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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2100355

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2100355

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2100355
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
FormationJU-5ème chambre
Avocat requérantBALTAZAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 22 janvier 2021, 7 février 2022 et 19 février 2022, la société anonyme d'HLM Domofrance, représentée par Me Baltazar, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 23 novembre 2020, par laquelle la préfète de la Gironde a rejeté le recours préalable indemnitaire qu'elle a formé le 16 octobre 2020, en raison du refus de concours de la force publique qui lui a été opposé ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser en réparation de son préjudice résultant du refus de la préfète de la Gironde de lui accorder le concours de la force publique, la somme 11 832,23 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'Etat en refusant d'accorder le concours de la force publique, sans motif légitime, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité ;

- son préjudice se caractérise par une privation de jouissance de son bien qui peut être évalué à 2 000, ainsi que par une privation de jouissance de loyers évalué à 8 832,23 euros et des troubles de gestion liés à la contrainte d'engager diverses actions pour assumer l'exécution de sa mission dans le domaine du logement social, qui sont évalués à 1 000 euros ;

- la responsabilité sans faute de l'Etat peut être engagée pour rupture d'égalité devant les charges publiques ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 décembre 2021, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la responsabilité de l'Etat ne peut être engagée que sur le fondement de la responsabilité sans faute pour rupture d'égalité devant les charges publiques ;

- la période de responsabilité de l'Etat s'étend du 5 août 2019 au 2 juillet 2021, date à laquelle elle a octroyer le concours de force publique ;

- les préjudices dont il est demandé l'indemnisation ne sont pas justifiés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Pauziès, vice-président, pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pauziès, rapporteur,

- les conclusions de Mme Prince-Fraysse, rapporteure publique,

- et les observations de Me Baltazar, représentant la société d'HLM Domofrance.

Considérant ce qui suit :

1. La société SA Logevie louait à M. B A, un logement situé à Floirac, Résidence l'Espérance, 36 rue de la fraternité, depuis le 18 septembre 2015. Par ordonnance du 9 mars 2018, le juge des référés du tribunal d'instance de Bordeaux a constaté l'acquisition de la clause résolutoire de plein droit mais en a suspendu ses effets et a accordé à M. A la faculté de libérer de sa dette locative. Le 31 octobre 2018, un commandement de quitter les lieux a été notifié par voie d'huissier à M. A. Le 29 mars 2019, une cessation de branche d'activité a été réalisée entre la société SA Logevie et la société SA Domofrance, par laquelle le cessionnaire est subrogé de plein droit dans les droits et actions du cédant contre les locataires et occupants des biens à quelque titre que ce soit, et notamment au titre des créances et réparations locatives, de tous contentieux, actions et instances en cours à cette date. La société Domofrance a sollicité, le 5 juin 2019, le concours de la force publique auprès des services de la préfecture. Une demande itérative a été faite le 19 mars 2020. Par courrier du 16 octobre 2020, la société requérante a adressé à la préfète de la Gironde une demande indemnitaire préalable. Par la requête susvisée, la SA d'HLM Domofrance demande au tribunal décision du 23 novembre 2020, par laquelle la préfète de la Gironde a rejeté le recours préalable indemnitaire qu'elle a formé le 16 octobre 2020 et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 11 832,23 euros.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En formulant des conclusions indemnitaires, la société d'HLM Domofrance a donné à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de la société requérante à percevoir la somme qu'elle réclame, les vices propres dont seraient, le cas échéant, entachées les décisions qui ont lié le contentieux sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision du 23 novembre 2020 par laquelle la préfète de la Gironde a refusé de faire droit au recours indemnitaire préalable présentée par la société requérante doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat et la période indemnisable :

3. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. / () Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus. () ".

4. Il résulte des dispositions précitées que le représentant de l'Etat, saisi d'une demande en ce sens, doit prêter le concours de la force publique en vue de l'exécution des décisions de justice ayant force exécutoire. Seules des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public, ou des circonstances postérieures à une décision de justice ordonnant l'expulsion d'occupants d'un local, faisant apparaître que l'exécution de cette décision serait de nature à porter atteinte à la dignité de la personne humaine, peuvent légalement justifier, sans qu'il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique. Il résulte des dispositions de l'article R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution que l'autorité de police dispose, sous réserve des dispositions relatives à la trêve hivernale, d'un délai de deux mois pour assurer l'exécution forcée d'un jugement d'expulsion et que, passé ce délai, le justiciable nanti d'un tel jugement est en droit d'obtenir réparation intégrale des préjudices dont l'inexécution de la décision de justice, quelle qu'en soit la cause, est à l'origine, de manière directe et certaine.

5. Il résulte de l'instruction que la société d'HLM Domofrance a sollicité le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de M. A par un courrier du 3 juin 2019, puis a réitéré sa demande par un courrier du 19 mars 2020. Faute pour l'Etat d'avoir donné suite à la demande de concours de la force publique pour procéder à l'exécution de l'ordonnance rectificative du 9 mars 2018 du juge des référés du tribunal d'instance de Bordeaux dans le délai normal de deux mois dont il disposait avant d'agir, expirant le 4 août 2019 par application des dispositions de l'article R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution, sa responsabilité s'est trouvée engagée à compter du 5 août 2019.

En ce qui concerne les préjudices indemnisables :

6. Le juge saisi d'un recours indemnitaire tendant à la réparation des préjudices résultant d'un refus de concours de la force publique doit évaluer ces préjudices jusqu'à la date à laquelle le requérant en a arrêté le décompte dans son dernier mémoire. Ainsi, la société d'HLM Domofrance a droit à réparation de ses préjudices financiers du 5 août 2019 au 4 août 2021, date à laquelle M. A a quitté les lieux.

7. Le montant dont l'Etat est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité.

8. Eu égard au décompte locatif produit par la société requérante, non contesté par la préfète de la Gironde, il y a lieu, en l'espèce, de condamner l'Etat à verser à la société Domofrance la somme de 8 004.17 euros correspondant à la somme que la société Domofrance a sollicité dans sa demande préalable pour la période comprise entre le 5 août 2019 et le 4 août 2021.

9. Si la société requérante se prévaut d'un préjudice résultant de l'immobilisation de son bien à raison du refus de concours de la force publique pour expulser les occupants sans titre du logement lui appartenant, elle n'établit pas qu'elle aurait subi un préjudice distinct de la perte des loyers. Dans ces conditions, il y a lieu de rejeter sa demande indemnitaire de 2 000 euros présentée à ce titre.

10. Il sera fait une juste appréciation des troubles de gestion résultant pour la société requérante de la décision de refus de concours de la force publique en les évaluant à la somme de 1 000 euros.

11. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à la société Domofrance la somme de 9 004.17 euros.

Sur la subrogation de l'Etat dans les droits du propriétaire sur les occupants :

12. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités allouées par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi. Par suite, lorsqu'il condamne l'Etat à indemniser le propriétaire auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants d'un local, le juge doit, au besoin d'office, subroger l'Etat, dans la limite de l'indemnité mise à sa charge, dans les droits que le propriétaire peut détenir sur les occupants au titre de l'occupation irrégulière de son bien pendant la période de responsabilité de l'Etat.

13. Il y a lieu de subordonner le versement à la société Domofrance de l'indemnité fixée par le présent jugement à la subrogation de l'Etat, dans la limite du montant de cette indemnité, dans les droits que détiendrait cette dernière sur les occupants des locaux en litige au titre de leur occupation irrégulière pendant la durée de responsabilité de l'Etat.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Domofrance et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er: L'Etat est condamné à verser à la société Domofrance la somme de 9 004,17 euros.

Article 2 : Le paiement de l'indemnité est subordonné à la subrogation de l'État dans les droits de la société Domofrance.

Article 3 : L'Etat versera à la société Domofrance la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SA d'HLM Domofrance et à la préfète de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

Le président désigné,

J-C. PAUZIÈS La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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