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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2004951

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2004951

mercredi 6 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2004951
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSCP DEFFIEUX-GARRAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 octobre 2020 et 22 décembre 2021, Mme E B et M. C A, représentés par Me Garraud, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs dernières écritures :

1°) de condamner solidairement l'office public de l'habitat (OPH) Aquitanis et la société Demathieu Bard Construction à leur payer la somme de 20 432,87 euros en réparation des préjudices qu'ils ont subis à l'occasion de l'exécution des travaux de construction d'un ensemble immobilier sur une parcelle voisine de leur propriété, dont 5 873,16 euros au titre des travaux de reprise des fissures, avec indexation sur l'indice BT 01 du coût de la construction après le dépôt du rapport d'expertise, 6 309,71 euros au titre des travaux de confortement de la structure, avec indexation sur l'indice BT 01 du coût de la construction après le dépôt du rapport d'expertise, 250 euros au titre des frais exposés pour la conservation de la preuve et la somme de 8000 euros au titre du préjudice de jouissance ;

2°) de mettre à la charge de l'OPH Aquitanis et de la société Demathieu Bard Construction la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils font valoir que :

- les travaux entrepris par la société Aquitanis sont à l'origine des fissures sur leur immeuble et de l'aggravation de fissures anciennes ;

- les fissures sont apparues au démarrage des fondations des immeubles de la résidence ;

- les travaux d'extension de leur séjour sur leur jardin sont sans lien avec l'apparition des fissures ;

- ils sont fondés à demander la réparation intégrale des préjudices, à savoir, la somme de 5 873,16 euros au titre des travaux de reprise des fissures et de remise en peinture et la somme de 6 109,13 euros au titre de la réalisation d'un portique métallique ;

- la pérennité des travaux de reprise des fissures ne peut être assurée que si des mesures structurelles sont réalisées en amont ;

- en l'absence de travaux de construction réalisés par l'OPH Aquitanis, les travaux de confortement n'auraient pas été nécessaires ;

- les travaux réalisés par l'OPH Aquitanis ont fragilisé la structure de leur immeuble ;

- ils sont fondés à demander que les sommes demandées soient indexées sur l'indice BT 01 du coût de la construction à compter du 31 août 2017, date du dépôt du rapport de l'expert judiciaire, car la contestation par le maître de l'ouvrage de leur prise en charge a retardé les travaux de reprise ;

- ayant subi un retard de six mois des travaux d'extension de leur maison et la reprise des désordres générant des troubles de jouissance pendant dix-neuf jours, ils sont fondés à demander la somme de 8000 euros à ce titre, soit 422 euros par jour de retard ;

- la somme demandée est justifiée par l'ensemble des préjudices de jouissance subis pendant le déroulement du chantier et ceux à prévoir pendant les travaux de reprise

- des frais de constats d'huissier, d'un montant de 250 euros, engagés avant le démarrage des travaux d'extension de leur séjour sont justifiés et sont distincts du référé préventif.

Par des mémoires enregistrés les 21 avril 2021 et 22 février 2022, l'OPH Aquitanis, représenté par Me Coronat, demande au tribunal de limiter le montant de la condamnation prononcée à son encontre à la somme de 5 873, 16 euros, de condamner la société Demathieu Bard Construction à la relever indemne de toute condamnation et de mettre à la charge de la société la Demathieu Bard Construction la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- il est fondé à demander à être garanti par la société Demathieu Bard Construction dès lors que cette société a réalisé les travaux de la résidence et que la réception des travaux est intervenue sous réserve des conclusions du référé préventif ;

- l'absence de liaisonnement en tête des murs de façade demeure une des conditions de l'apparition des désordres ; de ce fait, les travaux de reprise des liaisonnements doivent rester à la charge des propriétaires et la demande présentée pour la réalisation d'un portail métallique doit être rejetée ;

- dans la mesure où il n'est pas démontré d'impossibilité technique de réaliser les travaux de reprise préconisés par l'expert judiciaire, la demande d'indexation sur le prix de la construction doit être écartée ;

- la réalité du préjudice de jouissance n'est pas établie et son montant n'est pas justifié ;

- les frais d'huissier n'ont pas été utiles au litige ;

- étant partie aux opérations d'expertise, cette dépense est superflue.

Par des mémoires enregistrés les 31 janvier et 16 mars 2022, la société Demathieu Bard Construction, représentée par Me Belleville, demande au tribunal, à titre principal, de débouter l'OPH Aquitanis des demandes présentées contre elle, à titre subsidiaire, de débouter Mme B et M. A de leur demande relative aux travaux de confortement de la structure, du préjudice de jouissance, de l'actualisation sur l'indice du coût de la construction et des frais de constat d'huissier, de condamner en toute hypothèse l'OPH Aquitanis à la relever indemne de toute condamnation dans la proportion allouée par le tribunal, qui ne pourra être inférieure à la moitié des condamnations, et enfin de mettre à la charge de l'OPH Aquitanis la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Elle fait valoir que :

- ni l'OPH Aquitanis, ni les requérants ne démontrent l'imputabilité des désordres à son intervention ;

- les désordres allégués trouvent leur origine dans un défaut de conception ou de réalisation de leur immeuble ;

- la formation des désordres trouve directement leur origine dans l'absence de liaisonnement en tête des murs de l'immeuble ;

- l'OPH Aquitanis n'est recevable à agir à son encontre qu'en cas de réserves apportées au décompte général du marché en rapport direct avec le dommage ;

- or aucune mention, ni réserve n'ont été portées sur le DGD en lien avec les désordres ;

- à titre subsidiaire, s'agissant du quantum des demandes formulées par les requérants, ils ne sont pas fondés à demander une somme au titre de la mise en place d'un portique métallique, dès lors que cette somme est destinée à pallier une fragilité préexistante de l'immeuble ;

- le démarrage des travaux a été un facteur de déclenchement des désordres de l'immeuble des requérants, de sorte que le coût des travaux ne peut être considéré comme étant à la charge du maître d'ouvrage ;

- il n'y a pas lieu d'indexer les sommes réclamées sur l'indice BT 01, car les défendeurs n'ont pas à subir les conséquences de l'allongement du procès résultant de la saisine d'une juridiction incompétente ;

- elle n'a été appelée à la cause que tardivement ;

- s'agissant de montants modestes, les travaux de reprise auraient pu être engagés ;

- les troubles de jouissance dont se plaignent les requérants sont mineurs et n'ont pas entravé la jouissance des lieux ;

- ils ne peuvent se prévaloir de troubles de jouissance liés aux travaux de pose d'un tirant métallique dès lors que la réalisation de cette mesure est due à un défaut constructif d'origine ;

- ils ne sont pas fondés à demander le remboursement de leur frais d'huissier car le recours à un constat d'huissier en 2016 s'avère superfétatoire ;

- elle est fondée à demander que l'OPH Aquitanis la relève indemne de toute condamnation dans une proportion qui ne peut être inférieure à 50 %.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme de Paz, rapporteure ;

- les conclusions de Mme Jaouën, rapporteure publique,

- et les observations de Me Moleres, représentant Mme B, de Me Bourié représentant l'OPH d'Aquitanis, et de Me Belleville représentant la société Demathieu Bard Construction.

Considérant ce qui suit :

1. M. A et Mme B sont propriétaires d'une maison d'habitation implantée sur une parcelle cadastrée section RC n° 95, rue Barreyre à Bordeaux. Préalablement à l'édification d'un ensemble immobilier sur la parcelle voisine cadastrée section RC n° 97, située au 102 avenue Emile Counord, l'office public de l'habitat [PL1](OPH) Aquitanis a demandé au juge des référés du tribunal de grande instance de Bordeaux une expertise judiciaire d'état des lieux avant et après travaux, auquel il a été fait droit par une ordonnance du 5 août 2013. L'expert judiciaire a procédé à la visite de tous les immeubles riverains concernés par les travaux et a remis son rapport préliminaire le 12 février 2014. Après avoir procédé à plusieurs visites des immeubles riverains au cours et en fin de chantier, l'expert judiciaire a remis son rapport final le 31 août 2017. Estimant, à la suite de cette remise, que l'opération de travaux publics avait été à l'origine de désordres affectant leur immeuble, M. A et Mme B, après avoir lié le contentieux indemnitaire auprès de l'OPH Aquitanis, demandent au tribunal, dans leur dernier état de leurs écritures la condamnation solidaire de l'OPH Aquitanis et de la société Demathieu Bard Construction à réparer les préjudices que leur ont causés ces travaux. L'OPH Aquitanis demande à être relevée indemne de toute condamnation éventuelle par la société Demathieu Bard Construction, et réciproquement.

Sur la responsabilité :

2. Même en l'absence de faute, le maître de l'ouvrage et, le cas échéant, l'entrepreneur chargé des travaux sont responsables vis-à-vis des tiers des dommages causés à ceux-ci par l'exécution d'un travail public, à moins que ces dommages ne soient imputables à un cas de force majeure ou à une faute de la victime. Ces tiers ne sont pas tenus de démontrer le caractère grave et spécial du préjudice qu'ils subissent lorsque le dommage présente un caractère accidentel. Dans le cas d'un dommage causé à un immeuble, la fragilité ou la vulnérabilité de celui-ci ne peuvent être prises en compte pour atténuer la responsabilité du maître de l'ouvrage, sauf lorsqu'elles sont elles-mêmes imputables à une faute de la victime. En dehors de cette hypothèse, de tels éléments ne peuvent être retenus que pour évaluer le montant du préjudice indemnisable.

3. Il résulte de l'instruction, et notamment des rapports de l'expert judiciaire des 12 février 2014 et 31 août 2017, qu'en dehors de la présence de fissures constatées en tableaux des baies de façades côté rue et dans les murs du garage, l'immeuble des requérants ne comportait aucune dégradation avant les travaux immobiliers entrepris sur la parcelle voisine par l'OPH Aquitanis. Il ressort du rapport du 31 août 2017 que des désordres sont apparus au mois d'août 2015, simultanément au démarrage des travaux des fondations des immeubles sur la parcelle de l'OPH Aquitanis par la société Demathieu Bard Construction. Ces désordres ont consisté en des fissurations importantes constatées sur les murs et les plafonds intérieurs des chambres, des microfissures dans le plafond de la cuisine et du salon, une fissure sur le mur extérieur côté cuisine et une désolidarisation apparente à l'angle entre le chéneau entre la façade et l'immeuble voisin. De ces constatations, il peut être tenu pour suffisamment établi que les travaux de construction réalisés sur la parcelle appartenant à l'OPH Aquitanis par la société Mathieu Bard Construction sont directement à l'origine des désordres affectant l'immeuble des requérants. Si l'expert a relevé que l'absence de liaisonnement en tête des murs de la façade demeure une des conditions de l'apparition des désordres, toutefois, celui-ci n'a joué aucun effet déclencheur sur ces derniers. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que l'immeuble des requérants aurait présenté une fragilité ou une vulnérabilité particulière résultant d'une faute de ceux-ci. Par suite, cette circonstance n'est pas, en l'absence de fragilité ou de vulnérabilité de l'immeuble résultant d'une faute de la victime, une cause exonératoire de responsabilité et ne peut être prise en compte qu'au stade de l'évaluation des préjudices. Dès lors, M. A et Mme B sont fondés à rechercher la responsabilité solidaire de l'OPH Aquitanis et de la société Demathieu Bard Construction à réparer les préjudices qu'ils ont subis.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les travaux de reprise :

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que le coût de rebouchage des fissures causées par les travaux publics, et de reprise des enduits et de la peinture s'élève à la somme non contestée par les parties défenderesse de 5 686,46 euros toutes taxes comprise, à la prise en charge de laquelle les requérants ont droit. En revanche, ils ne sont pas fondés à demander le versement de la somme de 6 109,13 euros relative à la réalisation d'un tirant métallique destiné à remédier à l'absence de liaisonnement en tête des murs de l'immeuble, qui est sans lien avec les travaux réalisés pour l'OPH Aquitanis. Par suite, le préjudice subi par M. A et par Mme B au titre des travaux de reprise doit être évalué à la somme de 5 686,46 euros.

5. Par ailleurs, le coût des travaux de réfection doit être évalué à la date où leur cause ayant pris fin et leur étendue étant connue, il pouvait être procédé aux travaux destinés à les réparer et il n'en va autrement que si ces travaux sont retardés pour une cause indépendante de la volonté de la victime. En l'espèce, cette date est celle du 31 août 2017, à laquelle l'expert a déposé son rapport, lequel définit avec une précision suffisante la nature et l'étendue des travaux nécessaires. Si M. A et Mme B demandent que la somme allouée au titre des frais de réfection soit actualisée sur la base de l'indice BT 01 pour la période courant entre le 31 août 2017 et la mise à disposition du présent jugement, en faisant valoir leurs difficultés financières et les contestations opposées par les parties défenderesses sur leur paiement, il n'y a pas lieu de faire droit à cette demande eu égard au montant limité des travaux, et en l'absence de toute démonstration étayée de l'incapacité financière alléguée par les requérants.

En ce qui concerne les troubles de jouissance :

6. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expert judiciaire, que la durée prévisible des travaux de reprise a été évaluée à dix-neuf jours. M. A et Mme B établissent ainsi l'existence de troubles de jouissance, dont il sera fait une juste appréciation en fixant ce chef de préjudice à la somme de 2 000 euros.

En ce qui concerne les frais de constat d'huissier :

7. Il résulte de l'instruction que, le 3 février 2016, les requérants ont fait réaliser un constat avant la réalisation des travaux d'extension de leur maison, dont il ressort qu'il n'y a eu aucune évolution des fissures depuis les constatations de l'expert judiciaire. Contrairement à ce que soutiennent les parties défenderesses, il ressort du rapport d'expertise ordonnée par le juge judiciaire daté du 31 août 2017 que ce constat a été utile. Par suite, les requérants sont fondés à demander le paiement de la somme de 250 euros au titre des frais qu'ils ont engagés.

8. Il résulte de ce qui précède que l'OPH Aquitanis et la société Demathieu Bard Construction doivent être condamnés à payer solidairement aux requérants la somme totale de 7 936,46 euros.

Sur les conclusions d'appel en garantie réciproques :

9. Lorsque sa responsabilité est mise en cause par la victime d'un dommage dû aux désordres affectant un ouvrage public, le constructeur de celui-ci est fondé, sauf clause contractuelle contraire, à demander à être garanti en totalité par le maître d'ouvrage dès lors que la réception des travaux à l'origine des dommages a été prononcée sans réserve et que ce constructeur ne peut pas être poursuivi au titre de la garantie de parfait achèvement ni de la garantie décennale. Il n'en irait autrement que dans le cas où la réception n'aurait été acquise au constructeur qu'à la suite de manœuvres frauduleuses ou dolosives de sa part.

10. La société Demathieu Bard Construction se prévaut de la réception définitive des immeubles, prononcée le 14 décembre 2016, sous réserve notamment des conclusions du référé préventif. Il résulte de l'instruction que les réserves émises ont toutes été levées le 5 juin 2018 par l'OPH Aquitanis. Par suite, faute d'établir que la réception a été acquise à la suite de manœuvres dolosives et en l'absence de stipulations contractuelles prolongeant la responsabilité de l'entreprise, le maitre d'ouvrage n'est pas fondé à appeler en garantie la société Demathieu Bard Construction. En revanche, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que la société Demathieu Bard Construction est fondé à demander à être garantie en totalité de la condamnation solidaire par l'OPH Aquitanis.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'OPH Aquitanis la somme de 1 500 euros à verser aux requérants en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a pas lieu, pour le surplus de faire droit aux conclusions des parties présentées au même titre.

DECIDE :

Article 1er : L'OPH Aquitanis et la société Demathieu Bard Construction sont condamnés à payer solidairement à M. A et à Mme B la somme de 7 936,46 euros.

Article 2. L'OPH Aquitanis est condamné à garantir la société Demathieu Bard Construction de la condamnation prononcée à l'article 1er.

Article 3 : L'OPH Aquitanis versera la somme de 1 500 euros à verser à M. A et à Mme B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et Mme E B, à l'office public d'habitat Aquitanis et à la société Demathieu Bard Construction.

Délibéré après l'audience du 15 juin 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Pouget, président,

- Mme De Paz, première conseillère,

- Mme Patard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juillet 2022.

La rapporteure,

D. de PAZ

Le président,

L. POUGET

Le greffier,

A. PONTACQ

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne et à tous huissiers à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier

[PL1]Pour le greffe : mettre des bornes d'anonymisation

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