 entre les 16 décembre 2016 et 29 janvier 2019 et, plus particulièrement, de le louer à des intervenants qui y dispensent des cours, formations et colloques. S'il résulte de l'instruction que cet amphithéâtre a en effet été fermé au public, la requérante, en se bornant à produire un tableau faisant apparaître qu'entre les 3 mars 2015 et 16 décembre 2016, le montant des locations de cet amphithéâtre s'est élevé à 42 380 000 euros et à 0 euro entre les 16 décembre 2016 et le 29 janvier 2019, ne produit pas d'éléments suffisamment probants pour permettre de chiffrer ce préjudice de façon certaine. Par suite, la demande d'indemnisation qu'elle formule à ce titre doit être écartée.
Sur les appels en garantie :
16. Le litige né de l'exécution d'un marché de travaux publics et opposant des participants à l'exécution de ces travaux relève de la compétence de la juridiction administrative, sauf si les parties en cause sont unies par un contrat de droit privé.
17. En premier lieu, les conclusions d'appel en garantie présentées par la société Bureau Veritas construction à l'encontre de la Mutuelle des architectes français et de la SMABTP, pris en leur qualité d'assureur respectif du cabinet d'architectes Espagno et Milani et de la société TPFI, sont relatives au paiement de sommes dues par ces assureurs au titre de leurs obligations de droit privé. Dès lors, elles relèvent de la compétence de la juridiction judiciaire et doivent être rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.
18. En deuxième lieu, la SMABTP n'ayant fait l'objet d'aucune condamnation au titre de la présente instance, les conclusions à fin d'appel en garantie qu'elle présente sont dépourvues d'objet et doivent être rejetées.
19. En troisième lieu, le cabinet d'architectes Espagno et Milani doit être regardé comme appelant en garantie la société ETP, titulaire du lot " plâtrerie ". Dès lors qu'elle se borne à faire valoir que " dans le cadre d'une bonne administration de la justice, vu la nature des désordres constatés, la requérante a tout intérêt à ce que la société ETP présente lors des opérations d'expertise, soit appelée en cause puisqu'elle était titulaire du lot plâtrerie et qu'un désordre serait dû à une absence d'isolation thermique concernant ce lot " sans démontrer que la société ETP aurait commis une faute, ses conclusions à fin d'appel en garantie doivent être rejetées, étant précisé qu'en tout état de cause, il ne résulte pas de l'instruction que cet entrepreneur aurait commis une faute au stade de l'exécution des travaux.
20. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que les désordres litigieux proviennent principalement d'une faute commise au stade de la conception du projet de travaux, confiée au groupement de maîtrise d'œuvre constitué du cabinet d'architectes Espagno et Milani et de la société TPFI. Par ailleurs, il est établi que ces désordres proviennent, dans une moindre mesure, des manquements de la société Bureau Veritas construction, contrôleur technique, à sa mission Th relative à l'isolation thermique, dès lors que l'intéressée n'a pas émis d'alerte sur l'absence d'isolation d'une partie de l'ouvrage litigieux. Eu égard à ce qui vient d'être dit, il sera fait une juste appréciation des responsabilités encourues en fixant à 80% la part incombant au cabinet d'architectes Espagno et Milani et à la société TPFI, et à 20% la part incombant à la société Bureau Veritas construction. Par suite, le cabinet d'architectes Espagno et Milani, qui présente des conclusions à fin d'appel en garantie, contrairement à la société TPFI, est fondé à être garanti à hauteur de 20% de la condamnation prononcée à son encontre par la société Bureau Veritas construction. Cette dernière est fondée à être garantie par le cabinet d'architectes Espagno et Milani et par la société TPFI à hauteur de 80% de la condamnation prononcée à son encontre.
Sur les dépens :
21. Il y a lieu de mettre les frais d'honoraires et d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 10 565,88 euros par une ordonnance du 21 février 2019 rendue par le tribunal administratif de Toulouse, à la charge solidaire du cabinet d'architectes Espagno et Milani et des sociétés TPFI et Bureau Veritas construction.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
22. Il y a lieu de mettre à la charge solidaire du cabinet d'architectes Espagno et Milani et des sociétés TPFI et Bureau Veritas construction le paiement de la somme de 1 500 euros au bénéfice de l'Université de Toulouse.
23. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Université de Toulouse le paiement de la somme de 1 500 euros au bénéfice de la SMABTP sur le même fondement.
24. Il y a lieu de mettre à la charge du cabinet d'architectes Espagno et Milani le paiement de la somme de 1 500 euros au bénéfice de la société ETP sur ce même fondement.
25. Les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative par le cabinet d'architectes Espagno et Milani, la Mutuelle des architectes français, la société Bureau Veritas construction et la société Lloyd's de France doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1 : Les conclusions présentées par l'Université de Toulouse à l'encontre de la Mutuelle des architectes français, de la SMABTP et de la société Lloyd's de France, pris respectivement en leur qualité d'assureur du cabinet d'architectes Espagno et Milani et des sociétés TPFI et Bureau Veritas construction, sont rejetées en raison de l'incompétence du juge administratif pour en connaître.
Article 2 : Les conclusions présentées par la société Bureau Veritas construction à l'encontre de la Mutuelle des architectes français et de la SMABTP sont rejetées en raison de l'incompétence du juge administratif pour en connaître.
Article 3 : Le cabinet d'architectes Espagno et Milani et les sociétés TPFI et Bureau Veritas construction sont condamnées solidairement à verser à l'Université de Toulouse la somme de 70 549,35 euros.
Article 4 : Les frais et honoraires d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 10 565,88 euros, sont mis à la charge solidaire du cabinet d'architectes Espagno et Milani et des sociétés TPFI et Bureau Veritas construction.
Article 5 : Le cabinet d'architectes Espagno et Milani est garanti à hauteur de 20% de la condamnation prononcée à son encontre par la société Bureau Veritas construction au titre des articles 3 et 4.
Article 6 : La société Bureau Veritas construction est garantie à hauteur de 80% de la condamnation prononcée à son encontre par le cabinet d'architectes Espagno et Milani et par la société TPFI au titre des articles 3 et 4.
Article 7 : Il est mis à la charge solidaire du cabinet d'architectes Espagno et Milani et des sociétés TPFI et Bureau Veritas construction le paiement de la somme de 1 500 euros au bénéfice de l'Université de Toulouse au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 8 : Il est mis à la charge de l'Université de Toulouse le paiement de la somme de 1 500 euros au bénéfice de la SMABTP au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 9 : Il est mis à la charge du cabinet d'architectes Espagno et Milani le paiement de la somme de 1 500 euros au bénéfice de la société ETP au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 10 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 11 : Le présent jugement sera notifié à l'Université de Toulouse, au cabinet d'architectes Espagno et Milani, aux sociétés TPFI, Bureau Veritas construction, ETP et Lloyd's de France, à la Mutuelle des architectes français et à la SMABTP.
Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :
Mme Carotenuto, présidente,
M. Hecht, premier conseiller,
Mme Pétri, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.
La rapporteure,
M. PETRI
La présidente,
S. CAROTENUTO
La greffière,
S. SORABELLA
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef,
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026