Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 5 avril et 21 décembre 2023 et le 23 juin 2025, la société par actions simplifiée (SAS) Eiffage Route Grand Sud, établissement Midi- Pyrénées, représentée par Me Darnet, doit être regardée comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’enjoindre à la commune de Salles-la-Source de produire le courrier du 22 juin 2023 qu’elle a adressé au maître d’œuvre ;
2°) de fixer le décompte général définitif du marché à la somme de 22 430,88 euros toutes taxes comprises (TTC) ;
3°) de condamner la commune de Salles-la Source à lui verser la somme de 16 483,60 euros hors taxes (HT), assortie des intérêts moratoires à compter du 8 juillet 2022, ainsi qu’une indemnisation de 3 000 euros au titre de sa résistance abusive ;
4°) de mettre à la charge de cette commune la somme de 3 000 euros à lui verser au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable dès lors que son courrier du 6 décembre 2022 ne relève pas d’une contestation du décompte général du marché au sens de l’article 50 du cahier des clauses administratives générales relatives aux marchés de travaux (CCAG-Travaux) mais concerne le règlement des travaux d’espaces verts réalisés « hors marché », portant sur une superficie de 800 mètres carrés, au titre de la théorie de l’enrichissement sans cause et constitue donc une demande indemnitaire préalable au sens de l’article R. 421-1 du code de justice administrative ; par courrier du 6 octobre 2022 relatif à un projet de décompte général, la commune a entendu relancer, à nouveau, une procédure de contestation du décompte général, de sorte que le délai de recours contentieux de six mois court à compter de cette date et que la requête n’est pas tardive ;
- la commune défenderesse ne saurait opposer une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête sans méconnaître les principes de loyauté et de bonne foi dans les relations contractuelles ;
- elle a réalisé les travaux d’espaces verts sur demande du maître d’ouvrage en lieu et place de l’entreprise titulaire du lot n° 3 « espaces verts », dont le marché a été résilié ;
- elle a droit à l’indemnisation des frais exposés pour ces travaux supplémentaires réalisés sur demande du maître d’ouvrage alors même que ces travaux ne présenteraient pas un caractère indispensable ;
- elle est fondée à prétendre une indemnisation des travaux supplémentaires réalisés en dehors du cadre contractuel sur le fondement de la théorie de l’enrichissement sans cause dès lors que les travaux d’espaces verts qu’elle a réalisés ont été utiles à la commune, ce que cette dernière ne conteste d’ailleurs pas ;
- la prestation qu’elle a réalisée devrait figurer au projet de décompte général sur une ligne intitulée « PN 4 Bande espaces verts » et non pas être intégrée sur la ligne « PN 1 Reprise et mise en œuvre terre végétale » ; contrairement à ce qu’allègue la commune, le prix unitaire de la prestation est de 19,60 euros ;
- par lettre du 27 septembre 2023 adressée à la commune en réponse à un courrier du 22 juin 2023, le maître d’œuvre a reconnu la réalité de sa créance d’un montant de 16 483,60 euros HT ;
- la commune de Salles-la-Source fait preuve de mauvaise foi.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 24 juillet 2023 et 18 juin et 7 juillet 2025, la commune de Salles-la-Source, représentée par Me Sire, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 4 500 euros soit mise à la charge de la SAS Eiffage Route Grand Sud au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- la requête est tardive dès lors que la requérante n’a pas saisi le tribunal dans le délai de six mois suivant la naissance de la décision implicite de rejet de sa réclamation préalable, le 13 août 2022, en méconnaissance de l’article 50.1.3 du CCAG-Travaux ; par courrier du 12 septembre 2022, la SAS Eiffage Route Grand Sud a spontanément envoyé à nouveau son projet de décompte final, et la commune lui a simplement répondu en renvoyant son projet de décompte général par courrier du 6 octobre 2022, qui n’est donc que confirmatif ; en toute hypothèse, la SAS Eiffage Route Grand Sud n’a pas adressé de nouveau mémoire en réclamation à la suite de cette notification ;
- la demande fondée sur la théorie de l’enrichissement invoque un fondement de responsabilité extracontractuelle introduit dans les débats par mémoire du 21 décembre 2023, alors que la requête introductive d’instance portait sur le règlement financier du marché et la contestation du décompte général ;
- le décompte général établi le 14 juin 2022, pour un montant de 2 938,79 euros TTC, est devenu définitif à défaut pour la SAS Eiffage Route Grand Sud d’avoir saisi le tribunal dans le délai de six mois suivant la naissance de la décision implicite de rejet du mémoire en réclamation du 12 juillet 2022, réceptionné le 13 juillet suivant ;
- les travaux en cause relèvent de la ligne « PN1 Reprise et mise en œuvre terre végétale » du décompte général et ces travaux sont donc inscrits à ce décompte ;
- les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 14 août 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 2 septembre 2025 à 12 heures.
En application de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées de ce que le tribunal était susceptible de se fonder sur les moyens relevés d’office tirés, d’une part, de ce que les conclusions tendant à l’indemnisation de la société Eiffage Route Grand Sud au titre de la théorie de l’enrichissement sans cause sont irrecevables dès lors qu’elles sont fondées sur une cause juridique nouvelle présentée au-delà de l’expiration du délai de recours contentieux et, d’autre part, de ce que les conclusions tendant à ce qu’il soit enjoint à la commune de Salles-la-Source de communiquer le courrier du 22 juin 2023 qu’elle a adressé à son maître d’œuvre sont irrecevables dès lors qu’elles relèvent de l’office du juge administratif.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- l’arrêté du 8 septembre 2009 portant application du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de travaux ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Lejeune,
- les conclusions de M. Déderen, rapporteur public,
- et les observations de Me Lonjou, représentant de la SAS Eiffage Route Grand Sud, et de Me Sire, représentant de la commune de Salles-la-Source.
Considérant ce qui suit :
Pour la création d’une desserte sur son territoire, la commune de Salles-la-Source (Aveyron) a conclu avec la société Eiffage Route Grand Sud un marché de travaux signé le 23 octobre 2017, en lui confiant le lot n° 1 intitulé « terrassement réseaux humides, voiries ». La durée initiale prévue des travaux était de six mois, mais, en raison de plusieurs interruptions, leur réception n’a été prononcée que le 11 avril 2022. Par courrier du 18 mai 2022, la société Eiffage Route Grand Sud a adressé à la commune de Salles-la-Source un projet de décompte final, portant sur un montant total de 22 430,88 euros TTC. Par courrier du 14 juin 2022, la commune lui a transmis son projet de décompte général, portant sur une somme de 2 938,79 euros TTC. Par un mémoire en réclamation du 12 juillet 2022, réceptionné par la commune le 13 juillet suivant, la société Eiffage Route Grand Sud a contesté le projet de décompte général émis par la commune. En l’absence de réponse expresse de la part de cette dernière, la société Eiffage saisi le présent tribunal d’un recours contentieux.
Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :
Aux termes de l’article 50 du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de travaux de 2009 : « Le représentant du pouvoir adjudicateur et le titulaire s'efforceront de régler à l'amiable tout différend éventuel relatif à l'interprétation des stipulations du marché ou à l'exécution des prestations objet du marché. / 50.1. Mémoire en réclamation : / 50.1.1. Si un différend survient entre le titulaire et le maître d'œuvre, sous la forme de réserves faites à un ordre de service ou sous toute autre forme, ou entre le titulaire et le représentant du pouvoir adjudicateur, le titulaire rédige un mémoire en réclamation. / Dans son mémoire en réclamation, le titulaire expose les motifs de son différend, indique, le cas échéant, les montants de ses réclamations et fournit les justifications nécessaires correspondant à ces montants. Il transmet son mémoire au représentant du pouvoir adjudicateur et en adresse copie au maître d'œuvre. / Si la réclamation porte sur le décompte général du marché, ce mémoire est transmis dans le délai de trente jours à compter de la notification du décompte général. / Le mémoire reprend, sous peine de forclusion, les réclamations formulées antérieurement à la notification du décompte général et qui n'ont pas fait l'objet d'un règlement définitif. / 50.1.2. Après avis du maître d'œuvre, le représentant du pouvoir adjudicateur notifie au titulaire sa décision motivée dans un délai de trente jours à compter de la date de réception du mémoire en réclamation. / 50.1.3. L'absence de notification d'une décision dans ce délai équivaut à un rejet de la demande du titulaire. / 50.2. Lorsque le représentant du pouvoir adjudicateur n'a pas donné suite ou n'a pas donné une suite favorable à une demande du titulaire, le règlement définitif du différend relève des procédures fixées aux articles 50.3 à 50.6. / 50.3. Procédure contentieuse : / 50.3.1. A l'issue de la procédure décrite à l'article 50.1, si le titulaire saisit le tribunal administratif compétent, il ne peut porter devant cette juridiction que les chefs et motifs énoncés dans les mémoires en réclamation. / 50.3.2. Pour les réclamations auxquelles a donné lieu le décompte général du marché, le titulaire dispose d'un délai de six mois, à compter de la notification de la décision prise par le représentant du pouvoir adjudicateur en application de l'article 50.1.2, ou de la décision implicite de rejet conformément à l'article 50.1.3, pour porter ses réclamations devant le tribunal administratif compétent. / 50.3.3. Passé ce délai, il est considéré comme ayant accepté cette décision et toute réclamation est irrecevable. »
En l’espèce, il résulte de l’instruction que la société Eiffage Route Grand Sud a, par courrier du 12 juillet 2022 adressé à la commune un mémoire en réclamation contestant le projet de décompte général que cette dernière lui avait transmis. Ce mémoire en réclamation a été réceptionné par la commune le 13 juillet 2022. Aux termes de ce mémoire en réclamation, la société Eiffage Route Grand Sud conteste la manière dont les prestations qu’elle a réalisées ont été tarifées et estime avoir réalisé une prestation demandée « hors contrat » en réclamant le paiement de la somme de 16 483, 60 euros HT. En application de l’article 50.1.3 précité du CCAG Travaux de 2009, une décision implicite de rejet de cette réclamation est née du silence gardé par la commune à l’expiration d’un délai de trente jours. Aussi, conformément à l’article 50.3.2 du CCAG Travaux de 2009, la société Eiffage Route Grand Sud disposait d’un délai de six mois pour saisir le présent tribunal d’un recours contentieux.
Toutefois, la présente requête n’a été enregistrée que le 5 avril 2023, date à laquelle le délai de recours contentieux était forclos. Si la requérante soutient que le délai de recours a été prorogée par le nouvel envoi, par courrier du 6 octobre 2022, du même projet de décompte général par la commune de Salles-la-Source, un tel envoi, qui n’était pas spontané dès lors qu’il est intervenu en réponse à un courrier du 13 septembre 2022 par lequel la société Eiffage Route Grand Sud a renvoyé son projet de décompte final à la commune, est en tout état de cause confirmatif et insusceptible de proroger le délai de recours contentieux qui a commencé à courir à compter de la date de la décision de rejet du recours en réclamation du 12 juillet 2022. Il en résulte que la commune de Salles-la-Source est fondée à faire valoir que les conclusions tendant à ce que le présent tribunal fixe le décompte général définitif à la somme de 22 430,88 euros TTC et condamne la commune de Salles-la-Source à verser à la requérante la somme de 16 483,60 euros HT sont tardives. Ces conclusions sont donc rejetées comme irrecevables.
Sur les moyens relevés d’office :
D’une part, si la société Eiffage Route Grand Sud estime avoir réalisé des travaux pour le compte de la commune de Salles-la-Source en dehors de toute prévision contractuelle et en demande la réparation sur le fondement de la théorie de l’enrichissement sans cause, une telle demande n’a été présentée que par un mémoire du 21 décembre 2023. Il s’agit de conclusions nouvelles, présentées au-delà de l’expiration du délai de recours contentieux. Par suite, ces conclusions doivent être rejetées comme irrecevables.
D’autre part, les conclusions présentées par la requérante tendant à ce qu’il soit enjoint à la commune de Salles-la-Source de communiquer un courrier du 22 juin 2023 qu’elle aurait adressé à son maître d’œuvre ressortissent de l’office du juge administratif. Dès lors, elles doivent être rejetées comme irrecevables. Au surplus, la communication de ce document ne revêt pas un caractère utile à la résolution du présent litige.
Sur les dépens :
Aux termes de l’article R. 761-1 du code de justice administrative : « Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens ».
La présente instance n’ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées par le requérant sur le fondement des dispositions de l’article R. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
Sur les frais de l’instance :
La commune de Salles-la-Source n’étant pas la partie perdante dans le cadre de la présente instance, il n’y a pas lieu de mettre une somme d’argent à sa charge au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, il y a lieu de mettre à la charge de la société Eiffage Route Grand Sud la somme de 1 500 euros à verser à la commune de Salles-la-Source sur le fondement de ces dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société Eiffage Route Grand Sud est rejetée.
Article 2 : La société Eiffage Route Grand Sud versera la somme de 1 500 euros à la commune de Salles-la-Source sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Eiffage Route Grand Sud et à la commune de Salles-la-Source.
Délibéré après l'audience du 25 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Clen, président,
Mme Cuny, conseillère,
Mme Lejeune, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe 16 octobre 2025.
La rapporteure,
A. LEJEUNE
Le président,
CLEN
La greffière,
F. SOLANA
La République mande et ordonne à la préfète de l’Aveyron en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière en chef,