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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2102650

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2102650

jeudi 2 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2102650
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantLAPUELLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 6 mai et 8 juin 2021 et un mémoire enregistré le 8 juin 2022, Mme B, représentée par Me Lapuelle, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le directeur du centre hospitalier de Luchon a décidé sa mutation d'office ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Luchon à lui verser la somme de 400 euros bruts par mois en réparation de ses pertes de gains professionnels et la somme totale de 24 000 euros en réparation de ses autres préjudices, ainsi que les intérêts à taux légal sur ces sommes à compter du 11 janvier 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable ;

3°) d'enjoindre au centre hospitalier de Luchon de la réintégrer dans les effectifs de l'EHPAD G. Rouy et de mettre en place une protection fonctionnelle dans les meilleurs délais, laquelle pourra notamment prendre la forme d'un communiqué la disculpant de toute responsabilité dans les faits de maltraitance survenus ou pour le moins de faire le nécessaire afin de mettre fin aux risques psychosociaux, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Luchon la somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- il n'est pas justifié de la compétence de l'auteur de la décision implicite de mutation d'office ;

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que la commission administrative paritaire n'a pas été consultée, qu'il n'y a pas eu de publication préalable du poste sur lequel elle a été mutée, qu'elle n'a pas eu communication de son dossier administratif, que le conseil de discipline n'a pas été saisi et que ses droits à la défense ont été méconnus ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de base légale, d'une erreur de fait et constitue une sanction déguisée ;

- l'administration a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité ;

- le lien de causalité entre les fautes reprochées et les préjudices est établi ;

- le préjudice financier résultant directement de la faute s'élève à 400 euros bruts par mois ;

- les autres préjudices subis doivent être réparés à hauteur de 24 000 euros.

Par deux mémoires en défense enregistrés les 1er mars 2022 et 31 août 2022, ce dernier n'ayant pas été communiqué, le centre hospitalier de Luchon, représenté par Me Herrmann, conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, à son rejet et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable, dès lors que la requérante ne démontre pas qu'une demande indemnitaire préalable a été reçue, qu'il n'y a aucune décision faisant grief mais seulement une mesure d'ordre intérieur, que le juge ne peut pas adresser des injonctions à l'administration et que la requérante n'a jamais demandé à bénéficier de la protection fonctionnelle ;

- aucune faute ne lui est imputable ;

- la requérante ayant été titularisée à compter du 1er juillet 2021, elle ne peut pas utilement soutenir qu'elle a fait l'objet d'un harcèlement moral.

La clôture de l'instruction a été fixée au 1er septembre 2022 par une ordonnance du 1er août précédent.

Une note en délibéré enregistrée le 13 octobre 2023 a été présentée par le centre hospitalier de Comminges Pyrénées.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code civil ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n°91-155 du 6 février 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jorda,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique,

- et les observations de Me Foucard substituant Me Lapuelle, représentant Mme B, ainsi que celles de Me Herrmann, représentant le centre hospitalier de Luchon.

Considérant ce qui suit :

1. Recrutée sous contrats à durée déterminée par le centre hospitalier de Luchon (Haute-Garonne) depuis le 15 juillet 2015, Mme A B a été affectée à partir du 24 août 2018, en tant qu'aide-soignante, à l'établissement d'hébergement pour personnes âgées (EHPAD) Gabriel Rouy et a bénéficié d'un contrat à durée indéterminée à partir du 29 avril 2020. Pendant les mois de juillet et août 2020, elle a effectué des remplacements de nuit au sein de cet EHPAD. Alors que l'un des résidents qui, présentant une fracture de plusieurs côtes le 4 août au matin, se plaignait d'avoir été, au cours de la nuit précédente, tutoyé, insulté et brutalisé par Mme B à l'occasion de soins d'hygiène et de change, le centre hospitalier de Luchon a décidé sa mutation, du 1er au 19 septembre 2020, au centre de convalescence et de gérontologie puis, après cette date, son affectation au centre de rééducation fonctionnelle. Par courrier du 7 janvier 2021, l'intéressée a contesté les faits reprochés ainsi que sa mutation et a demandé au centre hospitalier de Luchon de l'indemniser des préjudices subis. En l'absence de réponse, elle demande au tribunal d'annuler la décision implicite portant mutation d'office révélée par sa nouvelle affectation et de condamner le centre hospitalier de Luchon à lui verser la somme de 400 euros bruts par mois en réparation de ses pertes de gains professionnels et la somme totale de 24 000 euros en réparation de ses autres préjudices ainsi que les intérêts à taux légal sur ces sommes à compter du 11 janvier 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Les mesures prises à l'égard d'agents publics qui, compte tenu de leurs effets, ne peuvent être regardées comme leur faisant grief, constituent de simples mesures d'ordre intérieur insusceptibles de recours. Il en va ainsi des mesures qui, tout en modifiant leur affectation ou les tâches qu'ils ont à accomplir, ne portent pas atteinte aux droits et prérogatives qu'ils tiennent de leur statut ou à l'exercice de leurs droits et libertés fondamentaux, ni n'emportent perte de responsabilités ou de rémunération. Le recours contre de telles mesures, à moins qu'elles ne traduisent une discrimination, est irrecevable.

3. Par ailleurs, un changement d'affectation prononcé d'office revêt le caractère d'une mesure disciplinaire déguisée lorsque, tout à la fois, il en résulte une dégradation de la situation professionnelle de l'agent concerné et que la nature des faits qui ont justifié la mesure et l'intention poursuivie par l'administration révèlent une volonté de sanctionner cet agent.

4. Ainsi qu'il a été rappelé au point 1 ci-dessus, Mme B a été affectée au centre de convalescence et de gérontologie du 1er au 19 septembre 2020, puis, après cette date, au centre de rééducation fonctionnelle. Il ressort des pièces du dossier que cette affectation a été décidée à la suite des accusations de maltraitance portées à l'encontre de l'intéressée par un résident de l'EHPAD, qui présentait des côtes cassées. Le centre hospitalier fait valoir qu'à la suite des démarches entreprises par la famille de ce résident, qui a notamment saisi l'agence régionale de santé et la commission des usagers, de l'enquête administrative diligentée dans le service et des explications formulées par Mme B, il est apparu que l'affectation de celle-ci dans un autre service était la mesure la plus adaptée pour apaiser les tensions qui existaient alors au sein de l'EPHAD. Compte tenu de ces éléments, qui ne sont pas contredits par les pièces du dossier, et alors que l'intéressée a été titularisée au grade d'aide-soignante le 1er juillet suivant, son changement d'affectation, qui ne révèle pas une volonté de l'autorité administrative de la sanctionner, ne présente donc pas le caractère d'une sanction disciplinaire et il n'est ni établi, ni même allégué qu'il traduirait une discrimination. Il ressort en outre des pièces du dossier que ce changement d'affectation n'a emporté aucune modification de la résidence administrative de Mme B et il n'est pas sérieusement contesté qu'il n'a pas entraîné de diminution de ses responsabilités, ni n'a porté atteinte à ses droits et prérogatives issus de son statut. Si celle-ci soutient que cette nouvelle affectation s'est traduite par une perte de rémunération mensuelle de 400 euros bruts, elle ne l'établit pas. En effet, le seul bulletin de paie antérieur au changement d'affectation montre qu'elle a perçu au mois d'août 2020 un salaire net de 1 902,96 euros, le salaire net perçu au mois de septembre, au cours duquel elle a été en arrêt de maladie du 2 au 13 septembre 2020, ayant été de 1 763,70 euros et celui du mois d'octobre 2020, de 2 091,86 euros. Au vu de l'ensemble de ces éléments, et alors qu'il n'apparaît pas que le changement d'affection litigieux serait susceptible de réduire les perspectives de carrière de la requérante, le centre hospitalier de Luchon est fondé à soutenir qu'il revêt le caractère d'une simple mesure d'ordre intérieur, insusceptible de recours contentieux.

5. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision implicite portant mutation d'office doivent être rejetées comme irrecevables. Par voie de conséquence, les conclusions présentées aux fins d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'illégalité fautive alléguée :

6. Dès lors que, comme il a été dit, la mutation d'office de Mme B ne constitue pas une sanction disciplinaire déguisée, la responsabilité du centre hospitalier de Luchon ne peut pas être engagée pour ce motif.

En ce qui concerne le harcèlement moral allégué :

7. Un comportement de harcèlement moral est caractérisé notamment lorsqu'un supérieur hiérarchique fait subir aux personnes placées sous son autorité des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de leur condition de travail susceptible de porter atteinte à leurs droits et dignité, d'altérer leur santé physique ou mentale ou de compromettre leur avenir professionnel. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

8. Mme B conteste avoir maltraité un résident de l'EHPAD dans la nuit du 3 au 4 août 2020 et soutient que cette accusation l'a conduite à être placée en arrêt maladie du 2 au 13 septembre 2020 et a porté atteinte au bon déroulement de sa carrière dès lors qu'elle aurait décalé sa titularisation d'une année. Toutefois, de telles allégations, à les supposer établies, ne permettent pas de caractériser l'existence d'agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. Par suite, en l'absence d'autres éléments, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait été victime de faits de harcèlement moral.

En ce qui concerne l'absence de mise en œuvre de la protection fonctionnelle et la méconnaissance de l'obligation de protection des agents ;

9. En premier lieu, aux termes de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " IV.- La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté ". Des agissements répétés de harcèlement moral peuvent permettre à l'agent public qui en est l'objet d'obtenir la protection fonctionnelle prévue par ces dispositions contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont les fonctionnaires et les agents publics non titulaires sont susceptibles d'être victimes à l'occasion de leurs fonctions.

10. Il ne résulte de ce qui a été dit au point 8 que Mme B, qui n'a, au demeurant, pas formé de demande de protection fonctionnelle, n'établit pas qu'elle aurait été victime de faits de harcèlement moral. Par suite, ses conclusions tendant à ce soit mise en cause la responsabilité du centre hospitalier du fait de l'absence d'octroi d'une telle protection doivent être rejetées.

11. En second lieu, si Mme B soutient que le centre hospitalier de Luchon a manqué à son obligation générale de protection de ses agents, ce moyen, qui n'est pas assorti de précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé, ne peut être accueilli.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur leur recevabilité, que les conclusions indemnitaires présentées par Mme B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées par l'ensemble des parties sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le centre hospitalier de Luchon sur le fondement des dispositions de l'article L. 76-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au centre hospitalier de Luchon.

Délibéré après l'audience du 12 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente,

M. Rives, conseiller,

Mme Jorda, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2023.

La rapporteure,

V. JORDALa présidente,

S. CHERRIERLa greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne au ministre de la santé en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef

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