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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2300813

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2300813

mardi 11 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2300813
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCAREMOLI CLEA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 février 2023, M. I F et Mme D F, venant aux droits de Carole Rappet épouse F, représentés par Me Pouliquen-Gourmelon, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue a rejeté leur demande indemnitaire préalable ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue à verser la somme de 95 699 euros à M. F et la somme de 35 000 euros à Mme D F en réparation des préjudices résultant du décès de leur épouse et mère ou, à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise complémentaire en désignant un cardiologue ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue la somme de 4 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'expert judiciaire n'a pas réalisé la totalité de ses missions dès lors qu'il n'a pas tenu compte des pièces justifiant la connaissance, par l'équipe médicale, de la douleur ressentie par Carole F à son mollet gauche ;

- la responsabilité du centre hospitalier doit être engagée sur le fondement du 1er alinéa de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique en raison de négligences fautives dans la prise en charge de Carole F dès lors que des examens complémentaires auraient dû être effectués par le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue, examens complémentaires qui auraient donné lieu à un transfert direct au centre hospitalier universitaire de Toulouse ;

- ils ont subi un préjudice moral qu'il convient d'évaluer à la somme de 35 000 euros pour chacun d'entre eux ;

- M. F a subi un préjudice économique qu'il convient d'évaluer à la somme de 60 699 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 mai 2023, le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue, représenté par Me Caremmoli, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge des consorts F sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir qu'il n'y a pas lieu de faire procéder à une nouvelle expertise dès lors que l'expert a envisagé l'hypothèse d'une prise en compte d'un mollet dur et considéré que cette prise en compte aurait également abouti au décès de la patiente.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie du Tarn qui n'a pas produit de mémoire.

Par une ordonnance du 1er août 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 16 septembre 2024.

Vu :

- l'ordonnance n° 2002209 du 24 mai 2020, par laquelle la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a, sur la requête des consorts F, ordonné une expertise médicale en vue de décrire et d'examiner les conditions de prise en charge de Carole F par le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue, le centre hospitalier de Rodez et le centre hospitalier universitaire de Toulouse et de se prononcer sur les causes de son décès ;

- le rapport d'expertise du 21 février 2021, enregistré le 24 février 2021 au greffe du tribunal ;

- l'ordonnance du 3 mars 2021 par laquelle la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expertise confiée au Dr G à la somme de 2 136 euros toutes taxes comprises ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, à laquelle les consorts F n'étaient ni présents ni représentés :

- le rapport de Mme Préaud,

- les conclusions de Mme Myriam Carvalho, rapporteure publique,

- les observations de Me Esnault, substituant Me Caremmoli, représentant le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue.

Considérant ce qui suit :

1. Le 17 novembre 2019, Carole F a été prise en charge par le service des urgences du centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue après que son époux l'a retrouvée allongée au sol, gisant dans son vomi, son urine et ses fèces. Elle regagne son domicile le soir même. Peu de temps après, elle est prise de nouveaux malaises et de soubresauts et son époux rappelle les pompiers qui la conduisent de nouveau au centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue. Dans la nuit, elle est transférée aux urgences de l'hôpital Jacques Puel de Rodez où une imagerie par résonance magnétique (IRM) est réalisée, mettant en évidence un infarctus sylvien gauche étendu et une occlusion du segment M1 de l'artère cérébrale moyenne gauche. Elle est alors dirigée vers le centre hospitalier universitaire de Toulouse pour une thrombectomie mécanique de l'artère cérébrale gauche. Elle y décède le 19 novembre 2024, après la réalisation d'une craniectomie décompressive. Par la présente requête, M. F et Mme D F, époux et fille de la défunte, doivent être regardés comme demandant la condamnation du centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue à les indemniser de leurs préjudices.

Sur les conclusions tendant à l'annulation du rejet de la demande indemnitaire préalable :

2. La décision implicite par laquelle le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue a rejeté la demande indemnitaire préalable des consorts F du 24 novembre 2022 a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de cette demande et n'est pas susceptible de recours. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de cette décision doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

3. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit à la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. Si une médiation est engagée, il en informe la juridiction. Sous réserve des exceptions prévues par l'article L. 213-2, l'expert remet son rapport d'expertise sans pouvoir faire état, sauf accord des parties, des constatations et déclarations ayant eu lieu durant la médiation. "

4. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise judiciaire du 21 février 2021, que, le 17 novembre 2019 vers 9 heures, à son domicile, M. F a trouvé son épouse, qui avait vomi, uriné et déféqué sur elle, allongée sur le sol du salon, face contre terre et blessée au visage. Il a fait appel aux pompiers qui ont emmené Carole F aux urgences du centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue où elle est arrivée à 11 heures 42 et où ont été réalisés un scanner cervical et cérébral, un électrocardiogramme et un bilan biologique. Carole F est sortie des urgences à 18h30. A 19h01, M. F a de nouveau appelé les pompiers en raison d'un nouveau malaise de son épouse qui s'est raidie de façon diffuse avec des soubresauts et une émission de râle et ce, à plusieurs reprises. A 20h17, Carole F a de nouveau été conduite aux urgences du centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue. Suspectant un accident vasculaire cérébral (AVC) ischémique, l'équipe médicale a orienté la patiente vers le centre hospitalier de Rodez. A 23h05, Carole F est arrivée aux urgences de l'hôpital Jacques Puel de Rodez. Une IRM a été réalisée qui a confirmé l'existence d'un AVC ischémique massif et mis en évidence une occlusion du segment M1 de l'artère cérébrale moyenne gauche. Une thrombolyse étant contre-indiquée, Carole F a été transférée à l'unité de soins intensifs neurovasculaires de l'hôpital de Purpan à Toulouse où elle est arrivée le 18 novembre à 2 heures pour la réalisation d'une thrombectomie mécanique en urgence. A la suite de cette thrombectomie, l'état clinique de la patiente ne s'est pas amélioré. L'état de vigilance de Carole F se dégradant rapidement dans la nuit du 18 au 19 novembre, une décompression par craniectomie a été effectuée et s'est terminée vers 6 heures du matin. Carole F est décédée à 7 heures 30 en réanimation neurochirurgicale.

5. Il résulte par ailleurs du rapport d'expertise judiciaire que l'échocardiographie transthoracique (ETT) effectuée en réanimation par le centre hospitalier universitaire de Toulouse le 19 novembre 2019 a révélé une dilatation du ventricule droit deux fois supérieure au ventricule gauche, ce qui a fait suspecter une embolie pulmonaire massive. Il résulte en particulier du compte-rendu d'hospitalisation rédigé le 19 novembre 2019 par la Dr E, retranscrit dans le rapport d'expertise, que l'évocation par M. F des douleurs de son épouse aux mollets dans les jours précédant le décès l'a conduite à retenir le diagnostic d'embolie pulmonaire, " cette embolie ayant été responsable d'embolie paradoxale et de l'AVC sylvien gauche [et s'étant] probablement complétée dans les 24 heures qui ont suivi son admission aux soins intensifs de neurovasculaire, évoluant vers une embolie pulmonaire massive entraînant le décès de Mme A par défaillance cardiaque droite ". Ce diagnostic d'embolie pulmonaire est confirmé par la professeure H, cardiologue expert près la cour d'appel et missionnée par les requérants, qui considère qu' " il fallait évoquer ce diagnostic dès le début de la prise en charge, d'autant plus qu'il y avait une suspicion de phlébite évoquée par le mari " et que " le tableau clinique initial aurait justifié d'une hospitalisation en soins intensifs, d'une échographie cardiaque en urgence pour rechercher une dysfonction VG ou une éventuelle complication mécanique d'un infarctus ou une embolie pulmonaire ". Comme le soutiennent les requérants, il résulte de la " fiche bilan victime " établie le 17 novembre 2019 par les pompiers intervenus à la suite du premier malaise de Carole F que des douleurs aux mollets avaient bien été indiquées. Contrairement à ce que soutient le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue, l'expert judiciaire n'a pas envisagé l'hypothèse dans laquelle il aurait été tenu compte de cette information dès le premier passage aux urgences mais seulement l'hypothèse d'un maintien d'hospitalisation de Carole F à sa première venue aux urgences. L'expert judiciaire, qui s'est prononcé au vu d'un rapport médical ne comprenant pas la " fiche bilan victime " établie par les pompiers, a ainsi estimé qu'il était difficile de prendre en compte la douleur au mollet qu'aurait ressentie Carole F, selon les dires de son époux, à défaut de note médicale ou paramédicale sur ce point. Enfin, l'expert judiciaire a mentionné qu'un taux de troponine élevée, ce qui était le cas de Carole F lors de son premier passage aux urgences du centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue, pouvait notamment être le signe d'une embolie pulmonaire. Dans ces conditions, bien que le rapport d'expertise judiciaire indique que les mollets de la patiente étaient souples lors de son hospitalisation à Rodez et qu'aucun signe de phlébite n'apparaissait, l'état du dossier ne permet pas de savoir si la prise en charge médicale de Carole F aurait effectivement dû être modifiée par la prise en compte de ces douleurs aux mollets, ni si, dans cette hypothèse, cette modification aurait eu un effet sur l'état de santé de Carole F et l'issue fatale qui a été la sienne. Il ne permet pas non plus, par conséquent, de se prononcer sur l'existence d'une faute commise par le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue dans la prise en charge de la victime, ni sur l'indemnisation des préjudices de M. F et de Mme D F. Par suite, il y a lieu, avant de statuer sur leur requête, d'ordonner avant dire droit une expertise complémentaire aux fins précisées dans le dispositif du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête des consorts F, procédé à une expertise médicale complémentaire. L'expert, médecin spécialiste en chirurgie cardiaque et vasculaire, aura pour mission :

1°) de se faire communiquer tout document utile relatif à l'état de santé de Carole F, de convoquer et entendre les parties et tous sachants et de procéder à l'examen du dossier médical de Mme B F ;

2°) de décrire quels auraient été le déroulé de la prise en charge de Carole F et l'évolution de son état de santé si le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue avait pris en compte les douleurs ressenties par la victime dans les mollets préalablement à son hospitalisation ;

3°) d'apporter, compte tenu des douleurs ressenties par la victime dans les mollets, tous les éléments permettant d'apprécier si la première prise en charge de Carole F par le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue (investigations, diagnostic, traitements, soins, surveillance) a été attentive, consciencieuse, diligente et conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science et si l'organisation et le fonctionnement du service ont été conformes aux bonnes pratiques et aux recommandations existantes et, dans l'hypothèse où cette prise en charge n'aurait pas été conforme aux règles de l'art, de préciser les séquelles ayant découlé de ces non-conformités ;

4°) de rechercher, compte tenu des douleurs ressenties par la victime dans les mollets, si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; de donner son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue ainsi que sur l'utilité et la pertinence des gestes pratiqués et des soins donnés ;

5°) dans l'hypothèse où la prise en compte de l'information sur les douleurs ressenties au mollet par Carole F aurait pu ne pas entraîner son décès, d'évaluer, par un pourcentage, les chances qu'ont fait perdre l'absence de prise en compte de cette information d'éviter le décès de la victime ;

6°) si les éléments réunis semblent de nature à faire apparaître que la prise en charge de Carole F a été consciencieuse, attentive, diligente et conforme aux données acquises de la science et adaptée à son état et que l'organisation et le fonctionnement du service ont été conformes aux bonnes pratiques et aux recommandations existantes, de donner son avis sur le point de savoir si les actes médicaux ont entraîné des conséquences plus graves que celles auxquelles l'intéressée était exposée s'ils n'avaient pas été effectués en indiquant les conséquences auxquelles étaient exposée Carole F en l'absence de prise en charge ; si cette condition d'avoir entraîné des conséquences plus graves n'est pas remplie, de préciser (par un pourcentage) la probabilité de survenance du décès dans les conditions dans lesquelles la prise en charge de Carole F a été accomplie ; en cas d'impossibilité d'évaluer précisément ce taux, d'indiquer si cette probabilité est inférieure ou égale à 5 % ;

7°) de décrire la nature et l'étendue des préjudices résultant de la prise en charge du 17 novembre 2019 en excluant la part des séquelles résultant d'une éventuelle pathologie initiale, de son évolution, si celle-ci s'était déroulée normalement, ou de toute autre cause extérieure à la prise en charge par le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue et en indiquant notamment quelles ont été les souffrances endurées par Carole F en les évaluant sur une échelle de 1 à 7 ;

8°) de donner au tribunal tout autre élément d'information qu'il estimera utile ;

9°) de rechercher l'accord des parties sur l'engagement d'une médiation sur la base de son rapport.

Article 2 : L'expert, qui pourra déposer un pré-rapport s'il l'estime utile à l'accomplissement de sa mission, accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Avant de commencer ses travaux, il accomplira les formalités prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal par voie électronique et en notifiera copie aux parties dans le délai de quatre mois à compter de la notification de l'ordonnance le désignant. Avec l'accord des parties, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique.

Article 3 : L'expert pourra, avec l'autorisation de la présidente du tribunal, se faire assister par tout sapiteur de son choix.

Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre M. I F, Mme D F, le centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue et la caisse primaire d'assurance maladie du Tarn.

Article 5 : Si les parties se sont accordées pour engager une médiation, l'expert pourra, après le dépôt de son rapport et sous réserve de l'accord des parties, conduire lui-même la médiation en application de l'article L. 621-1 du code de justice administrative. Si la médiation ne permet pas d'aboutir à un accord entre les parties, l'expert informera la juridiction de l'achèvement de sa mission. Si les parties refusent qu'il conduise la médiation, il renverra les parties vers le tribunal pour qu'il nomme un médiateur en application de l'article L. 213-5 du même code et il informera la juridiction de l'achèvement de sa mission. Dans tous les cas, la médiation sera engagée au vu des conclusions de son rapport. Indépendante de l'expertise principale, elle donnera lieu à des frais complémentaires spécifiques.

Article 6 : Les frais d'expertise, qui pourront faire l'objet d'une allocation provisionnelle, sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 7 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à M. I F, à Mme D F, au centre hospitalier de Villefranche-de-Rouergue et à la caisse primaire d'assurance maladie du Tarn.

Copie en sera adressée au Dr C G.

Délibéré après l'audience du 29 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Viseur-Ferré, présidente,

Mme Péan, conseillère,

Mme Préaud, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 février 2025.

La rapporteure,

L. PRÉAUDLa présidente,

C. VISEUR-FERRÉLa greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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