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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2102729

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2102729

mardi 3 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2102729
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL HOURCABIE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2102729, le 1er juin 2021, le département de Lot-et-Garonne, représenté par Me Hourcabie, avocat, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 28 948 316 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice subi du fait de la charge du coût du revenu de solidarité active (RSA) effectivement supporté en l'absence de compensation financière des revalorisations successives du RSA depuis le décret du 30 août 2013 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la méconnaissance par l'Etat de son obligation de compensation financière engage sa responsabilité ;

- l'Etat a méconnu son obligation de compensation de tout accroissement excessif d'une charge dont l'exercice a été transféré à une collectivité territoriale en vertu des articles 72 et 72-2 de la Constitution et des principes de libre administration et d'autonomie financière des collectivités territoriales qui en résultent, qui impliquent l'attribution à celles-ci de ressources en adéquation avec les dépenses liées à l'exercice des compétences transférées ;

- il résulte également de l'article L. 1614-2 du code général des collectivités territoriales une obligation pour l'Etat de compenser financièrement l'accroissement net de charges qu'il supporte consécutif à l'édiction des décrets de revalorisation du 30 août 2013, 3 octobre 2014, 6 octobre 2015, 29 septembre 2016 et 4 mai 2017 ;

- l'Etat a méconnu l'engagement pris par le Premier ministre dans son discours du 11 décembre 2012 de procéder à la compensation financière des revalorisations du RSA ;

- il a subi un préjudice du fait de cette absence de compensation, qu'il évalue, selon l'annexe financière produite, au montant de 28 948 316 euros, à parfaire et qui pourra être fixé à dire d'expert si le tribunal estime que les justifications apportées sont insuffisantes.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2021, la ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le département de Lot-et-Garonne ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 8 août 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 8 septembre 2023.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2102821, le 7 juin 2021 et des mémoires enregistrés les 26 et 28 avril 2022, le département de la Dordogne, représenté par Me Hourcabie, avocat, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 53 900 000 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice subi du fait de la charge du coût du revenu de solidarité active (RSA) effectivement supporté en l'absence de compensation financière des revalorisations successives du RSA depuis le décret du 30 août 2013 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la méconnaissance par l'Etat de son obligation de compensation financière engage sa responsabilité ; l'Etat a méconnu son obligation de compensation de tout accroissement excessif d'une charge dont l'exercice a été transféré à une collectivité territoriale en vertu des articles 72 et 72-2 de la Constitution et des principes de libre administration et d'autonomie financière des collectivités territoriales qui en résultent, qui impliquent l'attribution à celles-ci de ressources en adéquation avec les dépenses liées à l'exercice des compétences transférées ;

- il résulte également de l'article L. 1614-2 du code général des collectivités territoriales une obligation pour l'Etat de compenser financièrement l'accroissement net de charges qu'il supporte consécutif à l'édiction des décrets de revalorisation du 30 août 2013, 3 octobre 2014, 6 octobre 2015, 29 septembre 2016 et 4 mai 2017 ;

- l'Etat a méconnu l'engagement pris par le Premier ministre dans son discours du 11 décembre 2012 de procéder à la compensation financière des revalorisations du RSA ;

- les dispositifs créés par la loi de finances pour 2014 (DCP, FDS et DMTO) n'ont pas eu pour objet, ni permis la compensation des revalorisations exceptionnelles du RSA mais de compenser le reste à charge des trois allocations individuelles de solidarité supportées par les départements; l'arrêté du 2 décembre 2020 fixant le montant des accroissements de charges résultant pour les départements des revalorisations exceptionnelles du RSA, ne peut dispenser l'Etat de son obligation dès lors que cet arrêté se borne à fixer, a posteriori, le montant annuel des accroissements de charge à compter du 1er septembre 2018 et qu'aucun arrêté n'a été édicté pour fixer le montant des accroissements de charge résultant au titre des années 2013, 2014, 2015, 2016, 2017 et des deux premiers trimestres 2018 des décrets évoqués précédemment ;

- il a subi un préjudice du fait de cette absence de compensation financière, d'un montant de 53 900 000 euros correspondant à la charge du cout du RSA non compensée pour la période du 1er septembre 2013 au 1er septembre 2018, à parfaire et qui pourra être fixé à dire d'expert si le tribunal estime que les justifications apportées sont insuffisantes.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2021, la ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le département de la Dordogne ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 29 avril 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 29 juin 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la Constitution ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- la loi n° 2019-1479 du 28 décembre 2019 de finances pour 2020 ;

- la décision du Conseil constitutionnel n° 2019-796 DC du 27 décembre 2019 ;

- les décrets n° 2013-793 du 30 août 2013, n° 2014-1127 du 3 octobre 2014, n° 2015-1231 du 6 octobre 2015, n° 2016-1726 du 29 septembre 2016 et n° 2017-739 du 4 mai 2017 portant revalorisation du montant forfaitaire du revenu de solidarité active ;

- l'arrêté du 2 décembre 2020 fixant le montant des accroissements de charge résultant pour les départements des revalorisations exceptionnelles du RSA ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ballanger,

- les conclusions de Mme Champenois, rapporteure publique,

- et les observations de Me Hourcabie, représentant les départements de Lot-et-Garonne et de la Dordogne.

Considérant ce qui suit :

1. Par cinq décrets du 30 août 2013, du 3 octobre 2014, du 6 octobre 2015, du 29 septembre 2016 et du 4 mai 2017, l'Etat a revalorisé le montant forfaitaire du revenu de solidarité active (RSA) prévu dans le cadre du " plan pauvreté " adopté en juillet 2013, de 10 % en cinq ans. Par un arrêté du 2 décembre 2020, pris sur injonction du jugement n°s 1815544, 1815545 et 1816740 du 30 juin 2020 du tribunal administratif de Paris, l'Etat a fixé, après avis de la commission consultative sur l'évaluation des charges, pour chaque conseil départemental et collectivité à statut particulier exerçant les compétences habituellement dévolues au département, le coût annuel de ces revalorisations à compter du 1er septembre 2018. Les départements de Lot-et-Garonne et de la Dordogne demandent la condamnation de l'Etat à leur verser les sommes, à parfaire, respectivement de 28 948 316 et de 53 900 000 euros, en réparation du préjudice qu'ils estiment avoir subi au titre des années 2013 à 2019 du fait de l'absence de compensation financière par l'Etat de ces revalorisations successives.

2. Les requêtes n° 2102729 et n° 2102821 présentées pour le département de Lot-et-Garonne et le département de la Dordogne présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur le principe de la responsabilité :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 72 de la Constitution : " Les collectivités territoriales de la République sont les communes, les départements, les régions, les collectivités à statut particulier et les collectivités d'outre-mer régies par l'article 74 () / Les collectivités territoriales ont vocation à prendre les décisions pour l'ensemble des compétences qui peuvent le mieux être mises en œuvre à leur échelon. / Dans les conditions prévues par la loi, ces collectivités s'administrent librement par des conseils élus et disposent d'un pouvoir réglementaire pour l'exercice de leurs compétences () ". Aux termes de l'article 72-2 de la Constitution : " Les collectivités territoriales bénéficient de ressources dont elles peuvent disposer librement dans les conditions fixées par la loi () / Tout transfert de compétences entre l'Etat et les collectivités territoriales s'accompagne de l'attribution de ressources équivalentes à celles qui étaient consacrées à leur exercice. Toute création ou extension de compétences ayant pour conséquence d'augmenter les dépenses des collectivités territoriales est accompagnée de ressources déterminées par la loi () ".

4. D'une part, les revalorisations successives du montant du RSA résultant des décrets cités au point 1, qui ne créent pas une nouvelle prestation transférée aux départements et ne remettent en cause ni la nature, ni l'objet de leurs compétences pour servir cette aide, ne constituent pas des extensions de compétences au sens de l'article 72-2 de la Constitution. Les départements de Lot-et-Garonne et de la Dordogne ne sont donc pas fondés à soutenir que l'Etat aurait commis une faute en ne respectant pas l'obligation de compensation que prévoit cet article.

5. D'autre part, les départements de Lot-et-Garonne et de la Dordogne, n'apportent pas d'éléments de nature à démontrer que, compte tenu de l'ensemble des ressources des départements, le financement du surcoût lié aux revalorisations exceptionnelles du RSA entre 2013 et 2019 ferait peser sur eux des charges qui, par leur ampleur, seraient de nature à dénaturer le principe de libre administration des collectivités territoriales, en méconnaissance de l'article 72 de la Constitution.

6. En deuxième lieu, d'une part, en vertu des dispositions de l'article L. 1614-1 du code général des collectivités territoriales, le transfert d'une compétence de l'Etat aux collectivités territoriales donne lieu, lorsqu'il induit un accroissement net de charges pour ces dernières, au transfert concomitant des ressources nécessaires à l'exercice normal de cette compétence. En vertu des dispositions de l'article L. 1614-1-1 du même code, toute création ou extension de compétence ayant pour conséquence d'augmenter les charges des collectivités territoriales est accompagnée des ressources nécessaires. Aux termes du second alinéa de l'article L. 1614-2 de ce code : " Toute charge nouvelle incombant aux collectivités territoriales du fait de la modification par l'Etat, par voie réglementaire, des règles relatives à l'exercice des compétences transférées est compensée dans les conditions prévues à l'article L. 1614-1. Toutefois, cette compensation n'intervient que pour la partie de la charge qui n'est pas déjà compensée par l'accroissement de la dotation générale de décentralisation mentionnée à l'article L. 1614-4 ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 1614-3 de ce code : " Le montant des dépenses résultant des accroissements et diminutions de charges est constaté pour chaque collectivité par arrêté conjoint du ministre chargé de l'intérieur et du ministre chargé du budget, après avis de la commission consultative sur l'évaluation des charges du Comité des finances locales, dans les conditions définies à l'article L. 1211-4-1 ". Enfin, en vertu de l'article L. 1614-5-1 de ce code, l'arrêté mentionné à l'article L. 1614-3 intervient dans les six mois de la publication des dispositions législatives ou réglementaires auxquelles il se rapporte.

7. D'autre part, aux termes de l'article 196 de la loi de finances pour 2020 : " I. - Les ressources attribuées aux départements en application du dispositif de compensation péréquée et du fonds de solidarité en faveur des départements prévus, respectivement, aux articles L. 3334-16-3 et L. 3335-3 du code général des collectivités territoriales ainsi que les recettes résultant du relèvement, au-delà de 3,8 %, du taux de la taxe de publicité foncière ou du droit d'enregistrement intervenu en application du second alinéa de l'article 1594 D du code général des impôts assurent, pour chaque département, la compensation des dépenses exposées au titre des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire de l'allocation prévue aux articles L. 262-2 et L. 262-3 du code de l'action sociale et des familles, résultant des décrets n° 2013-793 du 30 août 2013, n° 2014-1127 du 3 octobre 2014, n° 2015-1231 du 6 octobre 2015, n° 2016-1276 du 29 septembre 2016 et n° 2017-739 du 4 mai 2017 portant revalorisation du montant forfaitaire du revenu de solidarité active. / () III. - Les ressources issues, du 1er janvier 2014 au 31 décembre 2019, du dispositif de compensation péréquée et du fonds de solidarité en faveur des départements mentionnés au I, ainsi que celles que les départements pouvaient tirer du relèvement, au-delà de 3,8 %, du taux de la taxe de publicité foncière ou du droit d'enregistrement, ont eu pour objet la compensation des dépenses qu'ils ont exposées, du 1er septembre 2013 au 31 août 2019, en application des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire de l'allocation prévue aux articles L. 262-2 et L. 262-3 du code de l'action sociale et des familles, résultant des décrets mentionnés au I du présent article. ".

8. Pour justifier que l'Etat a respecté ses obligations de compensation fixées aux articles L. 1614-1 et L. 1614-2 du code général des collectivités territoriales, le ministre se prévaut également des trois nouvelles ressources instaurées au bénéfice des départements à partir du 1er janvier 2014 par les articles 42, 77 et 78 de la loi de finances pour 2014 et des dispositions précitées de l'article 196 de la loi de finances pour 2020 qui précisent que ces dispositifs mis en place ont, ou ont eu, pour objet la compensation des dépenses exposées en application des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire de l'allocation de RSA résultant des cinq décrets. Le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2019-796 DC du 27 décembre 2019 a jugé, en s'appuyant sur les travaux préparatoires de la loi du 29 décembre 2013 de finances pour 2014, qu'en adoptant ces trois dispositifs de compensation, à savoir le dispositif de compensation péréquée (DCP), la faculté de porter de 3,8 à 4,5 % le taux plafond des droits de mutation à titre onéreux (DMTO) et le fonds de solidarité en faveur des départements (FSD), le législateur avait entendu notamment assurer le financement des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire du RSA alors annoncées, à hauteur de 10 % sur cinq ans. Eu égard à l'autorité de chose jugée attachée aux motifs qui sont le soutien nécessaire du dispositif d'une décision du Conseil constitutionnel statuant sur la conformité d'une loi à la Constitution, les départements ne peuvent être fondés à soutenir que cette loi devrait être écartée. Ils ne justifient pas davantage par les pièces qu'ils produisent que ces dispositifs n'auraient pas permis, a posteriori, de compenser les dépenses résultant de cet accroissement de charges nouvelles. Le moyen tiré de la méconnaissance invoquée des dispositions du code général des collectivités territoriales doit, par suite être écarté.

9. En troisième lieu, il résulte de ce qui vient d'être exposé que l'Etat a effectivement prévu des dispositifs de compensation des accroissements de charges résultant pour les départements des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire du RSA. Par suite, les départements de Lot-et-Garonne et de la Dordogne ne sont pas fondés à soutenir que l'Etat n'aurait pas respecté ses engagements de compensation, comme annoncés par le Premier ministre.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'étendue du préjudice invoqué ni d'ordonner une expertise, que les conclusions indemnitaires présentées par le département de Lot-et-Garonne et le département de la Dordogne doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, les sommes demandées par le département de Lot-et-Garonne et le département de la Dordogne sur ce fondement.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes du département de Lot-et-Garonne et de la Dordogne sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié au département de Lot-et-Garonne, au département de la Dordogne et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires. Une copie en sera transmise pour information aux préfets de Lot-et-Garonne et de la Dordogne.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Chauvin, présidente,

- Mme de Gélas, première conseillère,

- Mme Ballanger, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2023.

La rapporteure,

M. BALLANGERLa présidente,

A. CHAUVIN La greffière,

C. JANIN

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2 ; 2102821

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