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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-1603298

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-1603298

jeudi 21 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-1603298
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation4ème chambre
Avocat requérantRIPERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un jugement avant dire droit n°1603298 du 17 janvier 2019, le tribunal a d'une part, ordonné une expertise médicale à l'effet d'examiner Mme A E, assistante médico-administrative au sein du centre hospitalier universitaire (CHU) de Bordeaux, afin de dire si son état de santé est consolidé et, le cas échéant, fixer la date de cette consolidation, de donner son avis sur les préjudices invoqués et a d'autre part, condamné le CHU de Bordeaux à verser à Mme E une allocation provisionnelle de 1 000 euros.

Par une ordonnance du 16 juin 2020, la présidente du tribunal administratif de Bordeaux a désigné le docteur D, psychiatre, pour procéder à la mission d'expertise décidée par le jugement du 17 janvier 2019.

Par ordonnance du 1er décembre 2020, la présidente du tribunal administratif de Bordeaux a désigné le professeur B C en qualité de sapiteur.

Le rapport d'expertise du docteur D et le rapport du professeur C, sapiteur, ont été enregistrés au greffe du tribunal administratif de Bordeaux le 11 octobre 2021.

Le complément d'expertise du docteur D a été enregistré au greffe du tribunal administratif de Bordeaux le 2 avril 2022.

Par un mémoire, enregistré le 16 mai 2022, Mme A E, représentée par Me Pierre-Marie Pigeanne, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de Bordeaux à lui verser la somme globale de 105 047, 50 euros en réparation des préjudices causés par la maladie professionnelle dont elle a été victime ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire (CHU) de Bordeaux la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité sans faute du CHU de Bordeaux est engagée ;

- elle a subi un préjudice moral lié à l'absence de sanction de l'auteur des injures proférées à son encontre, à l'absence de mise en œuvre de la protection fonctionnelle et au retard dans la reconnaissance de l'imputabilité au service de sa maladie, lequel peut être évalué à la somme de 7 000 euros ;

- les souffrances qu'elle a endurées peuvent être évaluées à la somme de 9 000 euros ;

- son déficit fonctionnel temporaire peut être évalué à la somme de 9 712, 50 euros sur la base d'un taux journalier de 30 euros en raison du préjudice d'agrément temporaire et du préjudice sexuel temporaire subis du fait de sa maladie professionnelle ;

- elle peut prétendre à une indemnisation au titre des dépenses de santé restées à sa charge, lesquelles s'élèvent à la somme totale de 2 660 euros ;

- elle peut prétendre à une indemnisation au titre de l'aide humaine temporaire dont elle a dû bénéficier, laquelle peut être évaluée à la somme totale de 21 300 euros ;

- elle peut prétendre à une indemnisation au titre de l'incidence professionnelle, laquelle peut être évaluée à la somme de 20 000 euros ;

- son déficit fonctionnel permanent peut être évalué à la somme de 30 375 euros dès lors que l'expert a retenu un taux d'incapacité partielle permanente de 15% ;

- elle a subi un préjudice d'agrément lié à l'arrêt de la pratique du piano, des cours de saxophone et de sa participation à un atelier d'écriture ; ce préjudice peut être évalué à la somme de 5 000 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 17 et 25 mai 2022, le centre hospitalier universitaire (CHU) de Bordeaux, représenté par Me Jennifer Ripert, conclut au rejet de la requête de Mme E ou, à défaut, à ce que les sommes demandées soient ramenées à de plus justes proportions.

Par une ordonnance du 1er juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 15 juin 2022 à 12 heures.

Vu :

- le jugement avant dire droit du 17 janvier 2019 ;

- le rapport d'expertise déposé le 11 octobre 2021 et complété le 2 avril 2022 ;

- l'ordonnance du 29 juin 2022 par laquelle la présidente du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par le docteur D à la somme de 1 000 euros ;

- l'ordonnance du 29 juin 2022 par laquelle la présidente du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par le professeur C à la somme de 400 euros ;

- l'ordonnance du 1er décembre 2020 par laquelle la présidente du tribunal a accordé au professeur C une allocation provisionnelle de 400 euros à valoir sur le montant des honoraires et débours devant être ultérieurement taxés, laquelle a été mise à la charge de Mme E ;

- l'ordonnance du 18 janvier 2021 annulant et remplaçant celle du 1er décembre 2020 par laquelle la présidente du tribunal a accordé au professeur C une allocation provisionnelle de 400 euros à valoir sur le montant des honoraires et débours devant être ultérieurement taxés, laquelle a été mise à la charge du CHU de Bordeaux ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n°83-637 du 13 juillet 1983 modifiée portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Billet-Ydier, présidente-rapporteure,

- et les conclusions de M. Naud, rapporteur public,

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A E, née le 28 juin 1966, est assistante médico-administrative de classe normale. Elle exerce ses fonctions au sein du centre hospitalier universitaire (CHU) de Bordeaux depuis 1993 et est affectée depuis 2010 au sein du service des archives. Le 8 février 2013, elle a été victime d'insultes proférées à son encontre par des collègues. Cet incident a été à l'origine d'un choc psychique et d'un état de stress post-traumatique, maladie reconnue imputable au service par une décision du directeur général du CHU de Bordeaux du 5 juin 2014. Par un courrier du 6 juillet 2016, Mme E a présenté au CHU de Bordeaux une demande d'indemnisation au titre des postes de préjudices non réparés par les prestations sociales. En l'absence de réponse du CHU, elle demande au tribunal de condamner le CHU de Bordeaux à l'indemniser de ses préjudices résultant de sa maladie professionnelle. Par un jugement avant dire droit du 17 janvier 2019, le tribunal a ordonné une expertise à l'effet de dire si l'état de Mme E est consolidé et, le cas échéant, fixer la date de cette consolidation, donner son avis, sur les préjudices invoqués, notamment les déficits fonctionnels temporaire et permanent, le préjudice moral, les souffrances endurées, l'incidence professionnelle, le besoin à l'assistance d'une tierce personne et le préjudice sexuel, en distinguant, pour chaque préjudice, la part imputable à l'accident de celle pouvant avoir pour origine toute autre cause ou pathologie et en donnant tous éléments permettant d'apprécier l'ampleur de chacun de ces préjudices et de se prononcer, le cas échéant, sur tout autre préjudice invoqué. Le Dr D, désigné par ordonnance de la présidente du tribunal en date du 16 juin 2020, et le Pr C, désigné es-qualité de sapiteur par ordonnance de la présidente du tribunal du 1er décembre 2020, ont remis leurs rapports le 11 octobre 2021. Le Dr D a également adressé au tribunal, à sa demande, un complément d'expertise, enregistré le 2 avril 2022. Dans le dernier état de ses écritures, Mme E demande au tribunal la condamnation du CHU de Bordeaux à lui verser la somme totale de 105 047, 50 euros en réparation de l'intégralité des préjudices subis au titre de sa maladie professionnelle.

Sur l'indemnisation :

2. Par le jugement avant dire droit du 17 janvier 2019, le tribunal a jugé qu'en l'absence de faute du CHU de Bordeaux, Mme E pouvait toutefois prétendre à la réparation des souffrances physiques ou morales et des préjudices esthétiques ou d'agrément, ou des troubles dans les conditions d'existence qu'elle a endurés du fait de sa maladie professionnelle.

3. Il résulte de l'instruction que le médecin expert a retenu comme date de consolidation pour sa maladie professionnelle le 26 août 2016.

En ce qui concerne les préjudices extra patrimoniaux :

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise réalisé le 29 octobre 2020 qui relève l'existence d'un syndrome post-traumatique avec une expression anxieuse et dépressive prévalente qui a nécessité des soins complexes et de longs arrêts de travail qu'à la date de la consolidation fixée au 26 août 2016, que Mme E, alors âgée de 50 ans, conserve un taux d'incapacité permanente partielle de 15 %. Il sera fait une juste appréciation du préjudice subi au titre d'une part, du déficit fonctionnel temporaire et du déficit fonctionnel permanent, dont le taux a été fixé à 15 %, en l'évaluant à la somme de 4 000 et 20 917 euros incluant ses troubles dans ses conditions d'existence, résultant notamment d'une perte d'agrément liée à l'arrêt total de la pratique du piano au cours de cette période et d'un préjudice sexuel temporaire lié à une perte de sa libido.

5. L'intensité des souffrances physiques et psychiques endurées par Mme E a été évaluée par l'expert à 3 sur une échelle de 7 en raison du suivi psychiatrique dont elle a dû bénéficier, de l'admission en hôpital de jour dont elle a dû faire l'objet et de la prise de traitements médicamenteux spécialisés rendue nécessaire du fait de sa maladie professionnelle. Dans ces conditions, il y a lieu de faire une juste appréciation des souffrances endurées en allouant à la requérante la somme de 3 700 euros.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

6. Il ne résulte pas de l'instruction que l'état de santé de Mme E a nécessité le recours à l'aide temporaire d'une tierce personne en raison de sa maladie professionnelle. Par suite, elle ne peut prétendre à aucune indemnisation sur ce fondement.

7. Mme E sollicite le remboursement de frais afférents à plusieurs consultations auprès de psychologues entre février 2013 et avril 2017. Compte-tenu du syndrome post-traumatique avec expression anxieuse et dépressive dont elle souffre, pour lequel l'expert a retenu un taux d'incapacité permanente partielle du 15%, les frais ainsi exposés par Mme E pour ces consultations peuvent être rattachés à sa maladie professionnelle. La requérante justifie avoir seulement exposé la somme de 140 euros et peut donc prétendre à une indemnisation à ce titre.

8. En l'absence de faute commise dans l'organisation ou le fonctionnement du service, qui serait à l'origine de sa maladie professionnelle, Mme E ne peut demander à être indemnisée du préjudice moral qui en a résulté selon elle et de l'incidence professionnelle. Par suite, sa demande doit être écartée sur ces points.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les préjudices de Mme E doivent être évalués à la somme totale de 28 757 euros, qui doit être mise à la charge du centre hospitalier universitaire de Bordeaux en ce compris la provision de 1 000 euros que le tribunal, par son jugement du 17 janvier 2019, l'a condamné à lui payer.

Sur les frais d'expertise :

10. Les frais de l'expertise ordonnée par un jugement avant dire droit du 17 janvier 2019 liquidés et taxés à la somme de 1 400 euros par une ordonnance de la présidente du tribunal du 29 juin 2022 sont mis à la charge définitive du CHU de Bordeaux.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHU de Bordeaux la somme de 1 500 euros à verser à Mme E en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : Le centre hospitalier universitaire de Bordeaux est condamné à verser à Mme E la somme de 28 757 euros en réparation de ses préjudices, en ce compris la somme de 1 000 euros, versée à titre de provision.

Article 2 : Les frais de l'expertise liquidés et taxés à la somme de 1 400 euros sont mis à la charge définitive du centre hospitalier universitaire de Bordeaux.

Article 3 : Le centre hospitalier universitaire de Bordeaux versera une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros à Mme E en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E et au centre hospitalier universitaire de Bordeaux. Copie en sera communiquée au docteur D et au professeur C.

Délibéré après l'audience du 30 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Billet-Ydier, présidente,

Mme Lahitte, conseillère,

M. Bongrain, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2022.

La présidente-rapporteure

F. BILLET-YDIER

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau

A. LAHITTE

La greffière,

C. SCHIANO

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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