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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2105738

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2105738

mercredi 26 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2105738
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantRIQUIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er octobre 2021, Mme B C, représentée par Me Attal-Galy, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner une mesure d'expertise médicale, qui sera confiée à un expert spécialisé en psychiatrie, aux fins de déterminer et d'évaluer l'ensemble des préjudices qu'elle a subis des suites de l'accident de service dont elle a été victime le 27 janvier 2020 ;

2°) de dire que l'expert devra déposer un pré-rapport pour permettre aux parties de faire valoir leurs observations ;

3°) de dire que l'expert pourra s'adjoindre tout spécialiste de son choix.

Elle soutient que :

- secrétaire administrative de classe normale depuis 2005 au sein de la direction territoriale de Toulouse de l'Office français de l'immigration et de l'intégration où son investissement lui a permis d'intégrer le service du regroupement familial en 2010 au moment où ce service devenait guichet unique pour l'ex région Midi-Pyrénées et dont elle est devenue la référente en 2013 répartissant les tâches quotidiennes de deux titulaires et d'un CDD, à compter de 2019, les conditions de travail se sont considérablement dégradées lors de la nomination d'un nouveau directeur, ce qui l'a conduite à alerter de cette situation délétère la direction générale, laquelle a, dans un premier temps, organisé une médiation conduite par le cabinet Obea qui a conclu à une souffrance au travail de plusieurs agents, la direction générale ayant alors diligenté une enquête administrative dans le cadre de laquelle elle a été entendue le 18 juillet 2019 dans un climat de suspicion où était dénoncée une supposée direction territoriale officieuse ;

- s'étant vu directement remettre le 27 janvier 2020 sans ménagement et à effet immédiat au 1er février 2020 une décision de changement d'affectation en qualité d'auditrice asile au sein du guichet unique localisé dans les locaux de la préfecture de la Haute-Garonne, profondément heurtée par la violence du procédé, la diminution des attributions et des responsabilités et la déconsidération manifestée, elle s'est effondrée sur le plan psychique, étant précisé que son médecin traitant a alors diagnostiqué un syndrome anxio-dépressif réactionnel et qu'elle a régularisé une demande d'accident de service qui a été reconnu imputable, sachant qu'elle est toujours en soins et en arrêt de travail demeurant l'absence de consolidation de son état de santé psychologique, ayant entrepris un suivi psychothérapeutique et pris un traitement à visée anxiolytique et antidépresseur ;

- alors que dans le cadre de sa déclaration d'accident de service, elle n'a pas été examinée par un médecin désigné par la commission de réforme, en sorte que le taux d'invalidité attribué n'est pas connu, qu'elle ignore si elle est éligible à une allocation temporaire d'invalidité et qu'il est constant que le forfait de pension ne saurait réparer l'intégralité du préjudice subi, elle est fondée, en application de la jurisprudence Moya-Caville, à solliciter, dans la perspective d'une action en responsabilité, la désignation d'un expert en vue d'évaluer l'ensemble des préjudices qu'elle a subis du fait de l'accident de service du 27 janvier 2020.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 octobre 2021, le ministre de l'intérieur précise que la défense de l'Etat dans cette affaire relève de l'OFII, employeur de l'intéressée, et conclut à ce qu'il soit maintenu en qualité d'observateur.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 août 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration, représenté par le cabinet Publica-Avocats, aux écritures de Me Riquier, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que soient mis à la charge de la requérante les frais et honoraires de l'expertise ;

3°) en tout état de cause, à ce que soit mise à la charge de la requérante la somme de 2 000 € au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requérante, titularisée secrétaire administrative de classe normale de l'intérieur et de l'outre-mer, affectée à l'OFII à compter du 15 avril 2019, a été affectée par le directeur général de l'OFII, par courrier du 24 janvier 2020 notifié le 27 janvier suivant, à la suite de l'enquête administrative concernant la direction territoriale de Toulouse, sur le poste d'auditrice asile au sein du guichet unique rattaché à la direction territoriale de Toulouse, poste correspondant au groupe de fonction IFSE-CE2 groupe 2 à compter du 1er février 2020, sachant que le 28 janvier 2020 elle a sollicité son placement en congé maladie ordinaire et qu'à la suite d'une consultation demandée par ses soins, le médecin du travail ayant précisé qu'il était contre-indiqué à cet agent d'occuper un poste en contact direct avec le public, l'OFII l'a affectée sur le poste d'auditeur asile/correspondant du pôle régional Dublin, poste relevant de la catégorie d'emploi B et du cadre d'emploi CE2 et a procédé à des travaux afin que son espace de travail soit conforme aux recommandations de la médecine préventive, à savoir la création d'un bureau fermé, étant précisé qu'elle a fait l'objet d'un arrêté portant congé à la suite d'un accident de service à partir du 28 janvier 2020, lequel a été prolongé et qu'à ce jour, l'intéressée n'a pas intégré son nouveau poste, étant toujours en congé pour accident de service ;

- la demande d'expertise médicale aux fins de fixer le taux de déficit fonctionnel permanent/d'incapacité permanente partielle résultant de l'accident de service de l'intéressée par application du barème des invalidités annexé au barème des pensions civiles et militaires de retraite est dépourvue d'utilité dès lors qu'en l'absence de guérison ou de consolidation et, en tout état de cause, en l'absence de toute demande de l'agent aux fins de se voir octroyer le bénéfice du versement de l'allocation temporaire d'invalidité et d'aucune décision de la part de l'OFII sur ce point, la requérante n'a aucune possibilité d'introduire une action recevable au fond afin de se voir reconnaître ce droit ;

- s'agissant de la demande d'évaluation des préjudices allégués, la requérante ne dispose d'aucun élément permettant d'établir une faute de l'OFII dès lors que les fonctions du poste occupé par la requérante correspondent bien au corps de secrétaire administratif, donnent lieu à la même rémunération et relèvent du même régime indemnitaire et ne portent donc pas atteinte à ses droits statutaires ou à ses droits et libertés fondamentaux et ce, sans changement de résidence administrative ;

- par ailleurs, la requérante ne peut soutenir que l'OFII aurait commis une erreur lorsqu'il l'a affectée au poste d'auditeur asile et, se rendant compte de sa prétendue erreur, aurait modifié son affectation au pôle régional Dublin dans la mesure où l'intéressée n'avait jamais fait part auparavant d'une contre-indication relative à l'impossibilité d'avoir des contacts avec le public, ce fait nouveau ayant été porté à la connaissance de l'OFII pour la première fois par l'attestation de suivi du médecin du travail en date du 5 février 2020 ;

- l'intéressée n'a jamais était nommée au poste de " référent ", le directeur territorial précisant d'ailleurs dans son évaluation de 2016 qu'elle est seulement " identifiée " comme référente, étant précisé que la fiche de poste d'agent de regroupement familial qu'elle occupait ne mentionne aucune fonction d'encadrement et le changement d'affectation de l'agent n'a donc entraîné aucune diminution de responsabilité ;

- sachant qu'en l'absence de faute de l'OFII, seuls les préjudices personnels et certains préjudices patrimoniaux qui ne seraient pas réparés par le bénéfice de l'ATI pourraient éventuellement être indemnisés, il convient donc d'attendre que soit fixé, par la commission de réforme, le taux d'invalidité temporaire puis que soit fixé le montant de l'ATI à laquelle l'agent a éventuellement droit, pour pouvoir déterminer, le cas échéant par une mesure d'expertise, les préjudices patrimoniaux qui ne seraient éventuellement pas réparés par l'ATI ;

- enfin, s'agissant des préjudices personnels, la requérante n'a fait aucune demande à l'OFII aux fins d'évaluation par un médecin agréé des préjudices qu'elle allègue et elle n'établit, ni même allègue que cette mesure d'expertise présenterait une utilité différente que celle pouvant être ordonnée dans le litige futur qu'elle prévoit dans ses écritures.

Par un mémoire en réplique, enregistré le 14 septembre 2022, Mme B C conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et au rejet des demandes de l'OFII en ce compris celle présentée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient, en outre, que :

- contrairement aux dispositions réglementaires régissant la reconnaissance des accidents de service et des maladies professionnelles, la commission de réforme n'a jamais valablement été saisie par l'administration et elle n'a fait l'objet d'aucune expertise médicale afin que soient notamment étudiés l'imputabilité de l'accident au service, le taux d'IPP séquellaire et la date de consolidation de son état de santé psychologique ;

- elle a bien initié un recours en annulation contre la décision d'affectation qui revêt manifestement le caractère d'une sanction administrative déguisée, sachant qu'elle est la seule à avoir été déplacée à l'extérieur de la direction territoriale, et entend, par ailleurs, solliciter un recours contentieux " Moya Caville " en réparation de l'accident de service dont elle a été victime et pour lequel elle dispose d'un délai de prescription de quatre ans courant à compter de la consolidation de son état de santé ;

- comme le savait parfaitement l'OFII depuis 2013 lors de la survenance d'un accident de service, elle souffre d'une pathologie systémique dysimmunitaire qui lui interdit tout contact avec le public, ce dont l'administration s'est rendue compte ultérieurement en changeant son affectation le 4 août 2020 par un poste sans contact avec le public, d'auditeur d'asile/correspondant du pôle régional Dublin ;

- sa requête n'est pas tardive par rapport à l'accident de service puisque la notification de la reconnaissance d'accident de service n'est intervenue qu'en novembre 2020 et en février 2021 ;

- le caractère utile de l'expertise médicale sollicitée ne saurait être contesté, lequel est caractérisé dès lors que la mesure d'instruction s'avère utile à un litige né ou à naître et dont sera éventuellement saisi le tribunal.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Vu la décision en date du 1er septembre 2021 par laquelle la présidente du Tribunal administratif a désigné M. A pour statuer sur les demandes de référé.

Sur la mesure d'expertise sollicitée :

1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. Il peut notamment charger un expert de procéder, lors de l'exécution de travaux publics, à toutes constatations relatives à l'état des immeubles susceptibles d'être affectés par des dommages ainsi qu'aux causes et à l'étendue des dommages qui surviendraient effectivement pendant la durée de sa mission. Les demandes présentées en application du présent chapitre sont dispensées du ministère d'avocat si elles se rattachent à des litiges dispensés de ce ministère. ".

2. Tout agent public, victime d'un accident ou d'une maladie reconnue comme imputable au service, est en droit d'obtenir de la personne publique qui l'emploie soit, en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire à la rente viagère d'invalidité ou à l'allocation temporaire d'invalidité à laquelle il peut prétendre, destinée à réparer ses préjudices personnels ainsi que, le cas échéant, ses préjudices patrimoniaux d'une autre nature que ceux indemnisés par cette rente ou cette allocation, soit, dans le cas où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette collectivité, la réparation intégrale de l'ensemble de son préjudice.

3. Mme B C a été victime le 27 janvier 2020 d'un accident dont l'imputabilité au service a été reconnue. Dans la perspective d'une éventuelle action indemnitaire, Mme B C demande la désignation d'un expert aux fins de déterminer les conséquences sur son état de santé de l'accident de service dont elle a été victime. Par suite, la mesure tendant à la détermination des préjudices qu'elle a subis du fait de l'accident de service précité entre dans le champ d'application des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative et présente un caractère utile pour la détermination de l'ensemble de ses préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux. Il y a lieu, par suite, et alors qu'il n'est pas établi que toute action au fond serait irrecevable, de faire droit à cette demande, tous droits et moyens des parties demeurant expressément réservés, et de fixer la mission de l'expert comme il est dit à l'article 2 ci-après de la présente ordonnance.

Sur le dépôt d'un pré-rapport :

4. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un pré-rapport. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il suit de là que les conclusions de la requérante tendant à ce que l'expert communique un pré-rapport aux parties ne peuvent qu'être rejetées.

Sur le concours d'un sapiteur :

5. Il ressort des dispositions de l'article R. 621-2 alinéa 2 du code de justice administrative qu'il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité de faire appel à un sapiteur et que l'autorisation d'y recourir est subordonnée à l'autorisation du président du tribunal. Par suite, les conclusions de la requérante tendant à ce que le juge des référés dise que l'expert devra se faire assister d'un spécialiste de son choix ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

6. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de l'Office français de l'immigration et de l'intégration présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : Il sera procédé à une expertise contradictoire entre Mme B C, d'une part, et l'Office français de l'immigration et de l'intégration, d'autre part.

Article 2 : L'expert aura pour mission :

- d'examiner Mme B C et prendre connaissance de son entier dossier médical ;

- d'apprécier, en tous ses éléments, le préjudice corporel de Mme B C qui a résulté pour elle de l'accident de service dont elle a été victime le 27 janvier 2020, en y distinguant la part éventuellement imputable à son état de santé antérieur ;

- de retracer l'évolution de son état de santé et de faire connaître si, et le cas échéant, à quelle date, son état de santé peut être regardé comme consolidé ;

- d'indiquer, dans l'hypothèse où son état ne serait pas consolidé, s'il est susceptible d'évoluer en aggravation ou en amélioration. Dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et, dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;

- de fixer le taux d'invalidité permanente partielle dont elle reste atteinte et de déterminer la répercussion de cette invalidité sur l'activité de l'intéressée et sur ses conditions d'existence, de donner toute précision quant à la durée des éventuelles incapacités temporaires (totale et/ou partielle), d'évaluer l'importance des souffrances subies, du préjudice esthétique et d'agrément de la victime, de donner, plus généralement, toute indication utile à la détermination des différents éléments de son préjudice corporel et psychologique ;

- de fournir, plus généralement, tous éléments susceptibles de permettre d'éclairer le juge du fond éventuellement saisi du litige opposant Mme B C à son administration.

Article 3 : Le docteur E D, domicilié 45 bis avenue Carnot à Alès (30100), est désigné pour procéder à l'expertise.

Article 4 : L'expert, qui pourra déposer un pré-rapport s'il le juge utile, accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 5 : L'expert notifiera son rapport aux parties dans les conditions prévues par l'article R. 621-9 du code de justice administrative et déposera son rapport en deux exemplaires au greffe du Tribunal dans le délai de six mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 6 : Les frais et honoraires dus à l'expert seront taxés ultérieurement par ordonnance du président du Tribunal qui désignera la ou les parties qui en assumeront la charge conformément à l'article R. 621-11 du code susvisé.

Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B C, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au docteur E D, expert.

(Copie en sera délivrée pour information au ministre de l'intérieur)

Fait à Toulouse, le 26 octobre 202 Le vice-président, juge des référés,

David A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme :

Le greffier,

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