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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2206381

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2206381

mercredi 4 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2206381
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulouse a rejeté la requête de la SAS LOPEZ et J contestant les décisions du 30 juin et 9 septembre 2022 par lesquelles l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a infligé des contributions spéciale et forfaitaire pour un montant de 41 548 euros, suite à l'emploi de deux travailleurs étrangers sans titre. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence, d'insuffisance de motivation et d'erreur de fait ou de droit, jugeant que la décision était suffisamment motivée et que la délégation de signature était valide. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions de la société, y compris celles dirigées contre les titres de perception. Les textes appliqués sont les articles L. 8253-1 du code du travail et L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 novembre 2022 et le 4 août 2023, la société par actions simplifiée (SAS) LOPEZ et J, représentée par Me Sainte-Marie et Me Bouët, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 30 juin 2022 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis à sa charge la somme de 41 548 euros au titre au titre des contributions spéciale et forfaitaire, ainsi que la décision du 9 septembre 2022 portant rejet de son recours gracieux ;

2°) d'annuler les titres de perception émis le 12 août 2022 par la direction générale des finances publiques de l'Essonne pour le recouvrement de ces contributions ;

3°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 3 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne les décisions des 30 juin et 9 septembre 2022 :

- elles ont été signées par une autorité incompétente pour ce faire ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'une erreur de fait, de droit et de qualification juridique des faits ;

En ce qui concerne les titres de perception :

- ils n'ont pas été signés par leur auteur.

Par un mémoire enregistré le 16 mars 2023, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par un mémoire, enregistré le 8 octobre 2024, la direction départementale des finances publiques de l'Essonne conclut à sa mise hors de cause.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur qui n'a pas produit d'observations en défense.

Par une ordonnance du 4 octobre 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 18 octobre 2024 à 12 heures.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- la loi n° 2010-1658 du 29 décembre 2010 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Péan,

- les conclusions de Mme Nègre - Le Guillou, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Lors d'un contrôle effectué le 7 octobre 2021 sur le chantier de construction du programme immobilier " le clos coubet " à Léguevin, les services de police ont constaté la présence en situation de travail de deux ressortissants étrangers sans autorisation de travail et de séjour en France. Par un courrier du 22 avril 2022, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a avisé la société requérante de ce qu'elle était passible de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail et de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine prévue par l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'a invitée à faire valoir ses observations dans un délai de quinze jours. Par une lettre du 20 mai 2022, la société LOPEZ et J a fait valoir ses observations. Par une décision du 30 juin 2022, le directeur général de l'OFII a mis à la charge de la société LOPEZ et J la somme de 41 548 euros au titre de ces contributions spéciale et forfaitaire. La société requérante a contesté cette décision par un recours gracieux du 9 août 2022, rejeté par une décision du 9 septembre 2022. Le 12 août 2022, deux titres de perception ont été émis par la direction générale des finances publiques de l'Essonne. Par la présente requête, la société LOPEZ et J demande au tribunal d'annuler les décisions du 30 juin et du 9 septembre 2022 ainsi que les titres de perception émis à son encontre.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité des décisions des 30 juin et 9 septembre 2022 :

2. En premier lieu, par une décision du 19 décembre 2019, mise en ligne sur le site internet de l'OFII le même jour, le directeur général de l'OFII a donné délégation de signature à Mme J C, cheffe du service juridique et contentieux, conseillère juridique auprès du directeur général, à l'effet de signer notamment les décisions prises sur recours gracieux et les décisions relatives aux contributions spéciale et forfaitaire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 2° Infligent une sanction () ".

4. La décision du 30 juin 2022 de mise en œuvre des contributions spéciale et forfaitaire se réfère expressément aux textes applicables et au procès-verbal établi à la suite du contrôle effectué le 7 octobre 2021 au cours duquel ont été relevées des infractions aux articles L. 8251-1 du code du travail et L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette décision précise également la nature des sanctions infligées à la société LOPEZ et J pour l'emploi de deux travailleurs démunis de titres les autorisant à travailler, ainsi que le montant des sommes dues au titre des contributions spéciale et forfaitaire. Ainsi, la décision litigieuse comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permet à la société requérante d'en comprendre le sens et la portée et d'en contester utilement les motifs. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, les moyens tirés du défaut de compétence et de motivation de la décision du 9 septembre 2022, rejetant le recours gracieux de la requérante, sont inopérants, dès lors que les vices propres d'une telle décision de rejet, dont relève ces deux moyens, ne peuvent être utilement contestés au contentieux.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. () ". Aux termes de l'article L. 8253-1 du code du travail, dans sa rédaction applicable au litige : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. Il peut être majoré en cas de réitération et est alors, au plus, égal à 15 000 fois ce même taux. () ". Aux termes de l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction alors : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui peuvent être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui a occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquitte une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger. ".

7. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé, le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par les dispositions citées au point 6 ou en décharger l'employeur.

8. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail et de l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les contributions qu'ils prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions, qui assurent la transposition des articles 3, 4 et 5 de la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009 prévoyant des normes minimales concernant les sanctions et les mesures à l'encontre des employeurs de ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, lorsque tout à la fois, d'une part, et sauf à ce que le salarié ait justifié avoir la nationalité française, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et que, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité.

9. Il résulte de l'instruction, notamment du procès-verbal dressé le 7 octobre 2021, dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire, qu'à l'occasion d'un contrôle opéré sur le chantier " le clos coubet " à Léguevin, dont le lot " plâtrerie " a été attribuée à la société LOPEZ et J, les services de police ont constaté la présence de deux ressortissants algériens, M. K A et M. D K alias L, en situation de travail.

10. D'une part, lors du contrôle effectué par les services de police, M. A, en tenue de travail, participait à l'activité de ce chantier et, notamment, " rangeait les fils pour préparer le placo ". M. A, qui a spontanément déclaré n'être en possession d'aucun document d'identité ou de document l'autorisant à circuler ou à séjourner sur le territoire français, a confirmé lors de son audition par les services de police être en situation irrégulière sur le territoire français et n'avoir entamé aucune démarche destinée à régulariser sa situation. Il a également indiqué exercer la profession de plaquiste et qu'il effectuait son premier jour de travail sur ce chantier avec son propre matériel, devant travailler de 8h30 à 16 h pour un salaire 50 euros ou 60 euros versé en espèces. Si la société requérante fait valoir qu'elle n'a jamais recruté M. A, elle n'apporte aucun élément probant qui serait de nature à infirmer les constatations du procès-verbal. Ainsi, l'existence d'un lien de subordination à la date du contrôle entre cette société et M. A, ressortissant algérien dépourvu d'autorisation de travail en France, doit, compte tenu des indices objectifs relevés par l'OFII, être regardée comme établie.

11. D'autre part, il résulte également de l'instruction que lors de ce même contrôle, M. K, vêtu de vêtements tachés de plâtre, participait à l'activité de ce chantier. Ce salarié, qui a spontanément déclaré ne détenir aucun document d'identité, a confirmé lors de son audition être en situation irrégulière sur le territoire français et n'avoir entamé aucune démarche destinée à régulariser sa situation. Il a précisé aux agents de police avoir indiqué à son recruteur disposer de papiers mais ne lui avoir " rien donné ". Au cours de cette audition, M. K est revenu sur ses déclarations et a indiqué aux enquêteurs se nommer en réalité M. L, être de nationalité syrienne et être connu sous le nom " K " " car [il a] une carte à ce nom " qui lui permet de travailler, sans toutefois préciser qu'il aurait présenté l'original dudit document à son employeur. De même, M. F B, salarié de la société LOPEZ et J auditionné dans le cadre de l'enquête a déclaré que M. K " a été employé avec de faux-papiers ". La société requérante fait valoir que lors de son recrutement, M. K a présenté une fausse carte nationale d'identité française et que ce document ne présentait pas de caractère manifestement frauduleux. Si, dans le cadre de la présente instance, la société requérante produit la copie du document qui lui aurait ainsi été présentée, elle n'établit pas, contrairement à ce qu'elle soutient, avoir demandé l'original de ce document au salarié. Il ressort d'ailleurs de ses propres écritures que " la photocopie [de la carte nationale d'identité] produite par M. K ne comporte aucune faute, de nature grossière ou non ". Dans ces conditions, la société LOPEZ et J ne justifie pas avoir, ainsi que cela lui incombait, procédé aux vérifications d'usage auprès des services préfectoraux pour s'assurer de la validité des documents produits par l'intéressé et de la régularité de sa situation au regard du droit au séjour et au travail, alors au demeurant qu'il est mentionné " nationalité : algérienne " sur le contrat de travail de ce salarié. Par suite, il ne peut être tenu pour établi que la société LOPEZ et J se serait assurée que ce salarié disposait de la nationalité française.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les faits d'emploi de deux ressortissants étrangers dépourvus d'un titre de séjour les autorisant à travailler en France doivent être regardés comme étant matériellement établis et de nature à justifier l'application des sanctions en cause. Les moyens tirés de l'erreur de fait, de qualification juridique des faits et de droit invoqués à l'encontre des décisions attaquées ne peuvent en conséquence qu'être écartés. Par suite, la société LOPEZ et J n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 30 juin 2022.

En ce qui concerne la légalité du titre de perception :

13. Aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. / (). ". Aux termes du B du V de l'article 55 de la loi du 29 décembre 2010, de finances rectificative pour 2010 : " Pour l'application de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration aux titres de perception délivrés par l'État en application de l'article L. 252 A du livre des procédures fiscales, afférents aux créances de l'État ou à celles qu'il est chargé de recouvrer pour le compte de tiers, la signature figure sur un état revêtu de la formule exécutoire, produit en cas de contestation. ". Il résulte de ces dispositions, d'une part, que le titre de perception individuel doit mentionner les nom, prénom et qualité de l'auteur de cette décision et, d'autre part, qu'il appartient à l'autorité administrative de justifier, en cas de contestation, que l'état revêtu de la formule exécutoire comporte la signature de cet auteur.

14. En l'espèce, les deux titres de perception émis le 12 août 2022 mentionnent le nom, le prénom et la qualité de l'ordonnateur, M. G I. Or, l'état récapitulatif des créances produit par l'OFII en défense a été signé par Mme E H, cheffe du centre des prestations financières et du pôle recettes de la direction de l'évaluation de la performance, des achats, des finances et de l'immobilier. Dès lors que les titres de perception en litige comportent les nom, prénom et qualité d'une personne différente de celle ayant signé les états revêtus de la formule exécutoire, la SAS LOPEZ et J est fondée, en application des dispositions précitées, à en demander l'annulation. Ainsi, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, les titres de perception émis le 12 août 2022 doivent être annulés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la société LOPEZ et J est seulement fondée à demander l'annulation des deux titres de perception émis à son encontre.

Sur les frais liés au litige :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusion présentées par la société LOPEZ et J sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les deux titres de perception émis le 12 août 2022 à l'encontre de société LOPEZ et J par la direction générale des finances publiques de l'Essonne sont annulés.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de la société LOPEZ et J est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société LOPEZ et J, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, à la direction départementale des finances publiques de l'Essonne et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Viseur-Ferré, présidente,

Mme Préaud, conseillère,

Mme Péan, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024.

La rapporteure,

C. PÉANLa présidente,

C. VISEUR-FERRÉLa greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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