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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2103787

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2103787

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2103787
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantJM. PANFILI AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés respectivement les 24 juin 2021 et 19 janvier 2022, Mme B D, représentée par Me Panfili, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision la décision implicite par laquelle le centre hospitalier de Caussade a rejeté sa réclamation préalable ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Caussade à lui verser la somme globale de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis ;

3°) d'enjoindre au centre hospitalier de Caussade de cesser les agissements de harcèlement moral et de mettre en œuvre la procédure de reconnaissance d'accident de service ou de maladie professionnelle ;

4°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Caussade la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'administration a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dès lors qu'elle est victime d'un harcèlement moral et que le centre hospitalier a manqué à son obligation de sécurité ;

- le préjudice moral et les troubles dans les conditions d'existence subis doivent être réparés à hauteur de 20 000 euros.

Par trois mémoires en défense, enregistrés les 2 septembre 2021, 28 février 2022 et 29 novembre 2023, ces deux derniers mémoires n'ayant pas été communiqués, le centre hospitalier de Caussade, représenté par Me Lagorce-Billiaud conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- il n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité ;

- la réalité des préjudices allégués n'est pas démontrée.

Par une lettre du 23 novembre 2023, le tribunal a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement à venir était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de ce que la responsabilité sans faute centre hospitalier de Caussade est engagée à l'égard de Mme D, victime d'un accident reconnu imputable au service.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Péan,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique,

- et les observations Me Panfili, représentant Mme D, et de Me Lagorce, représentant le centre hospitalier de Caussade.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D a été recrutée par le centre hospitalier de Caussade à compter de l'année 2009, dans le grade d'adjoint administratif de 2ème classe et affectée au sein du service des ressources humaines sur le site de Negrepelisse en qualité de gestionnaire des ressources humaines. Par une lettre du 20 décembre 2020, elle a transmis à son employeur une déclaration d'accident de travail relative à des troubles psychologiques consécutifs à une réunion de service ayant eu lieu le 26 novembre 2020 avec la directrice de l'établissement, la directrice adjointe des ressources humaines, la responsable des ressources humaines ainsi que les trois autres gestionnaires des ressources humaines. Puis, le 30 mars 2021, elle a présenté à cet établissement une réclamation préalable tendant au versement de la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estimait avoir subis du fait de divers agissements fautifs du centre hospitalier. Mme D demande au tribunal d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par le centre hospitalier sur cette réclamation préalable ainsi que la condamnation de celui-ci à lui verser une somme de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision de rejet sa demande préalable :

2. La décision implicite par laquelle le centre hospitalier de Caussade a rejeté la demande préalable de Mme A a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de ses demandes, l'intéressée, en formulant des conclusions tendant à la réparation de ses préjudices, ayant donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Dès lors, les conclusions à fin d'annulation ne peuvent qu'être rejetées.

Sur la responsabilité du centre hospitalier de Caussade

En ce qui concerne la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Caussade :

3. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; () ".

4. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

5. Mme D soutient tout d'abord que ses conditions de travail se sont dégradées à compter du départ de la précédente responsable des ressources humaines et que l'absence de responsable dans le service pendant plusieurs mois, en période de crise sanitaire, a mis en difficulté les agents y travaillant. Toutefois, il résulte de l'instruction que si le service a effectivement été dépourvu de responsable des ressources humaines au cours du premier confinement, alors que la gestion de cette crise a entrainé un surcroit de travail, cette absence a été palliée notamment par la présence sur le site de la directrice adjointe des ressources humaines de l'établissement, devenue l'interlocutrice des agents de ce service pendant cette période, et par la désignation de la responsable des admissions en qualité de régulatrice chargée de centraliser les demandes adressées au service. Une nouvelle responsable des ressources humaines, Mme C, a par ailleurs été recrutée dès le mois de juin 2020, soit à l'issue du premier confinement. Si la requérante fait était d'un manque de communication sur la gestion de situations complexes, il résulte des échanges de mails produits en défense que des réponses ont été apportées à ses interrogations concernant notamment les notations, la gestion des comptes épargne temps ou encore la gestion des arrêts de travail en période de crise sanitaire, des formations lui ayant en outre été accordées.

6. Mme D se prévaut également d'une surcharge de travail et fait notamment valoir que les missions qui lui ont été confiées ne correspondent pas à celles normalement attendues d'une gestionnaire des ressources humaines. Toutefois, outre que les missions définies dans sa fiche poste sont parfaitement conformes à celles normalement confiées à un agent gestionnaire des ressources humaines, telles qu'elles sont notamment énumérées dans la fiche de poste type " gestionnaire des ressources humaines " qu'elle produit, établie par l'association nationale pour la formation permanente du personnel hospitalier (ANFH) pour un poste qui correspond à son grade, il ne résulte pas de l'instruction qu'il lui aurait été demandé de prendre en charge des missions qui, ne figurant pas sur sa fiche de poste, se rapporteraient à un emploi d'" encadrant gestion des ressources humaines ".

7. Mme D soutient enfin que des propos dégradants, infantilisants et insultants ont été tenus par sa hiérarchie au cours d'une réunion tenue le 26 novembre 2020 et que les conditions dans lesquelles elle exerce son activité professionnelle ont porté une atteinte grave à sa santé. Les attestations produites, émanant de collègues de travail ou de tierces personnes au service, ainsi que les extraits d'une expertise réalisée sur les risques psycho sociaux, qui font état de manière générale de difficultés relationnelles et de pressions managériales au sein de l'établissement, ayant donné lieu à des mouvements sociaux, ne se rapportent toutefois pas précisément à ses conditions personnelles de travail. Quant à la réunion de travail du 26 novembre 2020 et aux conditions de travail dans le service des ressources humaines, il résulte de l'instruction qu'à la suite de sa prise de poste, au mois de juin 2020, la nouvelle responsable des ressources humaines a relevé plusieurs spécificités de ce service, s'agissant notamment de l'absence de spécialisation des trois gestionnaires, de leur connaissance approximative de la règlementation dont elles devaient faire application, et de la réalisation systématique à trois des tâches confiées. Une réunion a été organisée le 5 novembre 2020 par la responsable du service avec les quatre gestionnaires RH, en présence de la directrice adjointe de l'établissement, afin de faire le point sur le fonctionnement du service et de proposer une réorganisation s'articulant notamment autour d'un travail en binôme, compte tenu de l'arrivée d'une quatrième gestionnaire des ressources humaines au mois d'août 2020, et de la mise en place de réunions bi mensuelles afin d'accompagner ce changement. Une seconde réunion a été organisée le 26 novembre 2020, en présence cette fois de la directrice de l'établissement, au cours de laquelle les propos échangés ont été enregistrés par les gestionnaires RH, à l'insu de la responsable du service et de la directrice de l'établissement. Il ressort de ces enregistrements, dont la teneur a pu être débattue contradictoirement dans le cadre de la présente instance, que la directrice a certes eu un comportement maladroit et tenu des propos inappropriés à l'égard des gestionnaires RH. Il ne réseulte cependant pas de l'instrcution que cet incident n'aurait pas eu un caractère isolé et se serait inscrit dans le cadre d'une succession d'agissements similaires, imputables à la même auteure.

8. Il résulte de ce qui a été dit aux points 5 à 7, que la hiérarchie de Mme D a pris des mesures adaptées afin de permettre aux gestionnaires RH de gérer les difficultés suscitées par la crise sanitaire, et notamment la charge de travail en ayant résulté, dans un contexte de réorganisation des hôpitaux de Caussade et de Nègrepelisse en direction commune et de forte contrainte financière, et que les modalités de fonctionnement du service, la mise en œuvre de sa réorganisation, et les conditions de travail en son sein, alors même qu'elles ont pu traduire certaines difficultés ou défaillances rencontrées par sa responsable, ne sont pas de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral dont Mme D aurait été la victime. Celle-ci n'est par suite pas fondée à soutenir que la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Caussade devrait être engagée à raison de faits constitutifs de harcèlement moral. Pour les mêmes motifs, Mme D n'est pas davantage fondée à soutenir que la responsabilité du centre hospitalier de Caussade devrait être engagée à raison d'un manquement à son devoir de protection.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute du centre hospitalier de Caussade :

10. Les dispositions des articles L. 27 et L. 28 du code des pensions civiles et militaires de retraite et 80 de la loi du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière qui instituent, en faveur des fonctionnaires hospitaliers victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions instituant ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la collectivité, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette collectivité.

11. Il résulte de l'instruction que, par des décisions du 24 mai et du 15 septembre 2022, le centre hospitalier de Caussade a reconnu l'imputabilité au service de l'accident de service survenu le 26 novembre 2020. Par suite, et alors même que le centre hospitalier n'aurait commis aucune faute, Mme D est fondée à rechercher la responsabilité du centre hospitalier de Caussade pour l'indemnisation des préjudices personnels consécutifs à cet accident de service dont elle demande réparation.

12. Mme D fait valoir qu'elle a subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence dès lors que son état de santé s'est dégradé depuis l'accident de service survenu le 26 novembre 2020. Il résulte à cet égard de l'attestation établie par le médecin du service de santé au travail qu'elle a souffert d'une dépression réactionnelle directement liée à l'incident survenu à cette date, qui s'est traduite par la prescription d'un traitement anxiolytique et hypnotique. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence en ayant résulté, en allouant à Mme D une somme de 2 000 euros.

13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Caussade à verser à Mme D une somme totale de 2 000 euros au titre du préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence consécutifs à l'accident de service survenu le 26 novembre 2020.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Le présent jugement n'appelant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme D, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par le centre hospitalier de Caussade au titre des frais liés au litige. Il y a en revanche lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Caussade la somme de 1 500 euros au titre des mêmes frais engagés par Mme D.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Caussade est condamné à verser à Mme D la somme de 2 000 euros.

Article 2 : Le centre hospitalier de Caussade versera à Mme D la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et au centre hospitalier de Caussade.

Délibéré après l'audience du 30 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente

Mme Jorda, conseillère,

Mme Péan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2023.

La rapporteure,

C. PEANLa présidente,

S. CHERRIER

La greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne au préfet du Tarn-et-Garonne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

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