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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2103105

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2103105

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2103105
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
FormationJU-5ème chambre
Avocat requérantSCP CORNILLE - FOUCHET - MANETTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 juin 2021, la société Nobile, représentée par Me Cornille, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet de la demande de concours de la force publique pour procéder à l'expulsion locative des occupants du logement situé à Bordeaux, 2 rue des Ayres, 2ème étage, née du silence gardé par la préfète de la Gironde suite à sa demande du 24 février 2021 ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui accorder le concours de la force publique à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser en réparation de son préjudice résultant du refus de la préfète de la Gironde de lui accorder le concours de la force publique, la somme de 51 841,59 euros ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat les dépens de l'instance et la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision implicite de rejet de la préfète de la Gironde méconnaît l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution et l'article 1er du premier protocole additionnel à la " CEDH " ;

- le refus du concours la force publique pour procéder à l'expulsion locative des occupants du logement à Bordeaux, 2 rue des Ayres, 2ème étage, engage la responsabilité de l'Etat ;

- le montant des préjudices nés du refus du concours la force publique lui a causé un préjudice d'un montant global de 51 841,59 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 janvier 2022, la préfète de la Gironde, conclut au non-lieu à statuer sur les conclusions d'annulation et d'injonction, à la réduction de l'indemnisation de la requérante à hauteur de 1 453,18 euros, à la subrogation de l'Etat dans les droits de la requérante sur les locataires, au rejet des surplus.

Elle soutient qu'elle a accordé le concours de la force publique le 7 juillet 2021, que les occupants ont été expulsés le 21 juillet 2021, et que le préjudice allégué par la requérante est surévalué.

Par ordonnance du 17 février 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 17 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Béroujon, premier conseiller, pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Béroujon, rapporteur,

- les conclusions de Mme Champenois, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gournay, avocate de la société Nobile.

Considérant ce qui suit :

1. La société Nobile a donné à bail à Mme A un logement situé à Bordeaux, 2 rue des Ayres, 2ème étage. Par jugement du 27 octobre 2020, le tribunal judiciaire de Bordeaux a, notamment, constaté la résiliation du bail à compter du 29 décembre 2019, arrêté la créance locative de la requérante et fixé l'indemnité d'occupation mensuelle, autorisé l'expulsion locative de la locataire au besoin avec l'assistance de la force publique. Un commandement de quitter les lieux a été signifié à la locataire le 10 novembre 2020, demeuré infructueux. L'huissier de justice a requis, le 24 février 2021, le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de tous occupants du logement. Cette demande, reçue le même jour par la préfète de la Gironde, a été implicitement rejetée le 24 avril 2021. Dans la présente requête, la société Nobile demande l'annulation de cette décision et la condamnation de l'Etat à lui verser une somme globale de 51 841,59 euros à titre indemnitaire.

Sur l'exception de non-lieu à statuer soulevée par la préfète de la Gironde :

2. Un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n'a d'autre objet que d'en faire prononcer l'annulation avec effet rétroactif ; si, avant que le juge n'ait statué, l'acte attaqué est rapporté par l'autorité compétente et si le retrait ainsi opéré acquiert un caractère définitif faute d'être critiqué dans le délai du recours contentieux, il emporte alors disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique de l'acte contesté, ce qui conduit à ce qu'il n'y ait lieu pour le juge de la légalité de statuer sur le mérite du pourvoi dont il était saisi ; il en va ainsi, quand bien même l'acte rapporté aurait reçu exécution ; dans le cas où l'administration se borne à procéder à l'abrogation de l'acte attaqué, cette circonstance prive d'objet le pourvoi formé à son encontre, à la double condition que cet acte n'ait reçu aucune exécution pendant la période où il était en vigueur et que la décision procédant à son abrogation soit devenue définitive.

3. Si la préfète de la Gironde fait valoir qu'elle a accordé le concours de la force publique le 7 juillet 2021, cette dernière décision n'a pas eu pour effet de retirer la décision de refus née le 24 avril 2021, seulement de l'abroger. Dans la mesure où celle-ci a produit des effets avant son abrogation, les conclusions dirigées contre cet acte ne sont pas sans objet. Il s'ensuit que l'exception de non-lieu à statuer soulevée par la préfète doit être écartée.

Sur les conclusions d'annulation et d'injonction :

4. Aux termes de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille () ". En application de 1er de l'ordonnance n° 2021-141 du 10 février 2021 relative au prolongement de la trêve hivernale, la période dite de la " trêve hivernale " a été reportée au 31 mai 2021.

5. La préfète de la Gironde a été saisie, le 24 février 2021, d'une demande de concours de la force publique pour procéder à l'expulsion locative de tous occupants du logement situé à Bordeaux, 2 rue des Ayres, 2ème étage. Elle a implicitement rejeté cette demande le 24 avril 2021.

6. La légalité de l'acte administratif que constitue la décision implicite de rejet de la préfète de la Gironde s'apprécie à la date à laquelle il est né, le 24 avril 2021. A cette date, la préfète de la Gironde était tenue, en vertu de l'article L. 412-6 précité, de rejeter la demande dont elle était saisie. Les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution et de l'article 1er du premier protocole additionnel à la " CEDH " ne peuvent donc qu'être écartés.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions d'annulation de la requérante doivent être rejetées, de même, par voie de conséquence, que celles aux fins d'injonction.

Sur la responsabilité de l'Etat :

8. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. ". Aux termes des dispositions de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. / La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier de justice a procédé et des difficultés d'exécution () / Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".

9. Il résulte de ces dispositions que l'autorité administrative est normalement tenue d'accorder le concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision de justice revêtue de la formule exécutoire et rendue opposable à la partie adverse. S'il en va autrement dans le cas où l'exécution forcée comporterait un risque excessif de trouble à l'ordre public, un refus justifié par l'existence d'un tel risque, quoique légal, engage la responsabilité de l'Etat à l'égard du bénéficiaire de la décision de justice. L'obligation d'accompagner la réquisition d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier a procédé et des difficultés d'exécution, a pour objet non d'habiliter le préfet à porter une appréciation, qui n'appartient qu'à l'huissier, sur la nécessité de demander le concours de la force publique, mais de l'éclairer, le cas échéant, sur la situation et sur les risques de troubles que l'expulsion peut comporter. D'une part, l'existence d'une tentative matérielle d'exécution du jugement d'expulsion de la part de l'huissier à l'issue du délai donné par le commandement de quitter les lieux aux occupants n'est pas une condition légale de l'octroi de la force publique. D'autre part, l'absence de mention des diligences faites par l'huissier dans la demande de concours de la force publique pour obtenir le départ des occupants sans titre n'a pas pour effet de rendre irrégulière la réquisition. En revanche, conformément aux dispositions de l'article R. 153-1 précité, l'administration ne peut être régulièrement saisie d'une demande de concours qu'à l'expiration du délai de deux mois suivant la notification qui lui a été faite de la copie du commandement de quitter les lieux antérieurement signifié à l'occupant et lorsque ce commandement est resté sans effet.

10. Si la période de responsabilité de l'Etat au titre d'un refus d'accorder le concours de la force publique pour l'exécution d'un jugement s'achève en principe le jour où l'administration décide d'octroyer ce concours, elle ne prend fin qu'à la date de mise en œuvre effective du concours lorsque celle-ci intervient plus de quinze jours après la décision, sauf si ce délai est imputable au propriétaire ou à l'huissier ou justifié par des circonstances particulières

11. Il résulte de l'instruction que la société Nobile a sollicité le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion des occupants du logement litigieux par acte d'huissier du 24 février 2021. Ainsi qu'il a été relevé précédemment, la préfète était tenue de refuser ce concours jusqu'au 31 mai 2021. La responsabilité de l'Etat s'est ainsi trouvée engagée à l'égard de la société Nobile à compter du 1er juin 2021. La préfète ayant accordé le concours de la force publique à compter du 7 juillet 2021 et l'occupante ayant été expulsée le 21 juillet 2021, dans les 15 jours ayant suivi l'octroi du concours, la responsabilité de l'Etat a pris fin le 7 juillet 2021.

Sur le préjudice :

12. Le montant dont l'Etat est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité.

13. Aux termes de l'article 3 de l'ordonnance précitée du 10 février 2021 relative au prolongement de la trêve hivernale : " Nonobstant les dispositions prévues à l'article 1er, lorsque la responsabilité de l'Etat est engagée à la suite du refus du préfet d'accorder le concours de la force publique pour assurer l'exécution d'une décision de justice ordonnant l'expulsion des occupants d'un logement dans les conditions prévues par la loi, la période de responsabilité de l'Etat retenue pour le calcul de la réparation du préjudice résultant de ce refus débute, dans le cas d'une décision de refus née entre le 1er avril 2021 et le 31 mai 2021, à compter de la date de ce refus implicite ou explicite ".

14. La société Nobile réclame, au titre de la perte de loyers, la somme de 11 841,59 euros. Il résulte toutefois de l'instruction que le montant du loyer mensuel étant de 599,04 euros, le préjudice de perte de revenus locatifs subi par la requérante entre 24 avril 2021 et le 7 juillet 2021 s'élève à la somme de 1 473,12 euros, qu'il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat.

15. La société Nobile réclame également la somme de 40 000 euros au titre de la somme qu'elle risque de devoir verser à l'acquéreur de l'immeuble si le logement n'a pas été libéré le 31 août 2021.

16. Toutefois, outre que l'effet relatif des contrats fait obstacle à ce que l'Etat soit condamné sur le fondement d'une clause du contrat de vente passé la société Nobile et l'acquéreur de l'immeuble litigieux, en tout état de cause, les occupants du logement ont été expulsés le 21 juillet 2021. Le préjudice allégué par la requérante sur ce point est inexistant.

17. Il résulte de ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à la société Nobile la somme de 1 473,12 euros.

Sur la subrogation de l'Etat dans les droits du propriétaire sur les occupants :

18. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités allouées par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi. Par suite, lorsqu'il condamne l'Etat à indemniser le propriétaire auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants d'un local, le juge doit, au besoin d'office, subroger l'Etat, dans la limite de l'indemnité mise à sa charge, dans les droits que le propriétaire peut détenir sur les occupants au titre de l'occupation irrégulière de son bien pendant la période de responsabilité de l'Etat.

19. Il y a lieu de subroger l'Etat dans les droits de la société Nobile à hauteur de la condamnation fixée par le présent jugement, dans les droits détenus par celle-ci sur Mme A au titre de leur occupation irrégulière du 24 avril au 7 juillet 2021 du logement situé à Bordeaux, 2 rue des Ayres, 2ème étage.

Sur les frais liés au litige :

20. Si la société Nobile réclame que les dépens, notamment " les frais d'huissier rendus nécessaires du fait du refus implicite d'octroi du concours de la force publique ", outre qu'ainsi qu'il a été relevé précédemment, la décision implicite de rejet née le 24 avril 2021 n'était pas illégale, la requérante ne précise pas le montant des frais dont elle demande la mise à la charge de l'Etat, ni même le fondement sur lequel elle forme sa prétention. Sa demande de mise à la charge de l'Etat des " frais d'huissier rendus nécessaires du fait du refus implicite d'octroi du concours de la force publique " ne peut donc être que rejetée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Nobile et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Nobile la somme de 1 473,12 euros.

Article 2 : L'Etat est subrogé dans les droits que détient la société Nobile sur Mme A au titre de son occupation irrégulière du 24 avril 2021 au 7 juillet 2021 du logement situé à Bordeaux, 2 rue des Ayres, 2ème étage, à hauteur de 1 473,12 euros.

Article 3 : L'Etat versera à la société Nobile la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Nobile, à Mme B A et à la préfète de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 20 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

F. BÉROUJON La greffière,

A. JAMEAU

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2103105

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