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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2102699

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2102699

lundi 15 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2102699
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSCP PIELBERG - KOLENC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 31 mai 2021, 1er mars et 18 mai 2022, Mme A B, représentée par Me Hiriart, avocate, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Sarlat à lui verser la somme de 81 278,31 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'illégalité de la décision du 28 juin 2019 par laquelle le directeur du centre hospitalier de Sarlat a prononcé son licenciement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Sarlat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable dès lors qu'elle a présenté, par courrier du 13 juillet 2021 réceptionné le 21 juillet suivant, une demande indemnitaire préalable à laquelle le centre hospitalier n'a pas répondu ;

- la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Sarlat est engagée en raison de l'illégalité de la décision de licenciement du 28 juin 2019, laquelle a été reconnue par jugement n° 1905712 du 17 décembre 2020 du tribunal administratif de Bordeaux ;

- elle est fondée à solliciter l'indemnisation de ses préjudices ; en premier lieu, elle a subi un préjudice financier devant être indemnisé, d'une part, à hauteur de 16 548,38 euros au titre de la perte de revenus et, d'autre part, à hauteur de 45 729,93 euros au titre de l'amputation prématurée de ses droits à chômage ; en deuxième lieu, son préjudice moral doit être évalué à hauteur de 15 000 euros ; en dernier lieu, ses frais annexes doivent être indemnisés à hauteur de 4 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 1er février et 13 avril 2022, le centre hospitalier de Sarlat, représenté par la SCP KPL Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la requérante sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- à titre principal, la requête est irrecevable pour défaut de demande indemnitaire préalable ;

- à titre subsidiaire, la requête est infondée.

Par une ordonnance du 20 mai 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 20 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983,

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Passerieux, conseillère,

- les conclusions de M. Dufour, rapporteur public,

- les observations de Me Hiriart, représentant Mme B,

- et les observations de Me Pielberg, représentant le centre hospitalier de Sarlat.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a été recrutée sous contrat à durée indéterminée à compter du 2 mai 2016 par le centre hospitalier de Sarlat, en qualité d'attachée d'administration hospitalière, pour exercer ses fonctions à temps plein au service des finances. Comme le permettait l'article 12 du contrat, une convention du 17 novembre 2017 l'a mise à disposition du centre hospitalier de Domme à raison d'une journée par semaine pour exercer les mêmes fonctions dans cet établissement, lequel partage depuis le 1er janvier 2016 une direction commune avec les centres hospitaliers de Périgueux, Lanmary et Sarlat, confiée au directeur du centre hospitalier de Périgueux, chaque établissement conservant sa personnalité juridique et son autonomie financière. Mme B a dénoncé cette convention par lettre du 20 février 2019, et par lettre du 7 mars 2019, le directeur délégué du centre hospitalier de Sarlat lui a proposé le poste d'attaché au pôle " affaires financières " des hôpitaux de Sarlat et Domme dans le cadre d'une réorganisation des services financiers, économiques, généraux et logistiques des deux établissements, avec une répartition de son activité à proportion de 60 % pour Sarlat et 40 % pour Domme. Mme B ayant implicitement refusé cette modification substantielle de son contrat, elle a été licenciée par une décision du 28 juin 2019. A la suite de l'annulation de cette décision de licenciement par jugement n° 1905712 du 17 décembre 2020 du tribunal administratif de Bordeaux, confirmé par un arrêt n° 21BX00111 du 2 février 2023 de la cour administrative d'appel de Bordeaux, le centre hospitalier de Sarlat a procédé à la réintégration de l'intéressée le 28 février 2021. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal de condamner le centre hospitalier de Sarlat à lui verser la somme de 81 278,31 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'illégalité de la décision du 28 juin 2019 par laquelle le directeur du centre hospitalier de Sarlat a prononcé son licenciement.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées. En revanche, les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.

4. Il résulte de l'instruction que, par courrier du 13 juillet 2021, reçu le 21 juillet suivant, Mme B a demandé au directeur du centre hospitalier de Sarlat la réparation des préjudices financiers et moraux qu'elle estime avoir subis du fait, d'une part, de l'illégalité de la décision du 28 juin 2019 prononçant son licenciement et, d'autre part, des circonstances de sa réintégration. Le silence gardé par le centre hospitalier sur cette demande a eu pour effet de faire naître en cours d'instance une décision implicite de rejet qui a lié le contentieux indemnitaire à l'égard de l'intéressée. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense sur ce point doit être écartée.

En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier de Sarlat :

5. D'une part, il résulte de l'instruction que, par jugement n° 1905712 du 17 décembre 2020, confirmé par un arrêt n° 21BX00111 du 2 février 2023 de la cour administrative d'appel de Bordeaux, le tribunal administratif de Bordeaux a, d'une part, annulé pour méconnaissance de l'obligation de reclassement le licenciement de Mme B prononcé le 28 juin 2019, ainsi que la décision implicite de rejet du recours gracieux formé par l'intéressée contre cette décision le 2 juillet 2019, et, d'autre part, enjoint au centre hospitalier de Sarlat de procéder à la réintégration de Mme B dans un délai de deux mois.

6. D'autre part, il résulte de l'instruction que Mme B a été réintégrée par le centre hospitalier de Sarlat à compter du 28 février 2021 sur un emploi de chargée de mission aux finances. Il n'est pas contesté que ce nouveau poste n'est ni identique ni équivalent au poste de responsable des finances qu'elle occupait antérieurement à son éviction illégale.

7. L'illégalité entachant, d'une part, la décision de licenciement de Mme B et, d'autre part, les conditions de sa réintégration, est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier de Sarlat et présente un lien de causalité avec les préjudices dont Mme B demande réparation.

En ce qui concerne les préjudices :

8. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions. Il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations nettes que l'agent a pu se procurer par son travail et des allocations pour perte d'emploi perçues au cours de la période d'éviction ainsi que, le cas échéant, les sommes perçues à titre d'indemnité de licenciement. La réparation intégrale du préjudice de l'intéressé peut également comprendre, à condition que l'intéressé justifie du caractère réel et certain du préjudice invoqué, celle de la réduction de droits à l'indemnisation du chômage qu'il a acquis durant la période au cours de laquelle il a été employé du fait de son éviction de son emploi avant le terme contractuellement prévu.

9. En premier lieu, Mme B, qui a été recrutée par contrat à durée indéterminée par le centre hospitalier de Sarlat en qualité d'attachée d'administration hospitalière pour exercer ses fonctions au service des finances, bénéficiait antérieurement à son éviction irrégulière, d'une rémunération correspondant à l'indice majoré 640, auquel s'ajoutait l'indemnité compensatrice de logement, l'indemnité compensatrice CSG, l'indemnité de chaussures et l'indemnité de sujétion spéciale. Compte tenu des éléments de rémunération déterminés dans son contrat d'engagement, Mme B a subi un préjudice à raison de la privation de sa rémunération, pour la période allant du 8 septembre 2019 jusqu'à la date de sa réintégration effective, le 27 février 2021, diminué des cotisations sociales. Toutefois, l'indemnité compensatrice de logement et l'indemnité de chaussures sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions et ne sauraient être indemnisées, en application du point précédent. Par ailleurs, il convient de déduire de cette somme les allocations de perte d'emploi perçues par l'intéressée pendant la période considérée ainsi que l'indemnité de licenciement versée à cette dernière. En l'absence d'éléments précis permettant au juge de fixer le montant de l'indemnité qui lui est due à ce titre, il y a lieu de renvoyer Mme B devant le directeur du centre hospitalier de Sarlat pour que celui-ci liquide et lui verse une indemnité correspondant à la rémunération que l'intéressée aurait dû percevoir pendant cette période selon les modalités ainsi définies.

10. En deuxième lieu, Mme B sollicite le versement d'une somme de 45 729,93 euros au titre de la réduction prématurée de ses droits à chômage, ce qui la priverait de garanties pour l'avenir. Toutefois, il est constant que la requérante a perçu, durant l'intégralité de sa période d'éviction du service, des allocations au titre de la perte de son emploi. Par suite, sa demande, se rapportant à un préjudice purement éventuel, ne peut qu'être rejetée.

11. En troisième lieu, compte tenu, d'une part, des conditions d'éviction illégale de Mme B et, d'autre part, des circonstances de sa réintégration, dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral en lui allouant la somme de 5 000 euros.

12. En dernier lieu, Mme B ne justifie pas avoir exposé des frais de procédure autres que ses frais d'avocats, lesquels sont pris en compte dans le cadre de ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par suite, sa demande présentée au titre des frais annexes doit être rejetée.

13. Il résulte de ce qui précède que le centre hospitalier de Sarlat est condamné à verser à Mme B une somme de 5 000 euros au titre de son préjudice moral ainsi qu'une indemnité au titre de son préjudice professionnel, correspondant à la rémunération qu'elle aurait dû percevoir selon les modalités définies au point 9.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que réclame le centre hospitalier de Sarlat au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier de Sarlat la somme de 1 500 euros à verser à la requérante sur le même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Sarlat versera à Mme B une indemnité correspondant à la rémunération que l'intéressée aurait dû percevoir selon les modalités définies au point 9 du présent jugement, à laquelle s'ajoute une somme de 5 000 euros au titre du préjudice moral de Mme B.

Article 2 : Le centre hospitalier de Sarlat versera à Mme B la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par le centre hospitalier de Sarlat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au centre hospitalier de Sarlat.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Delvolvé, président,

Mme Mounic, première conseillère,

Mme Passerieux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2023

La rapporteure,

C. PASSERIEUX

Le président,

Ph. DELVOLVE

La greffière,

L. SIXDENIERS

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2102699

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