jeudi 4 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2105809 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | CABINET PALMIER & ASSOCIE |
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête n° 2105809 et des mémoires, enregistrés les 5 octobre 2021, 2 août 2022 et 24 janvier 2023, la société Raynal voyages, représentée par la société d'exercice libérale à responsabilité limitée Centaure avocats, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler les lots nos 1 et 3 du marché de services de transports publics non-urbains à vocation scolaire conclu par la communauté d'agglomération du Grand Cahors ;
2°) à titre subsidiaire, de résilier les lots nos 1 et 3 de ce même marché dès la notification du présent jugement ;
3°) de condamner la communauté d'agglomération du Grand Cahors à lui verser une somme globale de 137 340,52 euros hors taxe au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de son éviction irrégulière, somme augmentée de la taxe sur la valeur ajoutée et assortie des intérêts moratoires et de la capitalisation des intérêts ;
4°) de mettre à la charge de la communauté d'agglomération du Grand Cahors, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le paiement d'une somme de 4 000 euros.
Elle soutient que, dans le dernier état de ses écritures :
- les manquements constatés sont d'une gravité telle que le juge doit les relever d'office ; le caractère anormalement bas de l'offre de la société voyages Laurens, de même que le nombre et la gravité des irrégularités, ont conduit à favoriser la société attributaire ; ses moyens doivent être regardés comme opérants ;
- des incertitudes, contradictions et ambiguïtés affectent les critères relatifs à la sélection des offres ; les documents de la consultation visent des taux différents au stade de la pondération des critères de sélection, rendant ainsi incertain le poids réel de chacun des critères ; les critères et sous-critères exposés dans le règlement de la consultation ne sont pas cohérents au regard des informations du cadre de mémoire technique, qui est lui-même contradictoire ; les documents de la consultation font état de deux méthodes de notation différentes quant au sous-critère relatif à l'âge moyen des véhicules ;
- la communauté d'agglomération du Grand Cahors a méconnu les articles L. 2152-6 et R. 2152-3 et suivants du code de la commande publique ; l'offre de la société voyages Laurens est d'un montant substantiellement inférieur au montant de son offre, alors que dans leur secteur d'activité, les marges sont faibles, un tel écart devant alors être regardé comme anormal ; l'offre de la société attributaire est suspecte et aurait dû conduire le pouvoir adjudicateur à déployer la procédure prévue par les articles L. 2152-6 et R. 2152-3 et suivants du code de la commande publique ; à supposer que cette procédure ait été mise en œuvre, la communauté d'agglomération du Grand Cahors doit établir que les explications de la société voyages Laurens pouvaient permettre de considérer son offre financière comme n'étant pas manifestement sous-évaluée et de nature à compromettre la bonne exécution du marché ; par ailleurs il n'est pas démontré que l'offre de la société voyages Laurens serait viable ;
- le non-respect des horaires imposés dans les annexes du cahier des clauses techniques particulières caractérise une irrégularité de l'offre déposée par la société voyages Laurens au titre du lot n° 3 ;
- la communauté d'agglomération du Grand Cahors a commis des fautes susceptibles d'engager sa responsabilité ; elle a été privée d'une chance sérieuse d'emporter le marché, et son préjudice doit être évalué à hauteur de 137 340,52 euros hors taxe, correspondant à son manque à gagner et aux frais de rédaction de son offre.
Par un mémoire distinct enregistré le 24 janvier 2023 et présenté au titre des dispositions des articles R. 412-2-1 et R. 611-30 du code de justice administrative, la société Raynal voyages verse aux débats des pièces qu'elle estime couvertes par le secret des affaires et demande qu'elles soient soustraites au contradictoire.
Par des mémoires en défense enregistrés les 1er juillet 2022 et 11 octobre 2023, la communauté d'agglomération du Grand Cahors, représentée par Me Le Moal, conclut, dans le dernier état de ses écritures :
1°) à titre principal, au rejet de la requête et à ce que le paiement d'une somme de 4 000 euros soit mis à la charge de la société Raynal voyages, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
2°) à titre subsidiaire, à la résiliation avec effet différé des lots nos 1 et 3 du marché de services de transports publics non-urbains à vocation scolaire ;
3°) à titre infiniment subsidiaire, à ce que seule une indemnité correspondant aux frais de présentation d'une offre soit allouée à la société Raynal voyages.
Elle fait valoir que :
- les critères de sélection des offres ne sont affectées d'aucune incertitude, ambiguïté ou contradiction ; ils ont été énoncés de manière claire dans le règlement de la consultation ; si le sommaire du cadre de mémoire technique est entaché d'une erreur matérielle, il est constant que dans le corps du cadre de mémoire technique, la pondération des sous-critères est identique à celle exposée dans le règlement de la consultation ; les documents de la consultation visent deux méthodes de notation différentes, ce qui signifie que l'acheteur public n'a pas annoncé la méthode finalement retenu, comme il lui est loisible de le faire ;
- la procédure de détection des offres anormalement basse a été respectée dès lors que par un courriel du 28 mai 2021, elle a invité la société voyages Laurens à apporter des précisions quant au prix de son offre ; la réponse apportée par la société voyages Laurens a fait l'objet d'un contrôle quant au caractère cohérent du prix bas au regard de la prestation exigée, aux éléments de valorisation de l'offre aboutissant à ce prix bas, et au respect des règles de la concurrence ;
- si des manquements devaient être constatés, ils ne pourraient justifier ni l'annulation ni la résiliation du marché ;
- de telles mesures porteraient une atteinte excessive à l'intérêt général, plus précisément à la continuité du service public ;
- les conclusions indemnitaires de la société Raynal voyages ne sont pas fondées.
Par un mémoire en défense enregistré le 8 juin 2023, la société voyages Laurens, représentée par Me Palmier, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société Raynal voyages le paiement d'une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- aucun vice d'une particulière gravité ne saurait être relevé dans le cadre de la procédure en litige ;
- le moyen tiré du caractère incertain, contradictoire et ambigu des critères de sélection des offres est inopérant dès lors qu'il n'est pas susceptible de caractériser une illicéité du contrat et qu'il n'est pas en rapport avec l'éviction de la société Raynal voyages ; faute d'avoir été relevé à un stade où le pouvoir adjudicateur aurait pu y remédier, ce vice, à le supposer avéré, ne peut être invoqué a posteriori par la société Raynal voyages ;
- la société Raynal voyages ne parvient pas à établir l'anormalité du prix de son offre ; le pouvoir adjudicateur a mis en œuvre la procédure de détection des offres anormalement basses pour les lots nos 1 et 3 ;
- le postulat selon lequel les horaires imposés par le cahier des clauses techniques particulières n'auraient pas été respectés est infondé ;
- les mesures d'annulation ou de résiliation du contrat généreraient un surcoût considérable directement pris en charge par les contribuables locaux.
Par une lettre du 9 février 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires présentées après expiration du délai de recours contentieux.
La société Raynal voyages a produit des observations sur ce moyen d'ordre public le 10 février 2023.
Par des lettres du 22 avril 2024, une pièce complémentaire a été demandée à la société Raynal voyages et à la communauté d'agglomération du Grand Cahors sur le fondement de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.
La société Raynal voyages et la communauté d'agglomération du Grand Cahors ont produit, les 24 et 30 avril 2024, des pièces qui n'ont pas été communiquées.
II. Par une requête n° 2301324 enregistrée le 10 mars 2023, la société Raynal voyages, représentée par la société d'exercice libérale à responsabilité limitée Centaure avocats, demande au tribunal :
1°) de condamner la communauté d'agglomération du Grand Cahors à lui verser une somme globale de 137 340,52 euros hors taxe au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de son éviction irrégulière, somme augmentée de la taxe sur la valeur ajoutée et assortie des intérêts moratoires et de la capitalisation des intérêts ;
2°) de mettre à la charge de la communauté d'agglomération du Grand Cahors, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le paiement d'une somme de 5 000 euros.
Elle soutient que :
- la communauté d'agglomération du Grand Cahors a commis des fautes dans le cadre de la passation du marché en litige ;
- des incertitudes, contradictions et ambiguïtés affectent les critères relatifs à la sélection des offres ; les documents de la consultation visent des taux différents au stade de la pondération des critères de sélection, rendant ainsi incertain le poids réel de chacun des critères ; les critères et sous-critères exposés dans le règlement de la consultation ne sont pas cohérents au regard des informations du cadre de mémoire technique, qui est lui-même contradictoire ; les documents de la consultation font état de deux méthodes de notation différentes quant au sous-critère relatif à l'âge moyen des véhicules ;
- la communauté d'agglomération du Grand Cahors a méconnu les articles L. 2152-6 et R. 2152-3 et suivants du code de la commande publique ; l'offre de la société voyages Laurens est d'un montant substantiellement inférieur au montant de son offre, alors que dans leur secteur d'activité, les marges sont faibles, un tel écart devant alors être regardé comme anormal ; l'offre de la société attributaire est suspecte et aurait dû conduire le pouvoir adjudicateur à déployer la procédure prévue par les articles L. 2152-6 et R. 2152-3 et suivants du code de la commande publique ; à supposer que cette procédure ait été mise en œuvre, la communauté d'agglomération du Grand Cahors doit établir que les explications de la société voyages Laurens pouvaient permettre de considérer son offre financière comme n'étant pas manifestement sous-évaluée et de nature à compromettre la bonne exécution du marché ; par ailleurs il n'est pas démontré que l'offre de la société voyages Laurens serait viable ;
- le non-respect des horaires imposés dans les annexes du cahier des clauses techniques particulières caractérise une irrégularité de l'offre déposée par la société voyages Laurens au titre du lot n° 3 ;
- la communauté d'agglomération du Grand Cahors a commis des fautes susceptibles d'engager sa responsabilité ; elle a été privée d'une chance sérieuse d'emporter le marché, et son préjudice doit être évalué à hauteur de 137 340,52 euros hors taxe, correspondant à son manque à gagner et aux frais de rédaction de son offre.
Par un mémoire en défense enregistré le 28 septembre 2023, la communauté d'agglomération du Grand Cahors, représentée par Me Le Moal, conclut :
1°) à titre principal, au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire, à ce que seule une indemnité limitée aux frais de présentation d'une offre soit allouée à la société Raynal voyages ;
3°) à ce qu'il soit mis à la charge de la société Raynal voyages le paiement d'une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- aucun manquement ne vicie la procédure de passation du marché en litige ;
- à supposer que des irrégularités fautives aient été commises, la société Raynal voyages était dépourvue de toute chance d'obtenir ce marché, les irrégularités qu'elle invoque étant sans effet sur la notation des offres ; en outre, il n'y a pas de lien de causalité entre ces irrégularités et les préjudices dont elle se prévaut ; la requérante peut seulement prétendre au remboursement des frais engagés pour la rédaction de ses offres, dont il convient de minorer le montant ;
- les postes de préjudices allégués par la société requérante ne sont pas suffisamment justifiés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code de la commande publique ;
- le code des transports ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Pétri ;
- les conclusions de M. Déderen, rapporteur public ;
- les observations de Me Ferré, représentant la société Raynal voyages, de Me Estène, représentant la communauté d'agglomération du Grand Cahors et de Me Thomas, représentant la société voyages Laurens.
Considérant ce qui suit :
1. La communauté d'agglomération du Grand Cahors a publié une procédure de publicité et de mise en concurrence en vue de l'attribution d'un marché relatif aux services de transports publics non-urbains à vocation scolaire en avril 2021. Les sociétés Raynal voyages et voyages Laurens ont déposé une offre. Par deux courriers du 18 juin 2021, la société Raynal voyages a été informée du rejet de son offre concernant les lots nos 1 et 3 du marché. Par un avis publié au bulletin officiel des annonces des marchés publics le 16 août 2021, les lots nos 1 et 3 ont été attribués à la société voyages Laurens, et le lot n° 2 à la société Raynal voyages. Par un courrier du 17 novembre 2022, la société Raynal voyages a introduit une demande indemnitaire préalable auprès de la communauté d'agglomération du Grand Cahors. Le silence gardé sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet. Par les présentes requêtes, la société Raynal voyages demande, dans le dernier état de ses écritures, l'annulation du marché à titre principal ou, à titre subsidiaire, sa résiliation, et l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis.
Sur la jonction :
2. Les requêtes nos 2105809, 2301324 sont liées et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre et de statuer par un seul jugement.
Sur la mise en œuvre de la procédure prévue à l'article R. 412-2-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 du présent code sont adaptées à celles de la protection du secret des affaires répondant aux conditions prévues au chapitre Ier du titre V du livre Ier du code de commerce. ". Selon l'article R. 611-30 de ce code : " Lorsqu'une partie produit une pièce ou une information dont elle refuse la transmission aux autres parties en invoquant la protection du secret des affaires, la procédure prévue par l'article R. 412-2-1 est applicable. ". Enfin, selon l'article R. 412-2-1 du même code : " Lorsque la loi prévoit que la juridiction statue sans soumettre certaines pièces ou informations au débat contradictoire ou lorsque le refus de communication de ces pièces ou informations est l'objet du litige, la partie qui produit de telles pièces ou informations mentionne, dans un mémoire distinct, les motifs fondant le refus de transmission aux autres parties, en joignant, le cas échéant, une version non confidentielle desdites pièces après occultation des éléments soustraits au contradictoire. Le mémoire distinct et, le cas échéant, la version non confidentielle desdites pièces, sont communiqués aux autres parties. / Les pièces ou informations soustraites au contradictoire ne sont pas transmises au moyen des applications informatiques mentionnées aux articles R. 414-1 et R. 414-2 mais sont communiquées au greffe de la juridiction sous une double enveloppe, l'enveloppe intérieure portant le numéro de l'affaire ainsi que la mention : " pièces soustraites au contradictoire-Article R. 412-2-1 du code de justice administrative ". / Si la juridiction estime que ces pièces ou informations ne se rattachent pas à la catégorie de celles qui peuvent être soustraites au contradictoire, elle les renvoie à la partie qui les a produites et veille à la destruction de toute copie qui en aurait été faite. Elle peut, si elle estime que ces pièces ou informations sont utiles à la solution du litige, inviter la partie concernée à les verser dans la procédure contradictoire, le cas échéant au moyen des applications informatiques mentionnées aux articles R. 414-1 et R. 414-2. Si la partie ne donne pas suite à cette invitation, la juridiction décide des conséquences à tirer de ce refus et statue sans tenir compte des éléments non soumis au contradictoire. ".
4. Dans le cadre de l'instruction de la présente affaire, l'examen des documents produits par la société Raynal voyages au titre de la procédure prévue par l'article R. 412-2-1 du code de justice administrative, n'est pas utile à la solution du litige. Par suite, il n'y a pas lieu de statuer au vu de ces pièces.
Sur les conclusions à fin de contestation de la validité du contrat :
5. Indépendamment des actions dont disposent les parties à un contrat administratif et des actions ouvertes devant le juge de l'excès de pouvoir contre les clauses réglementaires d'un contrat ou devant le juge du référé contractuel sur le fondement des articles L. 551-13 et suivants du code de justice administrative, tout tiers à un contrat administratif susceptible d'être lésé dans ses intérêts de façon suffisamment directe et certaine par sa passation ou ses clauses est recevable à former devant le juge du contrat un recours de pleine juridiction contestant la validité du contrat ou de certaines de ses clauses non réglementaires qui en sont divisibles. Cette action devant le juge du contrat est également ouverte aux membres de l'organe délibérant de la collectivité territoriale ou du groupement de collectivités territoriales concerné ainsi qu'au représentant de l'Etat dans le département dans l'exercice du contrôle de légalité. Si le représentant de l'Etat dans le département et les membres de l'organe délibérant de la collectivité territoriale ou du groupement de collectivités territoriales concerné, compte tenu des intérêts dont ils ont la charge, peuvent invoquer tout moyen à l'appui du recours ainsi défini, les autres tiers ne peuvent invoquer que des vices en rapport direct avec l'intérêt lésé dont ils se prévalent ou ceux d'une gravité telle que le juge devrait les relever d'office. Le tiers agissant en qualité de concurrent évincé de la conclusion d'un contrat administratif ne peut ainsi invoquer utilement, à l'appui d'un recours contestant la validité de ce contrat, outre les vices d'ordre public, que les manquements aux règles applicables à la passation de ce contrat qui sont en rapport direct avec son éviction.
Sur les incertitudes, contradictions et ambiguïtés affectant les critères de sélection des offres :
6. Le pouvoir adjudicateur définit librement la méthode de notation pour la mise en œuvre de chacun des critères de sélection des offres qu'il a définis et rendus publics. Il peut ainsi déterminer tant les éléments d'appréciation pris en compte pour l'élaboration de la note des critères que les modalités de détermination de cette note par combinaison de ces éléments d'appréciation. Une méthode de notation est toutefois entachée d'irrégularité si, en méconnaissance des principes fondamentaux d'égalité de traitement des candidats et de transparence des procédures, les éléments d'appréciation pris en compte pour noter les critères de sélection des offres sont dépourvus de tout lien avec les critères dont ils permettent l'évaluation ou si les modalités de détermination de la note des critères de sélection par combinaison de ces éléments sont, par elles-mêmes, de nature à priver de leur portée ces critères ou à neutraliser leur pondération et sont, de ce fait, susceptibles de conduire, pour la mise en œuvre de chaque critère, à ce que la meilleure note ne soit pas attribuée à la meilleure offre, ou, au regard de l'ensemble des critères pondérés, à ce que l'offre économiquement la plus avantageuse ne soit pas choisie. Il en va ainsi alors même que le pouvoir adjudicateur, qui n'y est pas tenu, aurait rendu publique, dans l'avis d'appel à concurrence ou les documents de la consultation, une telle méthode de notation.
7. En premier lieu, il résulte de l'article 7.2 du règlement de la consultation du marché public en litige que les offres ont été sélectionnées selon deux critères, le premier relatif au prix, le second à la valeur technique, pondérés respectivement à hauteur de 55% et 45%. Il résulte de ce document que les sous-critères du critère relatif à la valeur technique ont été évalués à hauteur de 25 points pour la qualité de l'organisation de l'exploitation, 10 points pour l'âge moyen du matériel roulant et 10 points pour l'intérêt de l'approche environnementale. S'il résulte du sommaire du cadre de mémoire technique que ces mêmes sous-critères ont été pondérés respectivement à hauteur de 20 points, 15 points et 10 points, et qu'une incohérence peut donc être relevée, il est constant que le moyen soulevé en ce sens par la société Raynal voyages est inopérant en raison de son absence de rapport direct avec l'intérêt lésé dont elle peut se prévaloir, plus précisément avec le motif de son éviction. Il résulte en effet des courriers portant rejet des offres présentées par la requérante que si elle a obtenu une note inférieure quant au prix, elle a toutefois obtenu une note supérieure quant à la valeur technique. En tout état de cause, cette incohérence peut résulter d'une erreur matérielle, dès lors que le corps du cadre de mémoire technique expose la même notation que le règlement de la consultation, et l'écart entre ce règlement et le sommaire du cadre de mémoire technique est de l'ordre de cinq points seulement, étant précisé également que le critère de la valeur technique de l'offre est pondéré à hauteur de 45% dans l'une ou l'autre hypothèse. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.
8. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction, en ce qui concerne la méthode de notation du sous-critère relatif à l'âge moyen des véhicules, que le règlement de la consultation définit une méthode basée sur une formule identique au critère du prix, et que le cadre de mémoire technique définit une méthode basée sur un barème dégressif en fonction des paliers d'âge moyen des véhicules. Si une différence peut en effet être relevée entre ces deux méthodes, d'une part, il n'est pas établi que cette circonstance aurait entaché d'irrégularité la procédure de passation du marché en cause, au sens et pour l'application des principes exposés au point 6, d'autre part, en se bornant à exposer cette différence, la société Raynal voyages ne démontre pas que cet élément l'aurait lésée dans ses intérêts, en particulier qu'elle aurait été empêchée de répondre correctement au besoin exprimé par la communauté d'agglomération du Grand Cahors et que le classement des offres aurait pu être différent. Par suite, le moyen doit être écarté.
Sur le caractère anormalement bas de l'offre présentée par la société voyages Laurens :
9. En troisième lieu, selon l'article L. 2152-6 du code de la commande publique : " L'acheteur met en œuvre tous moyens lui permettant de détecter les offres anormalement basses. / Lorsque une offre semble anormalement basse, l'acheteur exige que l'opérateur économique fournisse des précisions et justifications sur le montant de son offre. / Si, après vérification des justifications fournies par l'opérateur économique, l'acheteur établit que l'offre est anormalement basse, il la rejette dans des conditions prévues par décret en Conseil d'Etat. ".
10. Le fait, pour un pouvoir adjudicateur, de retenir une offre anormalement basse, porte atteinte à l'égalité entre les candidats à l'attribution d'un marché. Il résulte des dispositions citées au point précédent que, quelle que soit la procédure de passation mise en œuvre, il incombe au pouvoir adjudicateur qui constate qu'une offre paraît anormalement basse de solliciter auprès de son auteur toutes précisions et justifications de nature à expliquer le prix proposé. Si les précisions et justifications apportées ne sont pas suffisantes pour que le prix proposé ne soit pas regardé comme manifestement sous-évalué et de nature, ainsi, à compromettre la bonne exécution du marché, il appartient au pouvoir adjudicateur de rejeter l'offre.
11. Il résulte d'un courrier de la communauté d'agglomération du Grand Cahors adressé à la société Raynal voyages le 12 juillet 2021 que la société voyages Laurens a présenté une offre de 260 432,65 euros pour le lot n° 1 et de 200 507,02 euros pour le lot n° 3, et le rapport d'analyse des offres indique que les lots nos 1 et 3 étaient estimés, respectivement, à 299 022,03 et 251 349,48 euros. Il résulte également de ce rapport que la procédure de détection des offres anormalement basses a été mise en œuvre par la communauté d'agglomération du Grand Cahors par un courrier du 28 mai 2021, dans lequel elle sollicite auprès de la société voyages Laurens des justifications relatives aux éléments techniques et financiers de son offre. La communauté d'agglomération du Grand Cahors a considéré que la réponse apportée par la société attributaire permettait de conclure que son offre n'était pas sous-évaluée et de nature à compromettre la bonne exécution du contrat, au regard de la prestation, des éléments de valorisation de l'offre ayant conduit au prix bas et du respect des règles de la concurrence. Par suite, la société Raynal voyages n'est pas fondée à soutenir que les dispositions citées au point précédent n'auraient pas été mises en œuvre par le pouvoir adjudicateur. Cette première branche du moyen doit donc être écartée.
12. En quatrième lieu, la circonstance que l'écart entre l'offre présentée par la société Raynal voyages est celle présentée par la société voyages Laurens soit de 16,67% pour le lot n° 1 et de 17,57% pour le lot n° 3 ne suffit pas, à elle seule, pour conclure au caractère anormalement bas d'une offre. En outre, si la société requérante soutient que l'exécution du contrat litigieux connaît des dysfonctionnements, elle n'apporte aucun élément probant sur ce point. Si la société Raynal voyages invoque également une difficulté dans le dimensionnement du parc de véhicules exposé par la société attributaire, elle ne démontre pas, par la production d'un tableau annexé au cahier des clauses techniques particulières, que la société voyages Laurens ne parviendrait pas à exécuter le lot n° 3 du marché qui lui a été attribué avec sept véhicules et, ainsi, que le pouvoir adjudicateur aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en considérant que les véhicules peuvent faire l'objet d'une réutilisation. Par ailleurs, la requérante se prévaut de ce que le coût total d'un salarié de la société voyages Laurens s'élève à 16,15 euros alors qu'il se situe plutôt aux alentours de 18,14 euros, de ce que l'intéressée a retenu des coûts très faibles concernant la rémunération brute des conducteurs, ainsi que de l'application de l'article L. 3317-1 du code des transports, qui prévoient notamment qu'en cas de changement d'exploitant de service, tous les contrats de travail des salariés affectés exclusivement ou essentiellement à ce service subsistent entre le nouvel employeur et le personnel de l'entreprise si un accord de branche étendue est conclu. Or, d'une part, à supposer même que la société voyages Laurens soit concernée par un changement d'exploitant de service, si le coût relatif à la reprise de salariés imposée par les dispositions du code du travail ou par un accord collectif étendu constitue un élément essentiel du marché, dont la connaissance permet aux candidats d'apprécier les charges du cocontractant et d'élaborer utilement une offre, le prix de cette offre ne doit pas assurer nécessairement la couverture intégrale de ce coût, compte tenu des possibilités pour l'entreprise de le compenser, notamment par le redéploiement des effectifs en son sein ou, si l'exécution de ce marché n'assure pas un emploi à temps plein des salariés concernés, de la possibilité de leur donner d'autres missions et donc de n'imputer, pour le calcul du prix de l'offre, qu'un coût salarial correspondant aux heures effectives de travail requises par la seule exécution du marché. Et d'autre part, les éléments produits par la société Raynal voyages quant au calcul de la rémunération brute d'un chauffeur de bus, au vu de leur caractère peu probant, n'établissent pas non plus l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation. Enfin, la société Raynal voyages soutient que la société voyages Laurens a retenu un prix de carburant inférieur à celui qui avait cours au moment de la présentation des offres, soit 1,147 euro par litre au lieu de 1,1594 euro par litre. Il résulte toutefois du relevé du comité national routier établir pour les semaines nos 2 à 20 de l'année 2021 que le prix du carburant a varié à plusieurs reprises, et qu'il se situait autour de 1,14 euro entre les semaines nos 8 et 9, puis entre les semaines nos 12 à 17, permettant ainsi de conclure que la société voyages Laurens n'a pas sous-évalué le prix du carburant dans une proportion irréaliste. Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que la société Raynal voyages ne démontre pas que la communauté d'agglomération du Grand Cahors aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en considérant que l'offre de la société voyages Laurens n'était pas anormalement basse, et plus précisément que l'offre aurait été sous-évaluée, et donc de nature à compromettre la bonne exécution du marché. Cette seconde branche du moyen doit par suite être écartée.
Sur le caractère irrégulier de l'offre de la société voyages Laurens :
13. En cinquième lieu, le moyen tiré de ce que la société attributaire ne respecterait pas les horaires imposés dans les annexes du cahier des clauses techniques particulières n'est assorti d'aucun élément probant et doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux retenus au point précédent concernant le sous-dimensionnement du parc de véhicules.
14. Il résulte de tout ce qui précède que la société Raynal voyages n'est pas fondée à demander l'annulation des lots nos 1 et 3 du marché relatif aux services de transports publics non-urbains à vocation scolaire conclu par la communauté d'agglomération du Grand Cahors avec la société voyages Laurens, étant précisé par ailleurs qu'il n'est établi par aucune pièce du dossier que la communauté d'agglomération du Grand Cahors aurait entendu favoriser la société voyages Laurens dans le cadre de la procédure de passation du marché.
Sur les conclusions indemnitaires :
15. Lorsqu'un candidat à l'attribution d'un contrat public demande la réparation du préjudice né de son éviction irrégulière de ce contrat et qu'il existe un lien direct de causalité entre la faute résultant de l'irrégularité et les préjudices invoqués par le requérant à cause de son éviction, il appartient au juge de vérifier si le candidat était ou non dépourvu de toute chance de remporter le contrat. En l'absence de toute chance, il n'a droit à aucune indemnité. Dans le cas contraire, il a droit en principe au remboursement des frais qu'il a engagés pour présenter son offre. Il convient en outre de rechercher si le candidat irrégulièrement évincé avait des chances sérieuses d'emporter le contrat conclu avec un autre candidat. Si tel est le cas, il a droit à être indemnisé de son manque à gagner, qui inclut nécessairement, puisqu'ils ont été intégrés dans ses charges, les frais de présentation de l'offre.
16. Il résulte de ce qui a été dit aux points 7 à 15 que la société Raynal voyages n'a pas été irrégulièrement évincée de la procédure d'attribution du marché public en litige. Dès lors, ses conclusions tendant à l'indemnisation de son manque à gagner et des frais de présentation de ses offres ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais des instances :
17. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire droit aux conclusions présentées par la communauté d'agglomération du Grand Cahors et par la société voyages Laurens au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de la société Raynal voyages une somme de 1 500 euros à verser à chacune. En revanche, les conclusions présentées par la société Raynal voyages sur ce fondement doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Les requêtes nos 2105809, 2301324 sont rejetées.
Article 2 : La société Raynal voyages versera à la société voyages Laurens et à la communauté d'agglomération du Grand Cahors une somme de 1 500 euros chacune en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié aux sociétés Raynal voyages et voyages Laurens et à la communauté d'agglomération du Grand Cahors.
Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Carotenuto, présidente,
M. Hecht, premier conseiller,
Mme Pétri, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.
La rapporteure,
M. PETRI
La présidente,
S. CAROTENUTO
La greffière,
F. LE GUIELLAN
La République mande et ordonne à la préfète du Lot, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef,
Nos 2105809, 2301324
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026