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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2200306

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2200306

vendredi 17 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2200306
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantHERRMANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 20 janvier 2022 et le 24 août 2022, Mme B A, représentée par Me Gutierrez, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 novembre 2021 par lequel le maire de Marquefave a prononcé à son encontre la sanction d'exclusion temporaire de fonctions d'une durée de six mois assortie d'un sursis de cinq mois ;

2°) d'enjoindre à la commune de Marquefave de régulariser sa situation administrative, de reconstituer sa carrière et ses droits sociaux et de retirer de son dossier toutes mentions et documents relatifs à cette sanction disciplinaire, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de condamner la commune de Marquefave à lui verser la somme de 15 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de sa réclamation préalable et de la capitalisation de ces intérêts, en réparation des préjudices moral et financier qu'elle estime avoir subis du fait de cet arrêté ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Marquefave la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les faits qui lui sont reprochés ne sont pas établis ;

- elle a subi du fait de cette illégalité fautive un préjudice moral et un préjudice financier, qu'elle évalue à 15 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 12 juillet 2022 et le 29 août 2022, la commune de Marquefave, représentée par Me Herrmann, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme A une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires sont irrecevables en l'absence de liaison du contentieux à la date d'introduction de la requête ;

- le moyen de la requête n'est pas fondé.

Par une ordonnance du 30 août 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 30 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rousseau,

- les conclusions de M. Leymarie, rapporteur public,

- et les observations de Me Gutierrez, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A est agent territorial spécialisé des écoles maternelles (ATSEM) depuis le 1er janvier 1999 au sein de l'école maternelle de la commune de Marquefave. Par un arrêté du 25 novembre 2021, le maire de Marquefave a prononcé à son encontre une sanction d'exclusion temporaire de fonctions d'une durée de six mois, assortie d'un sursis de cinq mois. Par un courrier du 14 janvier 2022, reçu en mairie le 18 janvier 2022, Mme A a demandé à commune de Marquefave à être indemnisée des préjudices résultant de l'illégalité fautive de cette décision. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 25 novembre 2021 et de condamner la commune de Marquefave à lui verser la somme de 15 000 euros en réparation de ses préjudices.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 29 de la loi du 13 juillet 1983, alors en vigueur : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire () ". Aux termes de l'article 89 de la loi du 26 janvier 1984, alors en vigueur : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes : () / Troisième groupe : () / l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans ; () ".

3. Il incombe à l'autorité investie du pouvoir disciplinaire d'apporter la preuve de l'exactitude matérielle des griefs sur le fondement desquels elle inflige une sanction à un agent public. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

4. Pour prononcer la sanction attaquée, le maire de Marquefave s'est fondé sur la circonstance que Mme A aurait commis, durant son service, des actes de maltraitance à l'égard de jeunes enfants. Il est ainsi reproché à Mme A d'avoir, le 8 juin 2021, fouetté un enfant avec une serviette de table pour le réprimander et déplacé de façon brutale un autre enfant alors qu'il venait de se faire mal. Par ailleurs, l'arrêté attaqué fait état de ce que Mme A aurait, lors des années scolaires 2020-2021 et 2019-2020, commis à l'encontre de certains enfants scolarisés des actes de maltraitance physique et d'ordre psychologique, en ne servant pas toujours à la demande nourriture et eau lors des repas à la cantine. Enfin, il est reproché à Mme A une violation des règles d'hygiène au moment des repas, de sécurité lors du passage des portes coupe-feu, et une façon de soulever les enfants violente et douloureuse. L'arrêté attaqué se réfère ainsi aux conclusions de l'enquête administrative diligentée à la suite d'un signalement effectué par la responsable de l'accueil de loisirs associé à l'école (ALAE), et au cours de laquelle ont été interrogées la responsable ALAE, une adjointe au patrimoine affectée à la médiathèque de la commune, deux adjointes techniques affectées au restaurant scolaire de la commune et une animatrice scolaire.

5. Pour contester la matérialité des faits qui lui sont reprochés, Mme A produit de nombreux témoignages, émanant d'enseignants et d'ASTEM avec lesquels elle a travaillé, attestant de sa compétence et du caractère irréprochable de son comportement avec les enfants. Mme A produit également des témoignages provenant des parents d'élèves, y compris de ceux qui auraient, selon l'enquête administrative, fait l'objet d'actes de maltraitance, et dont il ressort, d'une part, qu'aucun acte de maltraitance n'a été rapporté par les enfants concernés et d'autre part, que les parents d'élèves n'ont jamais été informés par la commune de quelconques faits de violence commis sur leur enfant. En outre, les évaluations professionnelles de Mme A entre 2016 et 2020 ne font apparaître aucune réserve sur sa manière de servir, la seule circonstance que des formations lui aient été proposées lors de son entretien professionnel pour l'année 2020 ne permettant pas d'établir que des difficultés ou comportements problématiques avec les enfants auraient été constatés. De plus, à l'exception du prétendu coup porté à un enfant qui se serait déroulé le 8 juin 2021, les faits reprochés à Mme A ne sont pas précisément datés, tant dans l'arrêté que dans les témoignages recueillis dans le cadre de l'enquête. Enfin, il ressort des pièces du dossier que la plainte déposée par la commune à l'encontre de Mme A pour mauvais traitements et violences sur mineurs a été classée sans suite par le procureur de la république le 12 juillet 2022, les faits n'ayant pu être clairement établis par l'enquête. Dans ces conditions, et au regard du caractère incomplet de l'enquête administrative, au cours de laquelle n'ont été entendus aucun enseignant ou parent d'élèves, et des éléments produits par Mme A, les faits reprochés à l'intéressée ne peuvent être regardés comme suffisamment établis.

6. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 25 novembre 2021 par lequel le maire de Marquefave a prononcé à son encontre la sanction d'exclusion temporaire de fonctions de six mois assortie d'un sursis de cinq mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'annulation par le présent jugement de l'exclusion temporaire de fonctions pendant six mois assortie d'un sursis de cinq mois, dont la conséquence est que cette sanction est réputée ne pas être intervenue, implique que la commune procède à la reconstitution de la carrière de la requérante et au retrait de son dossier de toute mention de cette sanction. Il y a lieu d'enjoindre à la commune de Marquefave d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée par la commune :

8. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ". Aux termes de l'article R. 421-2 du même code : " () dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet () ".

9. Les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.

10. En l'espèce, Mme A a, par un courrier du 14 janvier 2022, reçu par la commune de Marquefave le 18 janvier 2022, formé une demande indemnitaire préalable, qui a été implicitement rejetée le 18 mars 2022. Par suite, la requête a été régularisée par l'intervention de cette décision en cours d'instance et la fin de non-recevoir opposée en défense ne peut qu'être écartée.

En ce qui concerne la responsabilité pour faute de la commune :

11. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour apprécier à ce titre l'existence d'un lien de causalité entre les préjudices subis par l'agent et l'illégalité commise par l'administration, le juge peut rechercher si, compte tenu des fautes commises par l'agent et de la nature de l'illégalité entachant la sanction, la même sanction, ou une sanction emportant les mêmes effets, aurait pu être légalement prise par l'administration. Le juge n'est, en revanche, jamais tenu, pour apprécier l'existence ou l'étendue des préjudices qui présentent un lien direct de causalité avec l'illégalité de la sanction, de rechercher la sanction qui aurait pu être légalement prise par l'administration.

12. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à soutenir que l'arrêté du 25 novembre 2021 est entaché d'une illégalité fautive de nature à engager la responsabilité de la commune de Marquefave.

13. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser les frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions. Enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l'agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d'éviction.

14. En premier lieu, Mme A soutient qu'elle a subi un préjudice financier correspondant à la perte de rémunération au cours de sa période d'exclusion temporaire du service. Il résulte de l'instruction que l'intéressée, qui a été exclue de ses fonctions sans traitement du 1er au 31 décembre 2021, aurait perçu une rémunération nette de 1 681,70 euros pendant cette période, avant prélèvement à la source de l'impôt sur le revenu, comprenant son traitement, l'indemnité compensatrice de la CSG et l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise, qui ne sont pas des primes destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liées à l'exercice des fonctions et dont l'intéressée avait une chance sérieuse de bénéficier pendant cette période. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que Mme A aurait exercé une activité professionnelle de remplacement pendant la durée de son éviction du service. La requérante doit donc être indemnisée à hauteur de 1 681,70 euros.

15. En second lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par Mme A en l'évaluant à la somme de 5 000 euros.

16. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander la condamnation de la commune de Marquefave à lui verser une somme de 6 681,70 euros en réparation de ses préjudices.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

17. La réclamation indemnitaire de Mme A a été reçue par la commune de Marquefave le 18 janvier 2022. Mme A a droit aux intérêts à compter de cette date, ainsi qu'à leur capitalisation chaque année à compter du 18 janvier 2023, première échéance à laquelle une année entière d'intérêts était due.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme A, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la commune de Marquefave au titre des frais exposés par elle.

19. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Marquefave la somme de 1 500 euros sur le fondement de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du maire de Marquefave du 25 novembre 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la commune de Marquefave de procéder à la reconstitution de la carrière de Mme A et au retrait de son dossier de toute mention de la sanction d'exclusion temporaire de fonctions, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : La commune de Marquefave est condamnée à verser à Mme A la somme de 6 681,70 euros, majorée des intérêts au taux légal à compter du 18 janvier 2022 et de leur capitalisation chaque année à compter du 18 janvier 2023.

Article 4 : La commune de Marquefave versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Les conclusions présentées par la commune de Marquefave au titre de l'article L. 761-1 sont rejetées.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la commune de Marquefave.

Délibéré après l'audience du 3 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme Rousseau, conseillère,

M. Frindel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2024.

La rapporteure,

M. ROUSSEAU

La présidente,

V. POUPINEAU

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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