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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2101807

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2101807

lundi 21 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2101807
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
FormationJU-6ème chambre
Avocat requérantSELARL CAROLINE LAVEISSIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 12 avril et 27 décembre 2021, la société civile immobilière (SCI) Club des cinq, représentée par Me Caroline Laveissière, avocate, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 41 084,47 euros en réparation des différents chefs de préjudice résultant du refus de la préfète de la Gironde de lui accorder le concours de la force publique, pour la période du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020, cette somme devant être assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement d'une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle est fondée à demander la réparation de ses préjudices sur le fondement de la responsabilité sans faute et pour faute de l'Etat ;

- elle subit une perte financière d'un montant de 11 084,47 euros au titre des loyers, pour la période allant du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020 ;

- elle subit une restriction à son droit de propriété, résultant de la perte de valeur de son bien, qui peut être indemnisée à hauteur de 20 000 euros ;

- elle subit un préjudice causé par l'absence de bail, qu'elle évalue à 10 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 novembre 2021, la préfète de la Gironde conclut à la limitation de l'indemnité à verser à la SCI Club des cinq à la somme de 8 868,72 euros et au rejet du surplus de la requête.

Elle soutient que :

- compte tenu de l'atteinte à la dignité de la personne humaine que pourrait entrainer le concours de la force publique, la responsabilité de l'Etat résultant du refus d'octroi du concours de la force publique ne peut être engagée que sur le fondement de la responsabilité sans faute pour rupture d'égalité devant les charges publiques ;

- compte tenu de l'indemnisation déjà accordée par effet du jugement du tribunal administratif de Bordeaux n° 1900677, la responsabilité de l'Etat ne peut être engagée qu'à compter du 1er janvier 2019 ;

- la privation de loyers dont la requérante demande indemnisation sur la période du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020 n'est justifiée qu'à hauteur de 8 868,72 euros ;

- la requérante n'apporte pas la preuve de la réalité d'un autre préjudice lié à son droit de propriété, qui serait indemnisable.

Par une ordonnance du 14 février 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 25 mars 2022 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Molina-Andréo, magistrate désignée,

- les conclusions de Mme Passerieux, rapporteure publique,

- et les observations de Me Roncin, représentant la SCI Club des cinq.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Club des cinq est devenue propriétaire le 4 janvier 2005 d'un appartement situé 46 rue Pierre Bérégovoy à Cenon, qui est occupé depuis le 1er février 1967 par M. et Mme A. Ces derniers ne payant pas leur loyer, la cour d'appel de Bordeaux, par un arrêt du 3 avril 2014 devenu définitif, a constaté la résiliation de leur bail à compter du 12 février 2010 et autorisé leur expulsion. Un commandement de quitter les lieux a été signifié à M. et Mme A le 29 avril 2014. Par jugement du 10 octobre 2014, le juge de l'exécution leur a accordé, sur leur demande, un délai d'un an à compter du 29 avril 2014 pour quitter les lieux. La SCI Club des cinq a par ailleurs demandé le 4 juillet 2014 au préfet de la Gironde le concours de la force publique pour faire exécuter l'arrêt de la cour d'appel de Bordeaux du 3 avril 2014. Le préfet a accédé à cette demande par une décision du 20 avril 2016, dont il a toutefois suspendu l'exécution par une nouvelle décision du 27 mai 2016. Sur saisine de la SCI Club des cinq, le tribunal administratif de Bordeaux, par un jugement devenu définitif du 11 juin 2020, n° 1900677, a admis la responsabilité sans faute de l'Etat à compter du 30 avril 2015 et alloué à la société une indemnité de 18 146,70 euros au titre des préjudices subis jusqu'au 31 décembre 2018. Par la présente requête, la SCI Club des cinq demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 41 084,47 euros en réparation des préjudices qu'elle estime subir du fait du refus persistant de concours de la force publique.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat et la période indemnisable :

2. Il résulte des dispositions précitées de l'article R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution que l'autorité de police dispose, sous réserve des dispositions relatives à la trêve hivernale, d'un délai de deux mois pour assurer l'exécution forcée d'un jugement d'expulsion et que, passé ce délai, le justiciable nanti d'un tel jugement est en droit d'obtenir réparation intégrale des préjudices dont l'inexécution de la décision de justice, quelle qu'en soit la cause, est à l'origine, de manière directe et certaine.

3. Il résulte de l'instruction que la SCI Club des cinq a sollicité le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion des époux A du logement lui appartenant, par acte d'huissier du 4 juillet 2014. Compte tenu du jugement du 10 octobre 2014 du juge de l'exécution ayant accordé aux intéressés un délai d'un an à compter du 29 avril 2014 pour quitter les lieux, le tribunal administratif de Bordeaux a, par le jugement n° 1900677 susmentionné, engagé la responsabilité de l'Etat à compter du 30 avril 2015 et alloué à la société une indemnité de 18 146,70 euros au titre des préjudices subis jusqu'au 31 décembre 2018.

4. Il résulte toutefois de l'instruction que les époux A occupent toujours les lieux et que la préfète de la Gironde, compte tenu d'une évaluation sociale réalisée le 20 février 2020 concernant les occupants du logement, continue de refuser d'accorder le concours de la force publique. Par suite, la responsabilité de l'Etat se trouve à nouveau engagée à compter du 1er janvier 2019.

En ce qui concerne les préjudices indemnisables :

5. Le juge saisi d'un recours indemnitaire tendant à la réparation des préjudices résultant d'un refus de concours de la force publique doit évaluer ces préjudices jusqu'à la date à laquelle le requérant en a arrêté le décompte dans son dernier mémoire. Ainsi, la SCI Club des cinq a droit à réparation de ses préjudices financiers du 1er janvier 2019, conformément à ce qui a été dit au point précédent, jusqu'au 31 décembre 2020, date à laquelle elle en a arrêté le décompte.

6. Le montant dont l'Etat est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité.

7. En premier lieu, si l'arrêt de la cour d'appel de Bordeaux du 3 avril 2014 a fixé une indemnité d'occupation de 586,88 euros par mois, dont les occupants s'acquittent, la requérante produit le rapport en date du 17 novembre 2016 d'un expert immobilier qui évalue la valeur locative de l'appartement à 920 euros par mois. Les parties s'accordent pour considérer que la SCI Club des cinq aurait eu la possibilité, au titre de la période de responsabilité indemnisable, de louer le bien pour la somme de 920 euros par mois si les occupants actuels en avaient été expulsés. La requérante justifie également des sommes qu'elle a dû régler sur la période en cause au titre des charges, soit 92,40 euros par mois en 2019 et 92,25 euros par mois en 2020. Par suite, il y a lieu de condamner l'Etat à verser à la société requérante, pour la période du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020, un montant total de 10 210,68 euros (5106,24 euros au titre de 2019 et 5 104,44 euros au titre de 2020).

8. En deuxième lieu, la requérante demande le versement d'une somme de 20 000 euros au titre de la perte de valeur vénale de son appartement. Toutefois, s'il ressort du rapport de l'expert mentionné au point 7 que le prix de vente de celui-ci pouvait être évalué, fin 2016, à la somme de 184 000 euros, aucune pièce ne permet d'établir que le bien aurait subi des dégradations, ni que sa valeur aurait diminué au cours de la période de responsabilité de l'Etat. Dans ces conditions, il y a lieu de rejeter la demande présentée au titre de la perte de valeur vénale de la propriété de la société.

9. En dernier lieu, en se bornant à faire valoir que son appartement n'est plus loué dans le cadre d'un bail, la requérante n'établit pas qu'elle subirait un préjudice de jouissance distinct de la perte subie sur les loyers et charges déjà prises en compte au point 7. Par suite, il y a lieu de rejeter sa demande d'un montant de 10 000 euros présentée à ce titre.

10. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à la SCI Club des cinq la somme de 10 210,68 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

11. La SCI Club des cinq a droit, ainsi qu'elle le demande, aux intérêts au taux légal à compter du 28 janvier 2021, date de réception de sa demande préalable par la préfecture de la Gironde. Il y a également lieu de faire droit à la demande de capitalisation des intérêts à compter du 28 janvier 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle ultérieure à compter de cette date.

Sur la subrogation de l'Etat dans les droits du propriétaire sur les occupants :

12. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités allouées par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi. Par suite, lorsqu'il condamne l'Etat à indemniser le propriétaire auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants d'un local, le juge doit, au besoin d'office, subroger l'Etat, dans la limite de l'indemnité mise à sa charge, dans les droits que le propriétaire peut détenir sur les occupants au titre de l'occupation irrégulière de son bien pendant la période de responsabilité de l'Etat.

13. Il y a lieu de subordonner le versement à la SCI Club des cinq de l'indemnité fixée par le présent jugement à la subrogation de l'Etat, dans la limite du montant de cette indemnité, dans les droits que détiendrait cette dernière sur les occupants des locaux en litige au titre de leur occupation irrégulière pendant la durée de responsabilité de l'Etat.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à la SCI Club des cinq au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la SCI Club des cinq la somme de 10 210,68 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 28 janvier 2021. Les intérêts seront capitalisés au 28 janvier 2022, ainsi qu'à chaque échéance annuelle ultérieure à compter de cette date, afin de produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le paiement de l'indemnité est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits de la SCI Club des cinq.

Article 3 : L'Etat versera à la SCI Club des cinq la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SCI Club des cinq et à la préfète de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2022.

La magistrate désignée,

B. B La greffière,

L. SIXDENIERS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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