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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2103063

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2103063

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2103063
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantJM. PANFILI AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces enregistrés les 26 mai et 9 juillet 2021, M. A B, représentée par Me Panfili, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 février 2021 par laquelle la ministre des armées lui a refusé le bénéfice d'un suivi médical, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis ;

3°) d'enjoindre au ministre des armées de réexaminer sa demande de suivi médical et de transmettre la réglementation applicable à sa situation pour exposition au Dichlorométhane ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de suivi médical :

- la décision de refus de suivi médical est entachée d'illégalité dès lors qu'elle n'est pas accompagnée de l'avis médical sur laquelle elle se fonde ;

- elle ne mentionne pas les autres voies et délais de recours hormis la saisine de la commission administrative paritaire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il a été exposé à des agents cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR) et que l'avis du médecin-conseil a été rendu sans l'examiner ;

En ce qui concerne les conclusions indemnitaires :

- il a été exposé durant treize ans, en tant que tôlier-peintre carrossier sur aéronef à des produits de nature à compromettre gravement sa santé et présentant un risque accru de développer une pathologie grave dont le dichlorométhane et la poussière de bois ;

- l'Etat a manqué à son obligation de sécurité de résultat en ne lui permettant pas de suivre de formation qualifiante sur le métier et les risques professionnels encourus ;

- l'Etat a commis une faute en lui refusant le suivi médical post-professionnel ;

- cette situation lui cause un préjudice d'anxiété constitué par l'inquiétude de développer une maladie et occasionne des troubles dans ses conditions d'existence ;

- il estime son préjudice à 20 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mai 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête de M. B est irrecevable dès lors que d'une part, la décision du 17 février 2021, prise en sa qualité d'organisme spécial de sécurité sociale, relève de la compétence du pôle social des juridictions judiciaires et que, par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction sont irrecevables et, d'autre part, que le fondement juridique d'engagement de la responsabilité de l'Etat n'est pas précisé ;

- à titre subsidiaire, l'Etat n'a pas commis de faute en adoptant une réglementation concernant les travailleurs susceptibles d'être exposés à des risques professionnels ; les mesures contenues dans cette réglementation ont été appliquées par le ministère des armées et plus particulièrement dans l'établissement au sein duquel M. B a exercé ses fonctions ;

- M. B a bénéficié de mesures de prévention telles que des formations, de la mise en place de hotte aspirante et de cabine de peinture et l'octroi d'équipement de protection individuel.

Par un courrier du 23 janvier 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'incompétence du juge administratif pour connaître des conclusions de M. B tendant à l'engagement de la responsabilité de l'Etat pour refus de suivi médical post-professionnel ainsi que celles relatives aux fins d'injonction de réexamen de sa demande de suivi médical et de transmission de la réglementation applicable à sa situation pour exposition au Dichlorométhane.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 1272/2008 du Parlement et du conseil du 16 décembre 2008

- le code de la défense ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Biscarel,

- et les conclusions de Mme Nègre-Le Guillou, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ouvrier de l'Etat, a été radié des contrôles et admis à faire valoir ses droits à la retraite le 8 mai 2017 au titre de l'insalubrité. Bénéficiant d'un suivi post-professionnel à raison de son exposition à certains produits, il a sollicité par un courrier, réceptionné le 22 septembre 2020 par les services des pensions et des risques professionnels, un suivi médical pour son exposition au " Ardrox 2526 ", au dichlorométhane et à l'adhésif scotch 22-16 BA. Par une décision du 17 février 2021, sa demande de suivi post-professionnel a été rejetée. Par un courrier du 18 mars 2021, M. B a demandé le retrait de la décision du 17 février 2021 et le versement de la somme de 20 000 euros en réparation d'un préjudice d'anxiété et des troubles dans les conditions d'existence qu'il estime avoir subis, ainsi que la transmission de la règlementation applicable à l'exposition au dichlorométhane. Son recours a fait l'objet d'une décision implicite de rejet. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler la décision du 17 février 2021 par laquelle la ministre des armées lui a refusé le bénéfice d'un suivi médical, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense tirée de l'incompétence de la juridiction :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 142-1 du code de la sécurité sociale : " Il est institué une organisation du contentieux général de la sécurité sociale. / Cette organisation règle les différends auxquels donne lieu l'application des législations et réglementations de sécurité sociale et de mutualité sociale agricole, et qui ne relèvent pas, par leur nature, d'un autre contentieux ". Le critère de la compétence des organismes du contentieux de la sécurité sociale est, en ce qui concerne les agents publics, lié non à la qualité des personnes en cause, mais à la nature même du différend.

3. D'autre part aux termes de l'article D. 461-23 du code de la sécurité sociale : " La personne qui cesse d'être exposée à un risque professionnel susceptible d'entraîner une affection mentionnée aux tableaux de maladies professionnelles n°s 25, 44, 91 et 94 bénéficie, sur sa demande, d'une surveillance médicale postprofessionnelle tous les cinq ans. Cet intervalle de cinq ans peut être réduit après avis favorable du médecin conseil./ La caisse primaire d'assurance maladie ou l'organisation spéciale de sécurité sociale peut proposer aux travailleurs qui ont été exposés au risque précité de les soumettre à cette surveillance. () ". Aux termes de l'article D. 461-25 de ce même code : " La personne qui au cours de son activité salariée a été exposée à des agents cancérogènes figurant dans les tableaux visés à l'article L. 461-2 du code de la sécurité sociale ou au sens de l'article R. 231-56 du code du travail et de l'article 1er du décret n° 86-1103 du 2 octobre 1986 peut demander, si elle est inactive, demandeur d'emploi ou retraitée, à bénéficier d'une surveillance médicale post-professionnelle prise en charge par la caisse primaire d'assurance maladie ou l'organisation spéciale de sécurité sociale. Les dépenses correspondantes sont imputées sur le fonds d'action sanitaire et sociale./ Cette surveillance post-professionnelle est accordée par l'organisme mentionné à l'alinéa précédent sur production par l'intéressé d'une attestation d'exposition remplie par l'employeur et le médecin du travail. ".

4. La demande tendant à l'annulation de la décision du 17 février 2021 par laquelle le ministre des armées a refusé de faire bénéficier M. B du suivi médical post-professionnel pour une exposition à l'Adrox 2526 et à l'adhésif scotch 22-16 BA en application des dispositions précitées du code de la sécurité sociale, ainsi que celle tendant à l'annulation du rejet implicite du recours gracieux formé contre cette décision sont relatives aux droits que l'intéressé estime tenir de sa qualité d'assuré social et ne ressortissent pas de la compétence de la juridiction administrative. De même, la faute reprochée au ministre des armées dans l'exercice de ses attributions de gestionnaire du régime de sécurité sociale de ses personnels concerne le fonctionnement d'un service mettant en œuvre une législation dont le contentieux relève de juridictions rattachées à l'ordre judiciaire. Le litige résultant d'une éventuelle faute commise à cette occasion relève également de la compétence de cet ordre de juridiction. Il en va de même s'agissant des conclusions tendant à enjoindre au ministre des armées de réexaminer sa demande de suivi médical et de transmission de la réglementation applicable à la situation de M. B pour exposition au Dichlorométhane. Par suite, l'ensemble des conclusions relatives au suivi médical doivent être rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître. La fin de non-recevoir opposée en défense par le ministre des armées doit ainsi être accueillie.

Sur la responsabilité de l'Etat du fait du manquement à son obligation de protection et de sécurité :

5. Aux termes de l'article L. 4121-1 du code du travail : " L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Ces mesures comprennent : / 1° Des actions de prévention des risques professionnels, y compris ceux mentionnés à l'article L. 4161-1 ; / 2° Des actions d'information et de formation ; / 3° La mise en place d'une organisation et de moyens adaptés. / L'employeur veille à l'adaptation de ces mesures pour tenir compte du changement des circonstances et tendre à l'amélioration des situations existantes ". Aux termes de l'article L. 4121-2 du même code : " L'employeur met en œuvre les mesures prévues à l'article L. 4121-1 sur le fondement des principes généraux de prévention suivants : 1° Eviter les risques ; / 2° Evaluer les risques qui ne peuvent pas être évités ; 3° Combattre les risques à la source ; / 4° Adapter le travail à l'homme, en particulier en ce qui concerne la conception des postes de travail ainsi que le choix des équipements de travail et des méthodes de travail et de production, en vue notamment de limiter le travail monotone et le travail cadencé et de réduire les effets de ceux-ci sur la santé ; () Planifier la prévention en y intégrant, dans un ensemble cohérent, la technique, l'organisation du travail, les conditions de travail, les relations sociales et l'influence des facteurs ambiants, notamment les risques liés au harcèlement moral et au harcèlement sexuel, tels qu'ils sont définis aux articles L. 1152-1 et L. 1153-1, ainsi que ceux liés aux agissements sexistes définis à l'article L. 1142-2-1() ".

6. Il appartient aux autorités administratives, qui ont l'obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et morale de leurs agents, d'assurer, sauf à commettre une faute de service, la bonne exécution des dispositions législatives et réglementaires qui ont cet objet.

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment de deux attestations d'exposition à des agents cancérogènes mutagènes ou reprotoxiques (CMR) établies le 11 décembre 2020 par le responsable des ressources humaines du 9ème régiment de soutien aéromobile que M. B a été exposé sur la période courant de 2000 à 2013 au dichlorométhane, présent à plus de 65 % dans l'Ardrox et au Toluène, composant présent dans le scotch- weld 2216- BA, lorsqu'il occupait les fonctions de tôlier peintre carrossier sur aéronefs. Il résulte ensuite de l'instruction, et notamment de la fiche toxicologique du dichlorométhane réalisée par l'Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) et de l'annexe du Règlement européen du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relatif à la classification, à l'étiquetage et à l'emballage des substances et des mélanges, que le dichlorométhane est classé cancérogène, catégorie 2, H 351 correspondant à la catégorie " susceptible de provoquer le cancer ", tandis que la fiche de données de sécurité de la société 3M commercialisant le scotch-Weld 2216 B/A, établie le 17 février 2021, ne le classe pas dans la catégorie des substances cancérogènes. Enfin, il résulte de l'instruction et notamment de la brochure de l'INRS de 2021 intitulée " Poussières de bois. Prévenir les risques " que celles-ci peuvent " induire des pathologies respiratoires et cutanées. La durée d'exposition constitue un facteur aggravant. Le dépôt répété des poussières les plus grosses dans les voies respiratoires supérieures peut être à l'origine de cancers des cavité nasales et sinusiennes. ".

8. En second lieu, il résulte de l'instruction et notamment des attestations d'exposition à des agents cancérogènes mutagènes ou reprotoxiques (CMR) que M. B était doté de masques, de lunettes, de gants et de combinaison jetables et qu'il effectuait les travaux en utilisant le dichlorométhane dans une cabine de peinture aux normes. Il résulte également de l'instruction et notamment de la fiche de prévention des expositions à certains facteurs de risques professionnels que M. B, s'agissant des agents chimiques dangereux, a été informé de la procédure " gestion des produits chimiques " et a suivi des formations relatives à la sécurité. Il ressort en outre de cette fiche, qu'une hotte aspirante a été installée pour les travaux utilisant ces agents chimiques dangereux. Si M. B produit des photos, pouvant être datées entre les 2 et 3 juillet 2013, sur lesquelles il apparait en combinaison de travail devant des bidons d'Ardrox 2526 ainsi que l'arrêté du 26 novembre 2013 par lequel le ministre de la défense a mis en demeure le commandant du 9ème bataillon de soutien aéromobile de procéder, au plus tard avant le 30 juin 2014, à la cessation de toute activité de traitement de surface, sur l'aire comprise entre les bâtiments 16 et 17 au sein du quartier Vergnea, ces seules pièces ne suffisent pas à établir que les mesures de protection et de prévention, dont au demeurant l'intéressé ne conteste pas la réalité suite à la production du mémoire en défense, n'auraient pas été mises en œuvre et n'auraient pas reçu exécution au sein des structures et bâtiments du 9ème bataillon de soutien aéromobile où il a été employé durant sa carrière. Enfin, s'agissant des poussières de bois, la fiche de prévention des expositions ne mentionne pas ce facteur de risque. Si M. B allègue que de 2014 à 2017, il a été exposé à ces poussières, les pièces produites ne permettent pas de l'établir.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la seconde fin de non-recevoir opposée en défense tirée de l'absence de précision du fondement d'engagement de la responsabilité de l'Etat, que M. B n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat à lui verser une quelconque indemnité.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par M. B, au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 17 février 2021 et du rejet implicite du recours gracieux formé contre cette décision, celles à fin d'injonction et celles tendant à l'engagement de la responsabilité de l'Etat pour refus d'accorder un suivi post médical sont rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaitre.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Molina-Andréo, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La rapporteure,

B. BISCAREL

La présidente,

B. MOLINA-ANDRÉO La greffière,

S. BALTIMORE

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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