Le Tribunal Administratif de Toulouse a condamné l'État à indemniser M. A... B... pour le préjudice subi du fait du défaut d'attribution d'un hébergement prioritaire, reconnu par la commission de médiation le 7 juillet 2022. La carence fautive de l'État a été retenue pour la période du 18 août 2022 au 1er janvier 2024, durant laquelle aucun hébergement durable n'a été proposé, en méconnaissance des articles L. 441-2-3 et R. 441-18 du code de la construction et de l'habitation. Le tribunal a écarté l'argument de force majeure invoqué par le préfet, estimant que la saturation du parc d'hébergement ne constituait pas une circonstance insurmontable. M. A... B... a obtenu une indemnité de 3 000 euros pour les troubles dans ses conditions d'existence et son préjudice moral.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrée le 13 septembre 2023 et le 16 janvier 2025, M. C... A... B..., représenté par Me Laspalles, demande au tribunal :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de condamner l’Etat à lui verser la somme de 8 000 euros en réparation du préjudice subi du fait du défaut d’attribution d’un hébergement ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’Etat n’a exécuté la décision de la commission de médiation du 7 juillet 2022 et le jugement du tribunal lui enjoignant de l’héberger qu’avec retard et a ainsi méconnu l’obligation de lui octroyer un hébergement découlant des dispositions de l’article L. 441-3-2 du code de la construction et de l'habitation et son obligation d’exécuter la décision de justice rendue par le tribunal à son bénéfice ;
- il a subi, du fait de ses conditions de vie pendant cette période, des troubles dans les conditions d’existence et un important préjudice moral.
Par des mémoires en défense enregistrés le 9 janvier 2025 et le 17 février 2025, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l’Etat n’a commis aucune faute en raison de la saturation du parc d’hébergement et de logements sociaux ;
- en tout état de cause, il se trouvait pour cette même raison en situation de force majeure ;
- il n’y a de lien de causalité entre le préjudice invoqué et l’éventuelle faute de l’Etat ;
- la situation du requérant ne justifie pas le montant de l’indemnité qu’il sollicite.
Par une ordonnance du 16 avril 2025, la clôture d’instruction a été fixée au 2 mai 2025.
M. A... B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 7 juin 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Le rapport de M. Grimaud, président, rapporteur, a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A... B..., qui désire bénéficier d’un hébergement durable, a présenté un recours devant la commission de médiation compétente pour le département de la Haute-Garonne sur le fondement du III de l’article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation. Celle-ci a déclaré sa demande d’hébergement prioritaire le 7 juillet 2022. Par un jugement du 7 octobre 2022, le tribunal a enjoint au préfet de la Haute-Garonne, par application des dispositions de l’article R. 778-2 du code de justice administrative, de lui octroyer un hébergement dans un délai d’un mois. N’ayant bénéficié d’aucun hébergement, M. A... B... a présenté une réclamation indemnitaire préalable au préfet de la Haute-Garonne le 19 décembre 2022 en vue d’obtenir la réparation des préjudices qu’il impute à l’inaction de l’Etat. Cette demande a été rejetée implicitement.
Sur les conclusions à fin d’admission au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire :
2. M. A... B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 7 juin 2023. Il n’y a pas lieu, dès lors de statuer sur ses conclusions à fin d’admission au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d’indemnisation :
3. Lorsqu’une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être hébergée d’urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l’article L. 441-2-3 du code de la construction et de l’habitation, la carence fautive de l’Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité à l’égard du seul demandeur au titre des troubles dans les conditions d’existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l’intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l’Etat prévu par l’article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l’habitation. La période de responsabilité de l’Etat court à compter de l’expiration du délai de six semaines que les dispositions de l’article R. 441-18 du code de la construction et de l’habitation impartissent au préfet pour provoquer une offre d’hébergement à la suite de la décision de la commission de médiation. Ces troubles doivent être appréciés en tenant notamment compte des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l’Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l’Etat.
4. En l’espèce, il résulte de l'instruction qu’après l’intervention de la commission de médiation du 7 juillet 2022, le préfet de la Haute-Garonne disposait d’un délai de six semaines s’achevant le 18 août 2022 pour proposer un hébergement durable au requérant. Si le requérant soutient qu’il ne s’est vu octroyer aucun hébergement de ce type depuis l’intervention de la décision de la commission de médiation, le préfet de la Haute-Garonne soutient sans être utilement contredit que M. A... B... s’est vu attribuer un logement social au mois de janvier 2024. M. A... B... est donc fondé à soutenir que l’Etat a méconnu les obligations découlant des dispositions de l’article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation entre le 18 août 2022 et le 1er janvier 2024. Par ailleurs, le préfet de la Haute-Garonne n’est pas fondé à soutenir, au vu des pièces qu’il produit et de la période à laquelle sont intervenues la décision de la commission de la médiation et l’injonction du tribunal, que les conséquences sur le dispositif d’hébergement de l’état d’urgence sanitaire déclaré en 2020 constituaient une circonstance irrésistible, imprévisible et extérieure à l’Etat représentant un cas de force majeure de nature à exonérer l’Etat de sa responsabilité.
5. Il résulte de l’instruction que M. A... B..., âgé de cinquante-deux ans à la date des faits, a dû, faute d’hébergement, vivre pendant seize mois dans une situation précaire et sans logement, ce qui lui a causé un préjudice qui entretient un lien direct avec la faute décrite au point 4 ci-dessus. Eu égard aux explications et justificatifs qu’avance le requérant à l’appui de ses écritures, et sans qu’il y ait lieu de prendre en compte la situation de l’épouse et des enfants du requérant, que la commission de médiation n’avait pas mentionnés comme bénéficiaires de la priorité qu’elle a attribuée à M. A... B..., il y a lieu d’évaluer le préjudice ainsi subi au titre des troubles dans les conditions d’existence et du préjudice moral à la somme globale de trois cent cinquante euros.
Sur les frais relatifs au litige :
6. M. A... B... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que Me Laspalles renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Laspalles de la somme de 1 400 euros.
D E C I D E :
Article 1er : Il n’y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. A... B... tendant à l’octroi de l’aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L’Etat est condamné à verser la somme de 350 (trois cent cinquante) euros à M. A... B....
Article 3 : L’État versera la somme de 1 400 (mille quatre cents) euros à Me Laspalles en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, sous réserve que Me Laspalles renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État au titre de l’aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C... A... B..., au ministre de la ville et du logement et à Me Laspalles.
- Copie en sera adressée au préfet de la Haute-Garonne.
Délibéré après l'audience du 18 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Grimaud, président,
Mme Bouisset, première conseillère,
Mme Méreau, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 janvier 2026.
Le président, rapporteur,
P. GRIMAUD
L’assesseur le plus ancien,
K. BOUISSET
La greffière,
M.-E. LATIF
La République mande et ordonne au ministre de la ville et du logement en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef,