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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2104589

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2104589

jeudi 21 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2104589
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSARDIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 juillet 2021 et 22 août 2022, la société d'assurances du Crédit mutuel Iard, représentée par Me Sardin, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 18 366,43 euros assortie des intérêts et de la capitalisation des intérêts, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que des dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité sans faute de l'Etat fondée sur l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure doit être engagée ; les préjudices subis ont été causés au cours d'une manifestation par usage de la force ouverte, et les faits sont délictuels ;

- elle a droit à une indemnisation évaluée à hauteur de 18 366,43 euros au titre des frais de réparation et d'expertise de l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans ".

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2021, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la responsabilité de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ne saurait être engagée ; ni l'existence d'un attroupement, ni le lien de causalité entre les dégradations subies par l'agence CCM " Toulouse Compans " et la manifestation des " gilets jaunes " du 16 mars 2019 ne sont caractérisés ;

- les factures relatives à l'installation et à l'enlèvement de protections sur le distributeur de billets de l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans " ne sont pas en lien avec le préjudice subi à la suite de la manifestation des " gilets jaunes " du 16 mars 2019 dès lors que ces mesures de protection ont été effectuées pour les journées des 2, 9, 16 et 23 février 2019 ;

- la société requérante n'est pas fondée à exercer une action subrogatoire dès lors que la quittance subrogative dont elle se prévaut ne précise pas que son assurée est subrogée dans ses droits et actions contre les tiers à hauteur de la somme réclamée dans la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des assurances ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pétri ;

- les conclusions de M. Déderen, rapporteur public ;

- et les observations de Me Thellyere, représentant la société d'assurances du Crédit mutuel Iard.

Considérant ce qui suit :

1. Une manifestation de " gilets jaunes " s'est déroulée le 16 mars 2019 au centre-ville de Toulouse. Une plainte a été déposée par le directeur de l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans " en raison des dégradations commises à l'encontre des locaux, assurés par la société d'assurances du Crédit mutuel Iard, en marge de cette manifestation. Un rapport d'expertise a été réalisé le 2 juillet 2019 et a conduit au versement d'une indemnité par la société requérante au titre des préjudices subis par son assurée, à hauteur de 17 931,43 euros. La société d'assurances du Crédit mutuel Iard a formé un recours indemnitaire préalable par un courrier du 31 mars 2021 adressé au préfet de la Haute-Garonne. Le silence conservé sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet. Par la présente requête, la société d'assurances requérante, agissant en qualité d'assureur subrogé dans les droits de l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans ", sollicite la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 18 366,43 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur la responsabilité sans faute de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens. ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés commis par des rassemblements ou attroupements précisément identifiés. En outre, ne peuvent être regardés comme étant le fait d'un attroupement ou rassemblement au sens de ces dispositions les actes délictuels ne procédant pas d'une action spontanée dans le cadre ou le prolongement d'un attroupement ou rassemblement mais d'une action préméditée et organisée par un groupe structuré à seule fin de les commettre.

3. Il résulte de l'instruction, plus précisément du procès-verbal de dépôt de plainte ainsi que du rapport d'expertise produit par la société d'assurances requérante, que des dégradations ont été commises à l'encontre des locaux de l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans " concomitamment à la manifestation des " gilets jaunes " qui s'est déroulée le 16 mars 2019. Il est constant que ces faits constituent des délits commis à force ouverte et par violence, comme en témoigne le procès-verbal de dépôt de plainte qui décrit des bris de vitrines. Il résulte également de l'instruction que de nombreux incidents se sont produit lors de la manifestation des " gilets jaunes " du 16 mars 2019 à proximité immédiate de l'esplanade Compans Caffarelli où se situent les locaux dégradés. Si le préfet de la Haute-Garonne fait valoir que la présence de manifestants n'a pas été constatée sur cette esplanade, il résulte toutefois de l'instruction que leur présence ainsi que des débordements ont été constatés sur les boulevards principaux du centre-ville, dans la continuité desquels se trouve l'esplanade, et du quartier voisin Arnaud Bernard. Aussi, les seules circonstances que la direction départementale de la sécurité publique n'ait pas relevé la présence de manifestants sur l'esplanade Compans Caffarelli et que les dégâts subis par l'agence bancaire n'aient été constatés que le lundi suivant la manifestation ne suffisent pas à démontrer de manière précise et circonstanciée que les dégâts précités auraient été commis de façon préméditée par un groupe organisé à cette fin. Par suite, les dommages litigieux, commis dans le temps de la manifestation, doivent être regardés comme ayant été causés par les participants à cette manifestation, sans qu'il soit établi qu'ils auraient été animés par la seule intention de commettre des délits. La responsabilité sans faute de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 211-1 du code de la sécurité intérieure doit dès lors être engagée.

Sur les préjudices :

4. En premier lieu, l'article L. 121-12 du code des assurances prévoit que : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur. ". Il résulte de ces dispositions que la subrogation légale de l'assureur dans les droits de l'assuré ainsi instituée est subordonnée au seul paiement à l'assuré de l'indemnité d'assurance en exécution du contrat d'assurance et ce, dans la limite de la somme versée. L'assureur qui demande à en bénéficier peut justifier par tout moyen du paiement d'une indemnité à son assuré.

5. Il résulte de l'instruction qu'une quittance subrogative a été signée entre la société d'assurances du Crédit mutuel Iard et un représentant de l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans " le 3 octobre 2019, pour un montant de 17 931,43 euros, correspondant à l'indemnité relative aux préjudices subis du fait de la manifestation des " gilets jaunes " du 16 mars 2019. Cette somme se décompose de la façon suivante : 6 148,84 euros au titre des frais de réparation des dommages matériels subis par l'agence bancaire ; 1 119,25 euros au titre de l'installation d'un film anti-effraction par l'entreprise Delta enseignes ; 783,38 euros au titre du remplacement d'une vitrophanie par l'entreprise Publimax ; 9 880,16 euros pour la mise en place de mesures de protection provisoires pour sécuriser le site par l'entreprise AD2. Aussi, si le préfet fait valoir que la facture émise par la société TBL services ne saurait être retenue dès lors que l'installation et l'enlèvement de capot de protection au niveau du distributeur de billets de l'agence serait sans lien avec la manifestation des " gilets jaunes " du 16 mars 2019, il ne résulte pas de l'instruction que la société requérante aurait pris en compte cette facture dans le cadre de l'indemnisation qu'elle a versée à son assurée. Dès lors que la société d'assurances du Crédit mutuel Iard établit le versement à l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans " de la somme de 17 931,43 euros, elle est fondée à en solliciter le remboursement.

6. Il résulte, en outre, de l'instruction que la société d'assurances du Crédit mutuel Iard a engagé des frais d'expertise, en ce qui concerne l'évaluation des dommages subis par l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans ", à hauteur de 435 euros. Dès lors que ces frais sont en lien direct avec le fait générateur de responsabilité et qu'ils ont été utiles pour déterminer la nature et le coût des travaux à réaliser, la société requérante est fondée à demander leur remboursement par l'Etat.

7. Il résulte de ce qui précède que l'Etat est condamné à verser à la société d'assurances du Crédit mutuel Iard la somme de 18 366,63 euros au titre des dommages subis par l'agence bancaire CCM " Toulouse Compans " le 16 mars 2019 et des frais d'expertise.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

8. La société d'assurances du Crédit mutuel Iard, qui a demandé les intérêts au taux légal, y a droit à compter du 2 avril 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable par l'administration. Il y a également lieu de faire droit à sa demande de capitalisation à compter du 2 avril 2022, date à laquelle était due pour la première fois une année d'intérêts, et à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le paiement d'une somme de 1 500 euros au bénéfice de la société d'assurances du Crédit Mutuel Iard au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, en revanche, de rejeter les conclusions présentées par la requérante relatives aux entiers dépens, dès lors qu'elle ne justifie pas avoir engagé, dans la présente instance, des frais prévus par les dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société d'assurances du Crédit mutuel Iard une somme de 18 366,63 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 avril 2021 et de leur capitalisation à compter du 2 avril 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date jusqu'au paiement de la somme due.

Article 2 : L'Etat versera à la société d'assurances du Crédit mutuel Iard une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société d'assurances du Crédit mutuel Iard et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 30 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Carotenuto, présidente,

M. Leymarie, conseiller.

Mme Pétri, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 décembre 2023.

La rapporteure,

M. PETRI

La présidente,

S. CAROTENUTO

La greffière,

F. LE GUIELLAN

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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