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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2205094

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2205094

mercredi 7 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2205094
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationJuge unique cellule 7
Avocat requérantPHILIPPE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires enregistrés le 25 août 2022, 27 mars 2023 et 27 novembre 2023, Mme A E et M. D C représentés par Me Alice Philippe, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1) d'annuler la décision implicite de rejet, née le 23 août 2022, par laquelle le président du conseil départemental de l'Aveyron a rejeté la demande de Mme E d'ouverture des droits au revenu de solidarité active (RSA) à compter du 26 avril 2022 ;

2) d'enjoindre à la CAF de l'Aveyron, sous astreinte de 100 euros par jour de retard de verser à Mme E B à compter de sa suspension le 26 avril 2022 ;

3) de condamner la CAF et le département de l'Aveyron au versement de la somme de 1 500 euros au bénéfice de Me Philippe sur le fondement de l'article 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision initiale du 26 avril 2022 par laquelle la CAF de l'Aveyron a refusé d'accorder à Mme E le bénéfice du RSA ne mentionne aucunement les voies et délais de recours ; le recours administratif préalable obligatoire formé par Mme E n'a pas fait l'objet d'un accusé de réception ; la requête de Mme E est recevable rationae temporis ;

- la décision prise sur recours administratif préalable obligatoire et la décision initiale ont été prises par des personnes dont rien n'indique qu'elles sont compétentes ; elles sont illégales et doivent être annulées ; les motifs avancés ne font que révéler un défaut d'examen réel et sérieux de la situation de la requérante qui remplit bien les conditions d'attributions du revenu de solidarité active ;

- en l'espèce, rien n'indique que la commission de recours amiable a bien été consultée en méconnaissance de l'article L. 262-47 du code de l'action sociale et des familles ; la convention entre la CAF et le département ne leur est pas opposable ; la CAF n'a pas respecté les démarches et délais d'instruction prévus par l'article R. 114-7 du code de la sécurité sociale, ce qui a eu une incidence sur la décision et a privé Mme E d'une garantie ; la circonstance que Mme E n'a pas présenté un document d'état civil s'explique par la situation de son pays d'origine, l'Ethiopie, qui ne dispose pas d'un registre d'état civil géré à l'échelon national ;

- Mme E ne dispose d'aucun revenu ; elle est hébergée actuellement par le centre provisoire d'hébergement des réfugiés de Decazeville ; elle suit une formation en français conformément au contrat d'intégration républicaine ;

- Mme E remplit bien les conditions d'ouverture et d'attribution du RSA.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 novembre 2023, le département de l'Aveyron conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- tel que le prévoit l'article L. 231-4 du code des relations entre le public et l'administration, le silence gardé pendant deux mois par l'administration vaut rejet de la demande ; le département n'ayant pas répondu expressément suit au recours administratif préalable obligatoire, une décision tacite de rejet est née à compter du 23 août 2022 ;

- le recours administratif préalable obligatoire ayant été rejeté par décision tacite, le défaut de motivation ne peut être utilement soulevé ;

- les modalités d'intervention de la commission de recours amiable suite à la réception d'un recours administratif préalable obligatoire sont prévues dans une convention passée entre le département et la CAF ; la convention en vigueur dans le département de l'Aveyron ne prévoit pas que la commission de recours amiable dispose d'une compétence quant à l'examen des recours administratifs préalables obligatoires relatifs aux décisions valant refus du RSA ;

- ni le courrier valant requête adressé le 25 août 2023 au tribunal administratif, ni le courrier du centre provisoire d'hébergement de Decazeville du même jour n'exposent explicitement les conclusions soumises au juge ; les conclusions du mémoire complémentaire de Me Philippe, déposé le 27 mars 2023, sont tardives ;

- le titre de séjour de Mme E a été délivré il y a moins de 5 ans, la condition posée au point 2 de l'article L. 262-4 du code de l'action sociale et des familles n'est pas remplie ; les conditions d'obtention du titre de séjour depuis au minimum 5 ans sont cumulatives.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 8 février 2023 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Toulouse sur sa demande du 15 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

En application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative, le président du tribunal a désigné M. F pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, après l'appel de l'affaire, ont été entendus le rapport de M. F, les conclusions de M. Bernos, rapporteur public, et les observations de Me Philippe, pour Mme E et M. C, qui persiste dans ses écritures, puis la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, de nationalité éthiopienne, est arrivée sur le territoire français au cours de l'année 2017. La requérante bénéficie d'une carte de résident de 10 ans délivrée le 11 mars 2022. Mme E a fait une demande de revenu de RSA. Elle a transmis à la CAF sa carte de résident. Par décision du 26 avril 2022, la CAF de l'Aveyron lui a refusé l'attribution du RSA pour pièces manquantes et au motif que l'époux de la requérante n'avait pas fait valoir ses droits à la retraite. Mme E a exercé un recours devant le président du conseil départemental de l'Aveyron par courrier en date du 23 juin 2022. En l'absence de réponse, une décision implicite de rejet de son recours gracieux est née. Par la présente, Mme E doit être regardée comme demandant l'annulation de cette décision et l'ouverture de ses droits au RSA.

Sur la fin de non-recevoir opposée au deuxième mémoire de la requérante :

2. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. "

3. Le département de l'Aveyron soutient que les moyens soulevés dans le deuxième mémoire de la requérante seraient irrecevables pour tardiveté dès lors que la requête introductive d'instance ne comporterait ni conclusion ni moyens. Toutefois, la requête de Mme E, ainsi qu'il a été dit, conteste clairement le refus du RSA qui leur a été opposé par la CAF et la décision implicite de rejet de leur recours administratif. Elle était accompagnée du recours préalable formé auprès du département de l'Aveyron et d'une note sociale à laquelle il était renvoyé, qui comporte notamment un moyen de droit, tiré de la méconnaissance de l'article L. 262-4 du code de l'action sociale et des familles. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le département de l'Aveyron doit être écartée.

Sur les droits au RSA :

4. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision par laquelle l'administration, sans remettre en cause des versements déjà effectués, détermine les droits d'une personne à l'allocation de revenu de solidarité active, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention dans la reconnaissance du droit à cette prestation d'aide sociale qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner les droits de l'intéressé sur lesquels l'administration s'est prononcée, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction. A la lecture de ces éléments, il appartient au juge administratif d'annuler ou de réformer, s'il y a lieu, cette décision en fixant alors lui-même les droits de l'intéressé, pour la période en litige, à la date à laquelle il statue ou, s'il ne peut y procéder, de renvoyer l'intéressé devant l'administration afin qu'elle procède à cette fixation sur la base des motifs de son jugement.

5. Aux termes de l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le revenu de solidarité active a pour objet d'assurer à ses bénéficiaires des moyens convenables d'existence de lutter contre la pauvreté et de favoriser l'insertion sociale et professionnelle ". Aux termes de l'article L. 262-2 du même code : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre. () ". Aux termes de l'article L. 262-4 du même code : " Le bénéfice du revenu de solidarité active est subordonné au respect, par le bénéficiaire, des conditions suivantes : 1° Etre âgé de plus de vingt-cinq ans ou assumer la charge d'un ou plusieurs enfants nés ou à naître ; 2° Etre français ou titulaire, depuis au moins cinq ans, d'un titre de séjour autorisant à travailler. Cette condition n'est pas applicable : a) Aux réfugiés, aux bénéficiaires de la protection subsidiaire, aux apatrides et aux étrangers titulaires de la carte de résident ou d'un titre de séjour prévu par les traités et accords internationaux et conférant des droits équivalents ;() ".

6. Dans son mémoire introductif, Mme E doit être regardée comme ayant soulevé le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 262-4 du code de l'action sociale et des familles, dès lors qu'elle a renvoyé aux termes de la note sociale du 23 juin 2022, établie par l'assistante sociale adressée au président du conseil départemental de l'Aveyron. Il résulte des termes du mémoire en défense du 13 novembre 2023 que, pour rejeter implicitement le recours des requérants, le département a considéré que Mme E ne remplissait pas les conditions posées par l'article L. 262-4 du code de l'action sociale et des familles. Toutefois, Mme E séjourne sur le territoire français sous couvert d'une carte de résident délivrée le 10 mars 2022 et valable jusqu'au 10 mars 2032. Dès lors que la condition de la détention d'un titre de séjour autorisant à travailler depuis cinq ans ne s'applique pas à l'étranger titulaire d'une carte de résident, Mme E remplit les conditions posées par les dispositions précitées. La décision implicite du président du conseil départemental de l'Aveyron lui refusant le bénéfice de l'allocation du RSA à compter du 26 avril 2022, qui est entachée d'une erreur de droit, n'est donc pas fondée et doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 262-18 du code de l'action sociale et des familles : " Sous réserve du respect des conditions fixées à la présente section, le revenu de solidarité active est ouvert à compter de la date de dépôt de la demande. " Aux termes de l'article R. 262-4-2 du même code : " Les conditions mentionnées aux articles L. 262-2 et L. 262-4 doivent être remplies par le bénéficiaire et son conjoint, concubin ou partenaire lié par un pacte civil de solidarité le mois du droit. "

8. Le présent jugement, qui annule la décision implicite par laquelle le département de l'Aveyron a refusé d'ouvrir les droits au RSA de Mme E, implique nécessairement, compte tenu de son motif, que Mme E soit admise au RSA à compter du mois au cours duquel elle remplissait les conditions d'ouverture de ses droits au RSA, soit à compter de mars 2022. Il y a lieu, par suite et sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction de l'astreinte sollicitée, d'enjoindre au président du conseil départemental de l'Aveyron de rétablir Mme E dans ses droits au RSA à compter de mars 2022.

Sur la demande de frais de procès :

9. Me Philippe demande la condamnation solidaire de la caisse d'allocations familiales de l'Aveyron et du département de l'Aveyron à lui verser une somme au titre des frais de procès. Toutefois, la caisse d'allocations familiales de l'Aveyron n'est pas partie à la présente instance. Ces conclusions, en tant qu'elles sont dirigées contre la caisse d'allocations familiales de l'Aveyron doivent donc être rejetées.

10. Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 8 février 2023. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Philippe renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge du département de l'Aveyron la somme de 1 500 euros au bénéfice de Me Philippe.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de rejet du département de l'Aveyron est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au président du conseil départemental de l'Aveyron d'admettre Mme E au bénéfice du revenu de solidarité active à compter du mois de mars 2022.

Article 3 : Le département de l'Aveyron versera à Me Philippe la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Philippe renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente décision sera notifiée à Mme A E, à Me Alice Philippe et au département de l'Aveyron.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 7 février 2024.

Le magistrat désigné,

Alain FLe greffier,

Baptiste Roets

La République mande et ordonne au préfet de l'Aveyron, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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