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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2202631

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2202631

jeudi 6 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2202631
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSCP JEAY-MARTIN DE LA MOUTTE-JAMES-FOUCHER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 9 mai 2022 et le 17 janvier 2023, Mme E B, représentée par Me Jeay, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier d'Albi à lui verser une somme de 17 500 euros en réparation des conséquences dommageables liées aux conditions dans lesquelles le décès de Jean-Yves A, son époux, est survenu du fait de l'impossibilité d'en connaitre l'exacte origine ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Albi la somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier (CH) d'Albi est engagée en raison d'un défaut d'organisation du service, du fait de la destruction, sans analyse préalable, du pacemaker posé sur son époux au mois de juillet 2020 ; il en est résulté un préjudice d'anxiété lié à l'incertitude de la cause du décès de son époux, qui peut être évalué à 5 000 euros ;

- la responsabilité de cet établissement est également engagée en raison de l'absence d'anatomo-pathologie du cerveau, qui a provoqué une perte de chance de pouvoir rattacher le décès de M. A à l'accident vasculaire cérébral (AVC) survenu postérieurement à une première intervention chirurgicale, pratiquée le 4 février 2020 ; il en est résulté un préjudice d'affection qui, compte tenu du taux de perte de chance qui doit être fixé à 50 %, peut être évalué à 12 500 euros.

Par deux mémoires, enregistrés le 25 octobre 2022 et le 13 février 2023, ce dernier n'ayant pas été communiqué, le centre hospitalier d'Albi, représenté par la SCP Daumas, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- aucun manquement fautif ne peut lui être reproché ; la cause du décès de D A ne lui est pas imputable ;

- il n'existe aucun lien de causalité entre les préjudices invoqués et les fautes alléguées par Mme B ;

- les demandes indemnitaires formulées par Mme B ne sont pas justifiées ; elles sont disproportionnées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Péan, rapporteure,

- les conclusions de Mme Carvalho, rapporteure publique.

- et les observations de Me Marrigues, représentant Mme B veuve A.

Considérant ce qui suit :

1. D A, né le 14 octobre 1961, atteint d'une cardiomyopathie hypertrophique responsable d'une dilatation des deux oreillettes et de troubles du rythme supra-ventriculaire, a subi, en 2015, deux ablations endocavitaires de fibrillation atriale et de flutters sur l'oreillette gauche, et, en 2017, une ablation épicardique par sternotomie avec exclusion de l'auricule. Au cours du mois de décembre 2019, il a présenté une fibrillation atriale récidivante cardioversée à de multiples reprises et symptomatique sous forme de palpitations, dyspnée et d'asthénie. Le 20 décembre 2019, son cardiologue a préconisé une nouvelle procédure d'ablation de fibrillation atriale. Le 4 février 2020, il a été hospitalisé au centre hospitalier universitaire (CHU) de Toulouse pour une ablation de flutters gauche multiples et alcoolisation de la veine de Marshall par voie veineuse fémorale droite et cathétérisme trans-septal simple. Cette intervention s'est compliquée d'un accident vasculaire cérébral (AVC) cortico-sous-cortical frontal droit, marqué par des troubles phasiques, des insomnies, des troubles du comportement et de l'humeur. A la suite d'un épisode syncopal brutal d'une durée de huit secondes, dans un contexte de cardiopathie hypertrophique non obstructive, le cardiologue de M. A l'a adressé au centre hospitalier (CH) d'Albi, le 6 juillet 2020, pour la pose d'un pacemaker, réalisée lors d'une hospitalisation du 7 au 10 juillet suivant. Le 16 octobre 2020, Mme B veuve A a découvert M. A, sans connaissance à leur domicile. Après qu'elle a alerté les secours, une équipe du service d'aide médicale d'urgence (SAMU) du centre hospitalier d'Albi est intervenue et la médecin du SAMU a procédé au retrait du pacemaker, qui a été détruit avant de pouvoir être analysé. Par une décision du 2 décembre 2020, la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux a ordonné une expertise et désigné le docteur C en qualité d'expert. L'expert, qui a rendu son rapport le 26 janvier 2021, a qualifié l'AVC survenu postérieurement à l'intervention chirurgicale du 4 février 2020 d'accident médical non fautif, et l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et infections nosocomiales (ONIAM) a proposé un protocole d'indemnisation transactionnelle à Mme B veuve A, en sa qualité d'ayant-droit de D A. La requérante a accepté ce protocole et a été indemnisée à hauteur de 11 369,14 euros des préjudices subis par son époux à la suite de la survenance de cet accident médical non fautif. Par la présente requête, Mme B veuve A demande au tribunal de condamner le CH d'Albi à lui verser une somme de 17 500 euros en réparation des conséquences dommageables liées aux conditions dans lesquelles le décès de D A est survenu, du fait de l'impossibilité d'en connaitre l'exacte origine.

Sur la responsabilité du centre hospitalier d'Albi :

2. Aux termes du dernier alinéa du V de l'article L. 1110-4 du code de la santé publique, dans sa rédaction applicable : " Le secret médical ne fait pas obstacle à ce que les informations concernant une personne décédée soient délivrées à ses ayants droit, son concubin ou son partenaire lié par un pacte civil de solidarité, dans la mesure où elles leur sont nécessaires pour leur permettre de connaître les causes de la mort, de défendre la mémoire du défunt ou de faire valoir leurs droits, sauf volonté contraire exprimée par la personne avant son décès () ".

3. Il résulte de ces dispositions, éclairées par les travaux parlementaires préparatoires à la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé dont elles sont issues, que le législateur a entendu autoriser la communication aux ayants droit d'une personne décédée des seules informations nécessaires à la réalisation de l'objectif poursuivi par ces ayants droit, à savoir la connaissance des causes de la mort, la défense de la mémoire du défunt ou la protection de leurs droits. L'absence de communication aux ayants droit des informations nécessaires pour éclairer les causes du décès comme le retard à les communiquer dans un délai raisonnable constituent des fautes et sont présumés entraîner, par leur nature même, un préjudice moral, sauf circonstances particulières en démontrant l'absence.

4. La responsabilité d'un établissement hospitalier peut être engagée par toute faute commise dans l'organisation ou le fonctionnement du service d'aide médicale d'urgence.

5. Il résulte de l'instruction que le 16 octobre 2020, Mme B veuve A a découvert son époux, D A, alors âgé de 59 ans, sans connaissance à leur domicile. Elle a alerté les secours et une équipe du SAMU du centre hospitalier d'Albi est intervenue. La médecin du SAMU a retiré le pacemaker du défunt pour qu'il puisse être analysé afin de déterminer l'origine cardiaque ou rythmique du décès. Elle a ensuite placé ce matériel médical dans une poche et rédigé le certificat médical de décès, dans lequel elle a mentionné un obstacle médico-légal. Le pacemaker a ensuite été déposé par une personne non identifiée au service de soins intensifs de cardiologie de l'hôpital d'Albi sans qu'aucune prescription quant à la nécessité d'analyser ce matériel médical ne soit transmise à l'équipe médicale de ce service. En l'absence d'instruction particulière, le pacemaker de D A a été détruit sans avoir été analysé. Or, il résulte de l'instruction qu'en l'absence des données issues du pacemaker, les experts n'ont pu écarter l'infarctus du myocarde comme cause du décès. Ils précisent à cet égard que " l'analyse post-mortem de ce stimulateur cardiaque aurait permis de mieux comprendre la cause du décès ", en raison des pathologies cardiaques antérieures de D A. Dans ces conditions, la destruction du pacemaker, survenue en raison de l'absence de mise en place d'un protocole spécifique par le centre hospitalier, est constitutive d'une faute dans l'organisation du service, de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier d'Albi.

6. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que la police, appelée par le SAMU, a sollicité la réalisation d'une autopsie. Si Mme B veuve A fait valoir que l'absence d'analyse anatomo-pathologique des organes, en particulier du cerveau et du cœur, l'a privée d'une chance de connaitre l'origine du décès de son époux, ce fondement de responsabilité n'est pas à l'origine d'un préjudice moral ou d'affection distinct de celui ayant résulté de la destruction du pacemaker. En tout état de cause, et dès lors qu'il résulte du rapport d'expertise que cette analyse aurait dû être réalisée par le centre hospitalier de Rangueil, Mme A n'est pas fondée rechercher la responsabilité du centre hospitalier d'Albi en raison de cette absence d'analyse.

Sur l'indemnisation des préjudices :

7. Il résulte de ce qui a été dit au point 5 que le centre hospitalier d'Albi a commis une faute, de nature, en l'absence de circonstances particulières, à causer un préjudice moral à Mme B veuve A, tenant à l'anxiété liée à l'incertitude quant à la cause du décès de son époux. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant une somme de 4 000 euros. Cette faute n'ayant en revanche pas été à l'origine du décès de M. A, elle n'est pas de nature à justifier l'indemnisation d'un quelconque préjudice d'affection en lien avec ce décès.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme de 1 500 euros à la charge du centre hospitalier d'Albi au titre des frais exposés par Mme B veuve A et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : Le centre hospitalier d'Albi est condamné à verser à Mme B veuve A une somme de 4 000 euros.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le centre hospitalier d'Albi versera à Mme B veuve A une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B veuve A et au centre hospitalier d'Albi.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente,

M. Rives, premier conseiller,

Mme Péan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2024.

La rapporteure,

C. PEANLa présidente,

S. CHERRIER

La greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

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