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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2003895

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2003895

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2003895
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
FormationJU-5ème chambre
Avocat requérantBALTAZAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 1er septembre 2020, 18 octobre 2021 ainsi qu'un mémoire récapitulatif enregistré le 19 février 2022, produit à la demande du tribunal en application de l'article R. 611-8-1 du code de justice administrative, et des pièces complémentaires enregistrées le 16 mars 2022, la société anonyme d'HLM Domofrance, représentée par Me Baltazar, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures, résultant de son mémoire récapitulatif :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet, par laquelle la préfète de la Gironde a rejeté le recours préalable indemnitaire qu'elle a formé le 11 mai 2020 en raison du refus de concours de la force publique qui lui a été opposé ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser en réparation de son préjudice résultant du refus de la préfète de la Gironde de lui accorder le concours de la force publique, la somme de 9 471,54 euros, pour la période du 1er juillet 2019 au 1er novembre 2019;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la préfète de la Gironde ayant refusé d'accorder le concours de la force publique, sans motif légitime, a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- son préjudice se caractérise par une privation de jouissance de son bien qui peut être évalué à 5 000euros, ainsi que par une privation de jouissance de loyers évalué à 2 471,54 euros et des troubles de gestion liés à la contrainte d'engager diverses actions pour assumer l'exécution de sa mission dans le domaine du logement social, qui sont évalués à 2 000 euros ;

- la responsabilité sans faute de l'Etat peut être engagée pour rupture d'égalité devant les charges publiques.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 10 mars et 22 décembre 2021, la préfète de la Gironde conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête en raison des imprécisions qu'elle comporte et qui ne permettent pas, en application de l'article R. 411-1 du code de justice administrative d'en apprécier l'objet et la portée, à titre subsidiaire, à la limitation de l'indemnisation accordée à la société requérante à la somme de 2 475,72 euros pour la période du 1er juillet 2019 au 1er novembre 2019, à la subordination du paiement de cette indemnité à la subrogation de l'Etat dans les droits que détiendraient la SA HLM Domofrance au titre de l'occupation irrégulière de son bien et au rejet du surplus des conclusions de la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Pauziès, vice-président, pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pauziès, rapporteur,

- les conclusions de Mme Prince-Fraysse, rapporteure publique,

- et les observations de Me Baltazar, représentant la société d'HLM Domofrance.

Considérant ce qui suit :

1. La société SA Logevie louait à Mme B C, un logement situé à Mérignac, Résidence la Marelle, 23 rue André Curvalle depuis le 3 juin 1999, modifié par un avenant du 1er avril 2016. Par ordonnance du 6 juillet 2018, le juge des référés du tribunal d'instance de Bordeaux a constaté l'acquisition de la clause résolutoire et ordonné l'expulsion de Mme C et celle de tous occupants de leur chef dans les deux mois suivant la signification du commandement de quitter les lieux. Un commandement de quitter les lieux a été notifié à Mme C le 19 juillet 2018 demeuré infructueux. Le 29 mars 2019, une cessation de branche d'activité a été réalisée entre la société SA Logevie et la société SA Domofrance, par laquelle le cessionnaire est subrogé de plein droit dans les droits et actions du cédant contre les locataires et occupants des biens à quelque titre que ce soit, et notamment au titre des créances et réparations locatives, de tous contentieux, actions et instances en cours à cette date. Le 31 octobre 2019, la société d'HLM Domofrance a de nouveau sollicité le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de Mme C. Le 11 mai 2020, la société requérante a sollicité l'indemnisation de son préjudice subi entre le 1er juillet 2019 et le 1er novembre 2019 du fait du refus de lui accorder le concours de la force publique pour l'expulsion de Mme C. Par une décision implicite de rejet née le 14 juillet 2020, l'administration a refusé de faire droit à cette demande. Par la requête susvisée, la SA d'HLM Domofrance demande au tribunal d'annuler cette décision et de condamner l'Etat à lui verser la somme, à parfaire, de 9 475,72 euros au titre de la période du 1er juillet 2019 au 1er novembre 2019.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la préfète de la Gironde :

2. La requête de la société d'HLM Domofrance, alors même qu'elle contient quelques erreurs de plume, comportent des moyens suffisamment précis pour en apprécier le bien-fondé, conformément aux exigences de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Par suite, la fin de non-recevoir opposée sur ce point par la préfète de la Gironde doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En formulant des conclusions indemnitaires, la société d'HLM Domofrance a donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de la société requérante à percevoir la somme qu'elle réclame, les vices propres dont seraient, le cas échéant, entachées les décisions qui ont lié le contentieux sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision du 14 juillet 2020 par laquelle la préfète de la Gironde a refusé de faire droit au recours indemnitaire préalable présentée par la société requérante doivent être rejetées.

Sur la responsabilité de l'Etat :

4. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'État est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'État de prêter son concours ouvre droit à réparation ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier de justice a procédé et des difficultés d'exécution. Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus. Ce refus est porté à la connaissance du créancier par l'huissier de justice ". Aux termes de l'article L. 412-6 de ce code : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. () ". Il résulte de ces dispositions que l'autorité administrative est normalement tenue d'accorder le concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision de justice revêtue de la formule exécutoire et rendue opposable à la partie adverse. S'il en va autrement dans le cas où l'exécution forcée comporterait un risque excessif de trouble à l'ordre public, un refus justifié par l'existence d'un tel risque, quoique légal, engage la responsabilité de l'Etat à l'égard du bénéficiaire de la décision de justice.

5. Il résulte de l'instruction, que la société Domofrance a présenté à la préfète de la Gironde une demande de concours de la force publique, le 23 janvier 2019, pour l'exécution d'un jugement du 6 juillet 2018. Compte tenu du délai normal de deux mois dont dispose l'administration pour exercer son action, la responsabilité de l'Etat s'est trouvée engagée à compter du 24 mars 2019, jusqu'au 1er novembre 2019, date à laquelle la société requérante en a arrêté le décompte dans son dernier mémoire. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'un protocole transactionnel a été conclu entre Mme C et la société requérante pour la période du 1er avril 2019 au 30 juin 2019. Dans ces conditions, la responsabilité de l'Etat ne se trouve engagée qu'entre le 1er juillet 2019 et le 1er novembre 2019.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne les préjudices indemnisables :

4. Le juge saisi d'un recours indemnitaire tendant à la réparation des préjudices résultant d'un refus de concours de la force publique doit évaluer ces préjudices jusqu'à la date à laquelle le requérant en a arrêté le décompte dans son dernier mémoire. Ainsi, la SA d'HLM Domofrance a droit à réparation de ses préjudices financiers du le 1er juillet 2019 au le 1er novembre 2019, date à laquelle elle en a arrêté le décompte dès lors que le concours de la force publique lui a été accordé.

5. Le montant dont l'Etat est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité.

6. Eu égard au décompte locatif produit par la société requérante, il y a lieu, en l'espèce, de condamner l'Etat à verser à la société Domofrance la somme de 2 471,54 euros correspondant à la somme que la société Domofrance a sollicité dans sa demande préalable pour la période comprise entre le 1er juillet 2019 au 1er novembre 2019.

7. La société requérante se prévaut d'un préjudice résultant de l'immobilisation de son bien à raison du refus de concours de la force publique pour expulser les occupants sans titre du logement lui appartenant. Cependant, elle n'établit pas qu'elle aurait subi un préjudice distinct de la perte des loyers. Dans ces conditions, il y a lieu de rejeter sa demande indemnitaire de 5 000 euros présentée à ce titre.

8. Il sera fait une juste appréciation des troubles de gestion résultant pour la société requérante de la décision de refus de concours de la force publique en les évaluant à la somme de 1 000 euros.

9. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à la SA d'HLM Domofrance la somme de 3 471,54euros.

Sur la subrogation de l'Etat dans les droits du propriétaire sur les occupants :

10. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités allouées par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi. Par suite, lorsqu'il condamne l'Etat à indemniser le propriétaire auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants d'un local, le juge doit, au besoin d'office, subroger l'Etat, dans la limite de l'indemnité mise à sa charge, dans les droits que le propriétaire peut détenir sur les occupants au titre de l'occupation irrégulière de son bien pendant la période de responsabilité de l'Etat.

11. Il y a lieu de subordonner le versement à la société d'HLM Domofrance de l'indemnité fixée par le présent jugement à la subrogation de l'Etat, dans la limite du montant de cette indemnité, dans les droits que détiendrait cette dernière sur les occupants des locaux en litige au titre de leur occupation irrégulière pendant la durée de responsabilité de l'Etat.

Sur les frais liés au litige :

12. Dans les circonstances de l'espèce il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de la société Domofrance tendant à l'application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er: L'Etat est condamné à verser à la société Domofrance la somme de 3 471, 54 euros.

Article 2 : Le paiement de l'indemnité est subordonné à la subrogation de l'État dans les droits de la société d'HLM Domofrance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SA d'HLM Domofrance et à la préfète de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

Le président désigné,

J-C. PAUZIÈS La greffière,

M. .A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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