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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2205473

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2205473

mercredi 4 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2205473
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantDHEROT CHARLENE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces, enregistrés le 7 septembre 2022, le 22 mars et le 31 octobre 2024, ce dernier n'ayant pas été communiqué, Mme C B, représentée par Me Dhérot, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, d'ordonner, avant-dire droit la réalisation d'une d'expertise afin de déterminer l'existence d'une faute et d'une infection nosocomiale lors de sa prise en charge au sein du centre hospitalier de Millau, du centre hospitalier régional universitaire de Montpellier, et de la clinique du Docteur A, ainsi que la nature et l'étendue des préjudices qui en découlent ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier de Millau à lui verser une somme de 1 000 000 d'euros en raison des fautes commises lors de sa prise en charge ;

3°) en tout état de cause, de mettre à la charge du centre hospitalier de Millau la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a été prise en charge initialement au centre hospitalier de Millau pour une luxation grave et ouverte de la cheville gauche ; elle a également été hospitalisée au centre hospitalier régional de Montpellier ainsi qu'à la clinique du Docteur A ;

- l'expertise avant-dire droit est utile dès lors qu'elle permettra de déterminer si des fautes ont été commises dans le cadre de sa prise en charge et si elle a contracté une infection nosocomiale ;

- elle a enduré des souffrances avant, pendant et après les interventions qu'elle a subies ; elle conserve des séquelles de cette prise en charge puisqu'elle a été amputée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2022, le centre hospitalier de Millau, représenté par la SCP G. Daumas, conclut au rejet de la requête de Mme B.

Il fait valoir que :

- aucune faute ne peut lui être reprochée dans la prise en charge de Mme B ;

- Mme B n'apporte aucun élément permettant d'établir l'existence d'une infection nosocomiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 octobre 2024, le centre hospitalier universitaire de Montpellier, représenté par Me Armandet, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions de Mme B formulées à son encontre sont irrecevables ;

- Mme B n'apporte aucun élément permettant de mettre en cause sa responsabilité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 novembre 2024, n'ayant pas été communiqué, la clinique du Docteur A, représenté par Me Paulian, conclut à titre principal au rejet de la requête et à titre subsidiaire à ce qu'une expertise médicale soit ordonnée au contradictoire de toutes les parties mises en cause.

Elle soutient que :

- les conclusions de Mme B formulées à son encontre sont tardives ;

- à titre subsidiaire elle relève que Mme B n'a formulé aucune conclusion à son encontre.

Par une décision du 5 juin 2024, Mme B a été admise au bénéficie de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Péan, rapporteure,

- les conclusions de Mme Nègre-Le Guillou, rapporteure publique.

- et les observations de Me Armandet, représentant le centre hospitalier universitaire de Montpellier et de Me Paulian, représentant la clinique du Docteur A.

Considérant ce qui suit :

1. Le 22 août 2015, Mme B a chuté d'une échelle et a été prise en charge par le centre hospitalier de Millau pour une luxation grave et ouverte de la cheville gauche. Le jour de cet accident, elle a subi une intervention chirurgicale au cours de laquelle des manœuvres externes ont été réalisées et plusieurs broches fixées. Plusieurs complications ayant émaillé le processus de cicatrisation, trois interventions chirurgicales ont été réalisées les 31 août, 7 et 19 septembre 2015. Le 25 novembre 2015, Mme B a consulté en urgence un professeur du centre hospitalier régional universitaire de Montpellier en raison d'une reprise d'écoulement sur une zone de souffrance cutanée ayant fait l'objet d'une greffe de peau en interne. Deux interventions chirurgicales destinées à nettoyer la zone ont été réalisées les 12 et 20 décembre 2015. En outre, en raison d'un déficit nerveux persistant sur le territoire tibial postérieur, confirmé par la réalisation d'un examen électromyographique, une amputation a été programmée le 20 mai 2016. Les suites de cette intervention ont été marquées par plusieurs complications, dont la survenance d'un syndrome algodystrophique avec des phases chaudes et froides et une hypersudation. Le 27 janvier 2022, Mme B a sollicité auprès du centre hospitalier de Millau l'indemnisation des préjudices liés, selon elle, à des fautes qui auraient été commises dans sa prise en charge au sein de cet établissement. Elle a formulé la même demande, le même jour auprès du centre hospitalier régional de Montpellier. A la suite du rejet de ces deux réclamations préalables par les centres hospitaliers concernés, Mme B demande au tribunal d'ordonner, avant dire droit, une expertise médicale afin de déterminer l'ensemble des responsabilités des établissements de santé intervenus dans sa prise en charge ainsi que l'étendue de ses préjudices.

Sur la demande de mise hors de cause du centre hospitalier universitaire de Montpellier :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ".

3. Il résulte de l'instruction que par des courriers du 27 janvier 2022 Mme B a sollicité auprès du centre hospitalier de Millau et du centre hospitalier universitaire de Montpellier l'indemnisation des préjudices liés, selon elle, à des fautes qui auraient été commises dans sa prise en charge au sein de ces établissements. Le centre hospitalier de Millau a rejeté sa demande par un courrier du 24 août 2022 et le centre hospitalier universitaire de Montpellier par un courrier du 15 août 2022, chacun de ces courriers mentionnant les voies et délais de recours. Il ressort des pièces du dossier, tout d'abord que Mme B a saisi le tribunal le 7 septembre 2022, soit dans le délai de deux mois suivant ces décisions de rejet. Et si ce recours, formé sans l'assistance d'un avocat, se présentait sous la forme d'un bref courrier manuscrit, cette requête sommaire, dénommée " lettre de recours " dans le bordereau des pièces, était accompagnée des décisions portant rejet de ses réclamations préalables auprès de chacun des deux hôpitaux. En outre Mme B faisait état dans cette requête sommaire de l'ensemble de sa prise en charge et y joignait tous les documents médicaux afférents. Dans ces conditions, Mme B a valablement mis en cause, dans sa requête introductive d'instance, tant la responsabilité du centre hospitalier de Millau que celle du centre hospitalier universitaire de Montpellier, qui n'est donc pas fondé, pour solliciter sa mise hors de cause, à se prévaloir de la tardiveté des conclusions de Mme B en tant qu'elles sont dirigées contre lui.

Sur la demande d'expertise :

4. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation ". Il appartient au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge l'existence d'une faute et la réalité du préjudice subi. Il incombe alors, en principe, au juge de statuer au vu des pièces du dossier, le cas échéant après avoir demandé aux parties les éléments complémentaires qu'il juge nécessaires à son appréciation. Il ne lui revient d'ordonner une expertise que lorsqu'il n'est pas en mesure de se prononcer au vu des pièces et éléments qu'il a recueillis et que l'expertise présente ainsi un caractère utile.

5. Il résulte de l'instruction que, suite à une chute survenue le 22 août 2015, Mme B a été prise en charge par le centre hospitalier de Millau, la clinique du Docteur A ainsi que par le centre hospitalier régional universitaire de Montpellier. Au cours de ces prises en charges, Mme B a été hospitalisée à de multiples reprises et elle a subi plusieurs interventions chirurgicales, en particulier une amputation. Toutefois, malgré la production de nombreux éléments médicaux, notamment des comptes-rendus d'hospitalisation et de consultation, le tribunal n'est pas en mesure de déterminer l'existence d'une ou de plusieurs fautes de l'un ou des établissements ayant pris en charge Mme B, ni l'existence d'une infection nosocomiale, ni même la nature exacte et l'étendue des préjudices subis.

6. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, avant qu'il soit statué sur les conclusions de Mme B relatives à la responsabilité du centre hospitalier de Millau, d'ordonner une mission d'expertise aux fins précisées dans le dispositif du présent jugement. Dans l'intérêt d'une bonne administration de la justice, cette expertise sera réalisée au contradictoire de l'ensemble des parties appelées dans la cause par la requérante.

D E C I D E :

Article 1er : Avant de statuer sur la requête de Mme B, il sera procédé à une expertise médicale.

L'expert médecin spécialiste en chirurgie orthopédique aura pour mission de :

1°) de se faire communiquer l'intégralité du dossier médical de Mme B, notamment tous documents relatifs au suivi, examens, consultations, et actes de soins en lien avec ses pathologies, de convoquer et entendre les parties et tous sachants et de procéder à un examen de l'intéressée ;

2°) de décrire :

- l'état de santé de Mme B et les soins et prescriptions, antérieurs à son admission au centre hospitalier de Millau pour l'intervention chirurgicale qui s'est déroulée le 22 août 2015 ;

- l'évolution de l'état de la requérante durant son hospitalisation et les soins qui lui ont été prodigués lors de chacune de ses hospitalisations ;

- l'évolution de l'état de la requérante à l'issue des interventions des 22 et 31 août 2015, 7 et 19 septembre 2015, 12 et 20 décembre 2015, et 20 mai 2016 et jusqu'à la date de l'examen ;

- l'état de santé de la requérante à la date de l'examen ;

3°) de décrire les conditions dans lesquelles les interventions chirurgicales des 22 et 31 août 2015, 7 et 19 septembre 2015, 12 et 20 décembre 2015, et 20 mai 2016 ont été réalisées en réunissant tous les éléments devant permettre de déterminer si la prise en charge (information préalable, investigations, diagnostic, traitements, soins, surveillance, organisation du service) a été exempte de manquement, c'est-à-dire, concernant la prise en charge médicale proprement dite, si elle a été consciencieuse, attentive, diligente et conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits en litige, et, concernant l'organisation et le fonctionnement du service, s'ils ont été conformes aux bonnes pratiques et aux recommandations existantes ;

4°) de donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi étaient adaptés à l'état de Mme B et aux symptômes qu'elle présentait ; de donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales des établissements ayant pris en charge Mme B et l'utilité et la pertinence des gestes opératoires pratiqués, des soins et notamment des antibiothérapies prescrites d'emblées et post opératoires ;

5°) de déterminer les raisons des complications subies et de la dégradation de l'état de santé de Mme B et à la suite des interventions chirurgicales des 22 et 31 août 2015, 7 et 19 septembre 2015, 12 et 20 décembre 2015, et 20 mai 2016 et des hospitalisations y afférentes et d'indiquer si les complications survenues résultent des non-conformités éventuellement relevées dans sa prise en charge ou si ces non conformités ont seulement fait perdre à Mme B une chance d'éviter ces préjudices, dans ce dernier cas de déterminer, en pourcentage, l'ampleur de cette perte de chance ;

6°) si les éléments réunis semblent de nature à faire apparaître que la prise en charge de Mme B a été consciencieuse, attentive, diligente et conforme aux données acquises de la science et adaptée à son état et que l'organisation et le fonctionnement du service ont été conformes aux bonnes pratiques et aux recommandations existantes, de donner son avis sur le point de savoir si les actes médicaux ont entraîné des conséquences plus graves que celles auxquelles l'intéressée était exposée s'ils n'avaient pas été effectués ; si cette condition d'avoir entraîné des conséquences plus graves est remplie, de préciser (par un pourcentage) la probabilité de survenance des dommages dans le cas de Mme B ;

7°) de dire si l'état de santé de Mme B est consolidé ou, s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation, proposer, si possible, une date de consolidation de l'état de l'intéressé ;

8°) de décrire la nature et l'étendue des préjudices résultant de la prise en charge hospitalière de Mme B, en excluant la part des séquelles résultant de son état antérieur et des conséquences prévisibles de sa prise en charge médicale si celle-ci s'était déroulée normalement ou de toute autre cause extérieure à sa prise en charge ; à cet égard, d'évaluer les chefs de préjudices suivants :

a) s'agissant des préjudices patrimoniaux, notamment :

- préjudices patrimoniaux temporaires (avant consolidation) : dépenses de santé et frais divers, assistance d'une tierce personne dont la nature et le volume horaire seront précisés, pertes de gains professionnels ;

- préjudices patrimoniaux permanents (après consolidation) : dépenses de santé et frais divers, assistance d'une tierce personne dont la nature et le volume seront précisés, frais de logement et de véhicule adaptés, perte de gains professionnels futurs, incidence professionnelle ;

b) s'agissant des préjudices extra patrimoniaux, notamment :

- préjudices extra patrimoniaux temporaires (avant consolidation) : déficit fonctionnel temporaire, souffrances endurées, préjudice esthétique temporaire ;

- préjudices extra patrimoniaux permanents (après consolidation) : déficit fonctionnel permanent, préjudice sexuel, préjudice d'agrément, préjudice esthétique permanent ;

9°) de donner au tribunal tout autre élément d'information qu'il estimera utile ;

10°) de rechercher l'accord des parties sur l'engagement d'une médiation sur la base de son rapport.

Article 2 : L'expert, qui pourra déposer un pré-rapport s'il le juge utile à l'accomplissement de sa mission, accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 3 : L'expert pourra, avec l'autorisation de la présidente du tribunal, se faire assister par tout sapiteur de son choix.

Article 4 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 5 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre Mme B, le centre hospitalier de Millau, le centre hospitalier régional de Montpellier, la clinique du Docteur A, l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et infections nosocomiales et la caisse primaire d'assurance maladie de l'Hérault, qui devra fournir un relevé des débours complet et définitif.

Article 6 : L'expert déposera son rapport au greffe dans un délai de six mois à compter de la notification de l'ordonnance le désignant. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 7 : Les frais d'expertise, qui pourront faire l'objet d'une allocation provisionnelle, sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 8 : Tous autres droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 9 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au centre hospitalier de Millau, au centre hospitalier régional de Montpellier, à la clinique du docteur A, à l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et infections nosocomiales et à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Hérault.

Délibéré après l'audience du 20 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Viseur-Ferré, présidente,

- Mme Préaud, conseillère,

- Mme Péan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024.

La rapporteure,

C. PÉANLa présidente,

C. VISEUR-FERRÉ

La greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Le greffier,

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