jeudi 18 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2203944 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | ACTU AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, respectivement enregistrés les 11 juillet 2022 et 13 février 2023, Mme B A, représentée par Me Gourbal, demande au tribunal :
1°) de condamner la commune de Millau et son assureur à lui verser la somme totale de 13 263,24 euros en réparation des préjudices subis ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Millau les dépens ainsi que la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable ;
- la commune de Millau a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dès lors qu'elle a manqué à son obligation d'entretien normal de la chaussée ;
- le positionnement de la vanne de barrage sur la chaussée, qui a depuis lors été remis à niveau pour éviter tout nouvel accident, était dangereux ;
- la commune, qui ne rapporte pas la preuve de l'entretien normal de la chaussée, ne conteste pas l'absence totale d'éclairage public autour de la salle des fêtes ;
- le lien de causalité direct et certain entre les préjudices subis et l'ouvrage public mis en cause est établi ;
- ses préjudices doivent être réparés comme suit :
*20 euros au titre des dépenses de santé actuelles,
*481 euros au titre de l'assistance par tierce personne,
*1 212,24 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire,
*4 500 euros au titre des souffrances endurées,
*6 050 euros au titre du déficit fonctionnel permanent,
*1 000 euros au titre du préjudice d'agrément.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 janvier 2023, la commune de Millau, représentée par la SCP Douchez-Layani-Amar, conclut, à titre principal, au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, à titre subsidiaire, à ce que les prétentions de Mme A soient ramenées à de plus justes proportions.
Elle fait valoir que :
- aucune faute ne lui est imputable ;
- la déformation de la chaussée mesurant moins de 5 cm, sa responsabilité ne peut pas être engagée ;
- en tout état de cause, sa responsabilité doit être totalement exonérée dès lors que Mme A était une habituée des lieux ;
- à titre subsidiaire, les prétentions ne peuvent excéder les montants suivants :
*481 euros au titre de l'assistance par tierce personne,
*603,20 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire,
*3 100 euros au titre des souffrances endurées,
*5 420 euros au titre du déficit fonctionnel permanent,
*les dépenses de santé actuelles et le préjudice d'agrément n'ont pas à être indemnisés.
Par un mémoire en intervention enregistré le 5 décembre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Tarn agissant pour le compte de la CPAM de l'Aveyron demande au tribunal de condamner la ville de Millau et son assureur à lui verser la somme de 5 717,12 euros assortie des intérêts au taux légal au titre des débours, la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion et la somme de 500 euros au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
La clôture de l'instruction a été fixée au 8 mars 2023 par une ordonnance du 15 février précédent.
Vu :
- l'ordonnance n°2101322 du juge des référés du tribunal du 3 mai 2022 liquidant et taxant les frais et honoraires de l'expertise à la somme de 1 200 euros ;
- et les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code civil ;
- le code de la route ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024
- le code de justice administrative ;
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;
Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Jorda,
- les conclusions de Mme Carvalho, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Le 25 janvier 2020 vers 23h30, alors qu'elle traversait le parc de la Victoire à Millau (Aveyron), Mme B A a fait une chute qui a nécessité l'intervention des pompiers. Imputant cette chute au mauvais entretien de la voie et à l'absence d'éclairage public, elle a adressé une demande indemnitaire préalable le 26 avril 2022, reçue le 2 mai suivant, à la commune de Millau, qui l'a implicitement rejetée. Par une ordonnance n° 2101322 du 25 août 2021, le juge des référés a ordonné une expertise contradictoire aux fins de déterminer les préjudices subis par Mme A du fait de la chute survenue le 25 janvier 2020. L'expert judiciaire a rendu son rapport le 20 avril 2022. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal de condamner la commune de Millau et son assureur à lui verser la somme totale de 13 263,24 euros en réparation des préjudices subis. La caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Tarn demande à ce que les défendeurs soient condamnés à lui verser la somme de 5 717,12 euros, au titre de ses débours, assortie des intérêts au taux légal.
Sur la responsabilité de la commune de Millau et de son assureur :
2. Il appartient à l'usager d'un ouvrage public qui demande réparation d'un préjudice qu'il estime imputable à cet ouvrage de rapporter la preuve de l'existence d'un lien de causalité entre le préjudice invoqué et l'ouvrage. Le maître de l'ouvrage ne peut être exonéré de l'obligation d'indemniser la victime qu'en rapportant, à son tour, la preuve soit que l'ouvrage était en état d'entretien normal, soit que le dommage est imputable à une faute de la victime ou à un cas de force majeure.
3. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'intervention des pompiers que le 25 janvier 2020 aux alentours de minuit, Mme A a chuté sur la voie publique située à proximité de la salle des fêtes de la commune de Millau. Il ressort des attestations circonstanciées établies par un tiers et par le mari de la victime, tous deux témoins des faits, ainsi que du récit de Mme A et des photos produites, que cette chute a été causée par une déformation de la chaussée sur le pourtour d'une vanne de barrage, qui se trouvait de ce fait saillante et constituait donc un obstacle. Pour contester l'engagement de sa responsabilité, la commune de Millau, qui a depuis réalisé des travaux pour remettre à niveau la chaussée autour de la vanne, et son assureur, font valoir que ladite vanne ne dépassait du sol que de cinq centimètres et ne constituait donc pas un obstacle excédant ceux auxquels doivent s'attendre les usagers de la voie publique, normalement prudents et attentifs. Toutefois, il ressort des photographies produites au dossier, avant et après les travaux de reprise, ainsi que des alentours de la salle des fêtes, que le revêtement du sol sur le pourtour de la vanne et aux alentours de celle-ci était très détérioré, la requérante faisant état, sans être contredite sur ce point, de l'absence de tout éclairage public à proximité permettant à un piéton normalement attentif d'anticiper, la nuit, les défectuosités du revêtement. Compte tenu de la configuration des lieux, la disposition de la vanne de barrage, l'état du revêtement sur le pourtour et aux alentours de celle-ci, ainsi que de l'absence de tout éclairage public, ont constitué un obstacle excédant ceux que les usagers de la voie publique doivent normalement s'attendre à rencontrer. Par suite, la commune ne rapporte pas la preuve, qui lui incombe, de l'entretien normal de l'ouvrage public.
4. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient la commune de Millau, la circonstance que la requérante habite à dix minutes en voiture du lieu de l'accident n'est pas suffisante pour établir qu'elle connaissait l'état du revêtement dans le parc de la Victoire à Millau et qu'elle aurait dû adapter sa progression sur celui-ci, en particulier de nuit, de sorte qu'aucune imprudence ne saurait lui être reprochée. Dans ces conditions, en l'absence de toute faute de la victime et aucun cas de force majeure n'étant invoqué, la responsabilité de la commune de Millau doit être entièrement engagée.
Sur l'évaluation des préjudices :
5. L'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale dispose que : " Lorsque, sans entrer dans les cas régis par les dispositions législatives applicables aux accidents du travail, la lésion dont l'assuré social ou son ayant droit est atteint est imputable à un tiers, l'assuré ou ses ayants droit conserve contre l'auteur de l'accident le droit de demander la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun, dans la mesure où ce préjudice n'est pas réparé par application du présent livre./ Les caisses de sécurité sociale sont tenues de servir à l'assuré ou à ses ayants droit les prestations prévues par le présent livre, sauf recours de leur part contre l'auteur responsable de l'accident dans les conditions ci-après./ Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. / Conformément à l'article 1252 du code civil, la subrogation ne peut nuire à la victime subrogeante, créancière de l'indemnisation, lorsqu'elle n'a été prise en charge que partiellement par les prestations sociales ; en ce cas, l'assuré social peut exercer ses droits contre le responsable, par préférence à la caisse subrogée./ Cependant, si le tiers payeur établit qu'il a effectivement et préalablement versé à la victime une prestation indemnisant de manière incontestable un poste de préjudice personnel, son recours peut s'exercer sur ce poste de préjudice () ".
6. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au juge, pour chacun des postes de préjudice, tout d'abord d'évaluer le montant du préjudice total en tenant compte de l'ensemble des dommages qui s'y rattachent, de fixer ensuite la part demeurée à la charge de la victime compte tenu des prestations dont elle a bénéficié et qui peuvent être regardées comme prenant en charge un préjudice, et, enfin, de déterminer le montant de l'indemnité mise à la charge du tiers responsable au titre du poste de préjudice, ce montant correspondant à celui du poste si la responsabilité du tiers est entière.
7. En l'espèce, il résulte du rapport d'expertise judiciaire du 20 avril 2022 que la chute dont a été victime Mme A a entraîné une luxation de son épaule droite associée à une fracture déplacée de la grosse tubérosité, ayant nécessité une immobilisation stricte, coude au corps, jusqu'au 22 février 2020, ainsi que des séances de rééducation du 21 février 2020 au 7 juin 2021. Il résulte également de l'instruction que la date de consolidation doit être fixée au 23 décembre 2020.
En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :
S'agissant des dépenses de santé :
8. En premier lieu, Mme A justifie d'un reste à charge pour l'achat d'un gilet orthopédique d'épaule, effectué le 25 janvier 2020, d'un montant de 20 euros, qui est en lien avec le dommage. Par suite, il y a lieu de condamner la commune de Millau et son assureur à lui verser cette somme.
9. En deuxième lieu, la CPAM du Tarn agissant pour le compte de la CPAM de l'Aveyron justifie avoir exposé pour le compte de Mme A, du 25 janvier au 23 décembre 2020, des frais médicaux pour un montant de 1 204,79 euros, des frais pharmaceutiques d'un montant de 42,37 euros et des frais d'appareillage d'un montant de 9,14 euros soit un montant total de 1256,30 euros duquel il convient de déduire la franchise d'un montant de 52,50 euros. Compte tenu de l'attestation d'imputabilité établie par le médecin de la caisse, et contrairement à ce que la commune de Millau et son assureur font valoir, ces dépenses sont en lien direct avec le dommage en litige. Par suite, il y a lieu d'allouer à la CPAM du Tarn la somme de 1 203,80 euros.
10. En troisième lieu, la CPAM du Tarn justifie également qu'ont été exposés des frais médicaux pour des soins de rééducation post-consolidation d'un montant global de 367,84 euros duquel il convient de déduire la franchise d'un montant de 19 euros. Les soins de rééducation, d'ailleurs admis par l'expert judiciaire, étant en lien avec le dommage résultant du défaut d'entretien normal de l'ouvrage public, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Millau et de son assureur la somme de 348,84 euros.
S'agissant de l'assistance par une tierce personne :
11. Mme A a eu besoin de recourir à l'aide d'une tierce personne à raison d'une heure par jour du 25 janvier au 22 février 2020, soit 29 heures, et de quatre heures par semaine du 23 février au 5 mars 2020, soit huit heures. Par suite, en retenant un taux horaire de 16 euros pour une aide non spécialisée, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Millau et de son assureur la somme de 592 euros à ce titre.
S'agissant des pertes de gains professionnels :
12. Il résulte de l'instruction que la CPAM a versé à Mme A la somme de 4 164,48 euros au titre des indemnités journalières en lien avec le dommage en cause. Par suite, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Millau et de son assureur le paiement de cette somme.
En ce qui concerne les préjudices extra-patrimoniaux :
S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :
13. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise qu'en raison de l'immobilisation de son coude et des séances de kinésithérapie nécessaires à sa rééducation, Mme A a subi un déficit fonctionnel partiel de 50% du 25 janvier au 22 février 2020, soit 29 jours, de 25% du 23 février au 5 mars 2020, soit 11 jours, l'année 2020 ayant été bissextile, et de 10% du 6 mars au 22 décembre 2020, soit 291 jours. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à la somme de 750 euros.
S'agissant des souffrances endurées :
14. Compte tenu de l'état de santé de Mme A exposé au point 7, l'expert a évalué les souffrances endurées à 2,5 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à la somme de 3 000 euros.
S'agissant du déficit fonctionnel permanent :
15. Selon le rapport d'expertise, Mme A subit un déficit fonctionnel permanent en lien avec l'accident estimé à 5 %. Par suite, compte tenu du fait qu'elle était âgée de 60 ans à la date de sa consolidation fixée au 23 décembre 2020, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à la somme de 5 500 euros.
S'agissant du préjudice d'agrément :
16. Si Mme A soutient qu'elle pratiquait plusieurs activités de loisir notamment le pilâtes, le jardinage, la cuisine et la randonnée et qu'elle ne peut plus s'y adonner, elle ne l'établit pas et ce d'autant que le rapport d'expertise ne retient aucun préjudice d'agrément. Dans ces conditions, ce chef de préjudice doit être rejeté.
17. Il résulte de tout ce qui précède que la commune de Millau et son assureur doivent être condamnés à verser à Mme A une somme de 9 862 euros en réparation des préjudices subis et à la CPAM du Tarn la somme de 5 717,12 euros au titre de ses débours.
Sur les intérêts :
18. La CPAM du Tarn a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 5 717,12 euros à compter du 5 décembre 2022, date d'enregistrement de ses écritures, ainsi qu'elle le demande.
Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :
19. Il y a lieu, en application des dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, de mettre à la charge de la commune de Millau et de son assureur la somme de 1 191 euros qui sera versée à la CPAM du Tarn au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.
Sur les dépens :
20. Il y a lieu de laisser à la charge de la commune de Millau et de son assureur les frais et honoraires de l'expertise médicale ordonnée par le juge des référés du tribunal administratif de Toulouse, taxés et liquidés à la somme de 1 200 euros par l'ordonnance du 3 mai 2022 susvisée.
Sur les frais liés au litige :
21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune de Millau et son assureur demandent au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.
22. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Millau et de son assureur une somme de 1 500 euros à verser à Mme A.
23. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune et de son assureur la somme que la CPAM du Tarn demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La commune de Millau et son assureur sont condamnés à verser à Mme A une somme de 9 862 euros en réparation des préjudices subis.
Article 2 : La commune de Millau et son assureur sont condamnés à verser à la caisse primaire d'assurance maladie du Tarn la somme de 5 717,12 euros au titre de ses débours assortie des intérêts au taux légal à compter du 5 décembre 2022 ainsi que la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.
Article 3 : Les frais de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 1 200 euros, sont laissés à la charge de la commune de Millau et de son assureur.
Article 4 : La commune de Millau et son assureur verseront à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la commune de Millau et à son assureur, la SMACL.
Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Cherrier, présidente,
M. Rives, premier conseiller,
Mme Jorda, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.
La rapporteure,
V. JORDALa présidente,
S. CHERRIERLa greffière,
F. DEGLOS
La République mande et ordonne au préfet du Tarn en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière en chef
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2307076
03/08/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2531339
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509870
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509781
03/08/2026