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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2203238

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2203238

mardi 28 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2203238
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantC/M/S/ BUREAU FRANCIS LEFEBVRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 9 juin 2022, 19 janvier 2023 et 14 décembre 2023, ce dernier n'ayant pas été communiqué, la société par actions simplifiées (SAS) Bleu Pastel, représentée par Me Tournès, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et intérêts, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée mis à sa charge au titre de la période du 1er septembre 2017 au 30 août 2021, pour un montant de 107 538 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 6 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- son activité est éligible au taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée, en application des dispositions du III de l'article 86 de l'annexe III du code général des impôts et du II de l'article D. 7231-1 du code du travail, dès lors que les activités énumérées à l'annexe II de l'article 86 précité doivent être appréciées en fonction des dispositions du code du travail, les autorités nationales ne pouvant retenir une interprétation contra legem des dispositions de la directive communautaire dont les dispositions du code général des impôts assurent la transposition ;

- à titre subsidiaire, si l'interprétation de l'article 86 de l'annexe III du code général des impôts soutenue par l'administration devait être retenue, elle est fondée à se prévaloir de l'illégalité du décret n° 2013-510 du 17 juin 2013 fixant la liste des activités de services à la personne éligibles au taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée, dès lors que le législateur a entendu lier le bénéfice du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée et la réduction d'impôt sur le revenu prévue à l'article 199 sexdecies du code général des impôts, et que le i de l'article 279 du code général des impôts, modifié par la loi du 23 juillet 2010, renvoie au décret pour fixer la liste des organismes éligibles et non pour réduire la liste des prestations éligibles au taux réduit ;

- elle est fondée à se prévaloir, sur le fondement des articles L. 80 A et L. 80 B du livre des procédures fiscales, de la position formelle prise par l'administration fiscale en faveur de son franchiseur, la société Shiva Groupe, lui reconnaissant le bénéfice du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée s'agissant de son activité de services à la personne exercée en mode mandataire, de la doctrine exprimée sous la référence BOI-TVA-LIQ-30-20-80 ainsi que de plusieurs réponses ministérielles et des avis d'absences de rectification adressés par plusieurs directions départementales des finances publiques relatives à des sociétés franchisées du même groupe.

Par des mémoires en défense enregistrés les 15 novembre 2022 3 et 20 novembre 2023, le directeur chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Sud-Pyrénées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la SAS Bleu Pastel ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2006/112/CE du Conseil du 28 novembre 2006 modifiée ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Douteaud,

- et les conclusions de M. Luc, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SAS Bleu Pastel exploite une agence franchisée du réseau " Shiva ", spécialisée dans le service à la personne, notamment les prestations de services de ménage et de repassage à domicile. A l'issue d'un contrôle sur pièces, le service vérificateur a remis en cause le taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 10 % appliqué par cette société. Par une proposition de rectification du 27 octobre 2021, l'administration fiscale lui a notifié des rappels de taxe pour un montant total de 107 538 euros, imposition mise en recouvrement le 31 janvier 2022. Sa réclamation préalable formée le 23 février 2022 ayant été rejetée par une décision du 11 avril 2022, par la présente requête, la SAS Bleu Pastel demande la décharge, en droit et intérêts, de la somme mise à sa charge.

Sur les conclusions à fin de décharge :

En ce qui concerne le bien-fondé de l'imposition :

Sur le terrain de la loi fiscale :

2. En premier lieu, et de première part, aux termes de l'article 98 de la directive 2006/112/CE du Conseil du 28 novembre 2006, modifiée par la directive 2009/47/CE du 5 mai 2009 : " 1. Les États membres peuvent appliquer soit un, soit deux taux réduits. / 2. Les taux réduits s'appliquent uniquement aux livraisons de biens et aux prestations de services des catégories figurant à l'annexe III. / () ". Parmi les livraisons de biens et prestations de services mentionnées à l'annexe III figurent : " 20) les services de soins à domicile, tels que l'aide à domicile et les soins destinés aux enfants, aux personnes âgées, aux personnes malades ou aux personnes handicapées. " Les services de soins à domicile visés par ces dispositions sont les services de nature non médicale rendus à domicile qui ont pour objet la satisfaction de besoins de la vie courante étroitement liés à la santé et au bien-être des personnes, ainsi que les services qui visent à répondre à des besoins spécifiques des personnes dépendantes ou fragiles.

3. De deuxième part, aux termes de l'article L. 7232-1 du code du travail : " Les services à la personne portent sur les activités suivantes : / () / 3° Les services aux personnes à leur domicile relatifs aux tâches ménagères ou familiales ". Aux termes de l'article L. 7232-1-1 du même code : " A condition qu'elle exerce son activité à titre exclusif, toute personne morale ou entreprise individuelle qui souhaite bénéficier des 1° et 2° de l'article L. 7233-2 et de l'article L. 7233-3 déclare son activité auprès de l'autorité compétente dans des conditions et selon des modalités prévues par décret en Conseil d'Etat. " L'article L. 7232-6 de ce code prévoit que : " Les personnes morales ou les entreprises individuelles mentionnées aux articles L. 7232-1, L. 7232-1-1 et L. 7232-1-2 peuvent assurer leur activité selon les modalités suivantes : / 1° Le placement de travailleurs auprès de personnes physiques employeurs ainsi que, pour le compte de ces dernières, l'accomplissement des formalités administratives et des déclarations sociales et fiscales liées à l'emploi de ces travailleurs () ". Au chapitre des dispositions financières, l'article L. 7233-1 dispose que : " La personne morale ou l'entreprise individuelle qui assure le placement de travailleurs auprès de personnes physiques employeurs ou qui, pour le compte de ces dernières, accomplit des formalités administratives et des déclarations sociales et fiscales liées à l'emploi de ces travailleurs peut demander aux employeurs une contribution représentative de ses frais de gestion. " Et l'article L. 7233-2 prévoit que : " La personne morale ou l'entreprise individuelle déclarée qui exerce, à titre exclusif, une activité de services à la personne rendus aux personnes physiques bénéficie : / 1° Du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée sous les conditions prévues au i de l'article 279 du code général des impôts () ".

4. De troisième part, aux termes de l'article 278 du code général des impôts : " Le taux normal de la taxe sur la valeur ajoutée est fixé à 20 % ". Selon l'article 279 du même code : " La taxe sur la valeur ajoutée est perçue au taux réduit de 10 % en ce qui concerne : () i Les prestations de services fournies (), par des associations, des entreprises ou des organismes déclarés en application de l'article L. 7232-1-1 du même code, et dont la liste est fixée par décret () ". Aux termes du II de l'article 86 de l'annexe III à ce code, pris pour l'application du i de l'article 279 : " Les activités de services à la personne soumises au taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée prévu à l'article 279 du code précité en application des dispositions du i du même article sont les suivantes : / 1° Entretien de la maison et travaux ménagers () ".

5. Enfin, aux termes de l'article 256 du code général des impôts : " I. Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel. / () V. - 1° L'assujetti, agissant en son nom propre mais pour le compte d'autrui, qui s'entremet dans une livraison de bien ou une prestation de services, est réputé avoir personnellement acquis et livré le bien, ou reçu et fourni les services considérés () ". En vertu de l'article 266 du même code : " 1. La base d'imposition est constituée : / () b. Pour les opérations ci-après, par le montant total de la transaction : / Opérations réalisées par un intermédiaire mentionné au V de l'article 256 () ".

6. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions, interprétées conformément aux objectifs poursuivis par les dispositions de l'article 98 et de l'annexe III à la directive du 28 novembre 2006 relative au système commun de TVA, que les prestations de services d'entretien de la maison et travaux ménagers réalisées au domicile des particuliers par les entreprises de services à la personne déclarées en application de l'article L. 7232-1-1 du code du travail bénéficient du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée prévu à l'article 279 du code général des impôts lorsque ces entreprises agissent en leur nom propre pour le compte d'autrui, à l'exclusion des prestations d'entremise assurées en qualité d'intermédiaire agissant au nom et pour le compte d'autrui.

7. Il appartient au juge de l'impôt d'apprécier, au vu de l'instruction, si les recettes réalisées par le contribuable entrent dans le champ d'application du taux réduit de la taxe sur la valeur ajoutée ou dans celui du taux normal de cette taxe, eu égard aux conditions dans lesquelles sont effectuées ses opérations.

8. Il résulte de l'instruction que la société requérante accomplit, pour le compte de ses clients, des formalités administratives dès lors que, comme elle l'admet, elle conclut avec eux un contrat de mandat en vue de réaliser pour leur compte l'ensemble des démarches administratives afférentes au recrutement d'un employé réalisant des tâches ménagères à leur domicile. Les prestations proposées comprennent la présélection et la présentation au client de l'intervenant à domicile, l'établissement des fiches de paie de l'intervenant recruté par le client et des notes de remboursement des frais professionnels, la déclaration des cotisations et charges sociales y afférentes ainsi que l'établissement de l'attestation Pôle Emploi et du certificat de travail à remettre à l'intervenant lorsque son contrat de travail prend fin. Les intervenants chargés d'effectuer les services d'entretien et de travaux ménagers au domicile des clients sont les salariés de ces derniers, qui les rémunèrent.

9. Si la société soutient qu'elle exerce principalement une activité d'entretien et travaux ménagers, elle n'apporte aucun élément probant de nature à en justifier et notamment aucune facture démontrant que le service qu'elle fournit à ses clients porterait sur des prestations autres que la rémunération de prestations de gestion administrative et de placement de travailleurs. A cet égard, l'administration fiscale soutient sans être contredite que la SAS Bleu Pastel n'emploie que trois salariés occupant les postes de chargés de clientèle et de recrutement et de responsable d'agence. En outre, la société requérante n'établit pas, ainsi qu'elle le soutient, que son propre personnel effectuerait régulièrement et au moins tous les six mois une visite domiciliaire afin de contrôler la bonne exécution des prestations assurées par les intervenants. Enfin, elle ne démontre pas davantage que les prestations de gestion administratives proposées seraient optionnelles, ainsi qu'elle le prétend.

10. Il résulte ainsi de l'instruction que la SAS Bleu Pastel, qui n'établit pas être déclarée auprès de la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi ainsi qu'elle le soutient, exerce une prestation consistant à placer de travailleurs auprès de personnes physiques employeurs et à accomplir, pour le compte de ces dernières, des formalités administratives et des déclarations sociales et fiscales liées à l'emploi de ces travailleurs. Cette prestation ne figure pas parmi les prestations de services d'aide à la personne bénéficiant du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée en application des dispositions combinées du i de l'article 279 du code général des impôts et du II de l'article 86 de l'annexe III à ce code. Par suite, la taxe qui porte sur cette prestation d'entremise au nom et pour le compte d'autrui relève du taux normal de taxe sur la valeur ajoutée.

11. D'autre part, les dispositions précitées du code général des impôts ne méconnaissent pas les dispositions de l'article 98 de la directive 2006/112/CE du Conseil du 28 novembre 2006, dans sa version issue de la directive 2009/47/CE du 5 mai 2009. La SAS Bleu Pastel n'est dès lors pas fondée à soutenir que les autorités nationales retiennent une interprétation contra legem des dispositions de cette directive.

12. En deuxième et lieu, l'article 279 du code général des impôts, dans sa rédaction issue du 3° du III de l'article 31 de la loi n° 2010-853 du 23 juillet 2010 relative aux réseaux consulaires, au commerce, à l'artisanat et aux services, réserve le bénéfice du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée aux prestations de services fournies par des associations, des entreprises ou des organismes déclarés en application de l'article L. 7232-1-1 du code du travail, et dont la liste est fixée par décret. Ces dispositions ont ainsi expressément prévu que, parmi les activités de services à la personne fournies par des entreprises déclarées en application de l'article L. 7232-1-1 du code du travail, seules celles figurant sur la liste fixée par décret entreraient dans le champ d'application du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée. La société requérante n'invoque pas utilement l'intention du législateur pour soutenir que la réduction de la liste des prestations éligibles au taux réduit par le décret du 17 juin 2013 serait dépourvue d'habilitation législative. Par ailleurs, il ne résulte d'aucune disposition, non plus que d'aucun principe, que le bénéfice du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée devrait être lié au crédit d'impôt prévu à l'article 199 sexdecies du code général des impôts, alors au demeurant qu'il est constant que cet avantage fiscal bénéficie aux employeurs particuliers clients de la SAS Bleu Pastel et non à celle-ci. Il suit de là que le moyen d'exception d'illégalité ne peut qu'être écarté.

Sur le terrain de l'interprétation de la loi fiscale :

13. Aux termes de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales : " Il ne sera procédé à aucun rehaussement d'impositions antérieures si la cause du rehaussement poursuivi par l'administration est un différend sur l'interprétation par le redevable de bonne foi du texte fiscal et s'il est démontré que l'interprétation sur laquelle est fondée la première décision a été, à l'époque, formellement admise par l'administration. " Et aux termes de l'article L. 80 B du même livre : " La garantie prévue au premier alinéa de l'article L. 80 A est applicable : 1° Lorsque l'administration a formellement pris position sur l'appréciation d'une situation de fait au regard d'un texte fiscal. " Peuvent seuls se prévaloir de l'article L. 80 B du livre des procédures fiscales les contribuables qui se trouvent dans la situation sur laquelle l'appréciation invoquée a été portée, ainsi que les contribuables qui ont participé à l'acte ou à l'opération qui a donné naissance à cette situation.

14. La SAS Bleu Pastel ne peut utilement se prévaloir, sur le fondement des dispositions précitées, de la prise de position exprimée par l'administration fiscale dans la proposition de rectification adressée à la société Shiva Groupe, dès lors que cette interprétation concerne un autre contribuable et que la société requérante commercialise et facture ses propres prestations. Est sans incidence à cet égard la circonstance que la société Shiva Groupe exerce la même activité de services d'entretien de la maison et de ménage que ses franchisés dans les mêmes conditions opérationnelles et juridiques.

15. En outre, l'indépendance des procédures fiscales fait obstacle à ce que la société requérante se prévale, sur le même fondement, des suites données par l'administration fiscale à la vérification de comptabilité d'autres entreprises également franchisés de la société Shiva.

16. Enfin, la SAS Bleu Pastel ne peut pas davantage se prévaloir ni de la doctrine publiée sous la référence BOI-TVA-LIQ-30-20-80 ni des courriers provenant du ministère de l'économie et des finances dès lors que la doctrine ne retient pas une interprétation différente des activités d'intermédiation de celle retenue par l'administration et que les courriers ne traduisent aucune prise de position au regard d'un texte fiscal.

17. Il résulte de tout ce qui précède que c'est à bon droit que l'administration fiscale a mis des droits de TVA à la charge de la SAS Bleu Pastel au titre de la période du 1er septembre 2017 au 30 août 2021. Par suite, les conclusions à fin de décharge présentées par la société requérante doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par la société requérante au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SAS Bleu Pastel est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SAS Bleu Pastel et au directeur chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Sud-Pyrénées.

Délibéré après l'audience du 14 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente,

Mme Sarraute, première conseillère,

Mme Douteaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 janvier 2025.

La rapporteure,

S. DOUTEAUDLa présidente,

S. CHERRIER

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la Souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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