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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2105779

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2105779

lundi 3 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2105779
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantLAPLAGNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi n° 2100011 du 15 octobre 2021, le président de la 5ème chambre du tribunal administratif de Toulouse a transmis au tribunal administratif de Bordeaux le dossier de la requête de M. A B, enregistrée le 4 janvier 2021 au greffe du tribunal administratif de Toulouse.

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 22 octobre 2021, 21 février 2022, 19 septembre 2022 et 9 mars 2023, M. A B, représenté par Me Laplagne, avocat, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler, à titre principal, la décision implicite de rejet née de l'absence de réponse à son recours formé le 29 juin 2020, pour obtenir l'abrogation de son brevet de pension, en raison du défaut de prise en compte de la prime de rendement d'ouvrier de l'Etat au taux réglementaire maximum de 32 % et la régularisation de sa situation ou, à titre subsidiaire, la décision du 12 janvier 2007 par laquelle il a été informé de son droit d'option ;

2°) de condamner l'Etat à lui allouer une indemnité de 124 880 euros, arrêtée au 31 août 2022, à actualiser, ainsi qu'une rente d'un montant mensuel de 268 euros à verser à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il existe une erreur de calcul affectant la liquidation de sa pension de retraite, en raison du défaut de prise en compte de la prime de rendement d'ouvrier de l'Etat au taux réglementaire maximum de 32%, en méconnaissance des dispositions de la loi n° 59-1459 du 28 décembre 1959 ; différentes décisions ont récemment été rendues en ce sens dont un arrêt du Conseil d'Etat n° 413505 du 8 novembre 2017 et un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 21 janvier 2020, n° 1801758/1802625/1803492/1803462 ;

- les dispositions de l'article 40 du décret du 5 octobre 2004 méconnaissent les dispositions de l'article 22 de la loi n°49-1097 du 2 août 1949 ;

- sa demande d'abrogation, fondée sur les dispositions de l'article L. 242-4 du code des relations entre le public et l'administration, a été présentée dans un délai raisonnable de sept mois après la prise de connaissance de décisions de justice confirmant l'existence d'une erreur de droit sur les modalités de calcul de la prime de rendement d'ouvrier de l'Etat ;

- l'amputation des droits à pension, qui résulte de l'erreur commise par l'administration, constitue une atteinte au droit au respect de ses biens, en méconnaissance de l'article 1er du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle constitue également une atteinte au principe d'égalité de traitement entre agents d'un même corps placés dans une situation comparable, contraire à l'article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que des collègues ont obtenu la liquidation de leur pension sur la base d'une prime de rendement au taux de 32 % ;

- elle implique aussi une violation de l'article 6 §1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la fausse information délivrée par l'administration par le biais de sa décision du 12 janvier 2007 l'a induit en erreur ; ce faisant, la responsabilité du ministère des armées est engagée ;

- toute illégalité est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration ; les illégalités affectant son brevet de pension lui donnent droit à l'obtention d'une indemnisation ;

- il subit un préjudice financier résultant de la différence entre les sommes dues et celles versées ; il subit également un préjudice moral et une gêne dans les actes de la vie courante, en lien avec l'illégalité commise.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 15 septembre et 8 décembre 2021, la ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la requête, qui est fondée sur l'existence d'une erreur de droit dans le calcul de sa pension de retraite, est tardive par application de l'article 40 du décret n° 2004-1056 du 5 octobre 2004 ; l'administration se trouvait, de ce fait, en situation de compétence liée pour rejeter la demande ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 novembre 2021, la caisse des dépôts et consignations conclut au rejet de la requête de M. B.

Elle soutient que :

- à titre principal, la requête est tardive ;

- à titre subsidiaire, la circonstance que des décisions de justice aient été

rendues en faveur d'autres pensionnés n'a pas pour conséquence de permettre à M. B de demander la révision de sa pension ou de saisir le tribunal au-delà des délais de recours prévus par les textes ;

- elle a agi dans le strict respect du mandat qui lui a été confié et de la réglementation.

Par courriers du 8 mars 2023, le tribunal a informé les parties, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, qu'il était susceptible de relever d'office les moyen tirés, d'une part, de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires tendant à la réparation des préjudices financiers invoqués, compte tenu du caractère définitif de la pension de retraite concédée en 2006 et, d'autre part, de l'irrecevabilité des conclusions dirigées contre la décision du 12 janvier 2007 par laquelle M. B été informé de son droit d'option dès lors qu'elle ne fait pas grief au requérant.

Un mémoire complémentaire a été enregistré le 9 mars 2023 pour le compte de M. B mais n'a pas été communiqué.

Un mémoire complémentaire a été enregistré le 15 mars 2023 pour le compte du ministre des armées mais n'a pas été communiqué.

Deux mémoires en réponse aux moyens d'ordre public ont été enregistrés et communiqués les 16 et 20 mars 2023 pour le compte de M. B.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et son premier protocole additionnel ;

- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 59-1479 du 28 décembre 1959 ;

- la loi n° 49-1097 du 2 août 1949 ;

- le décret n° 2004-1056 du 5 octobre 2004 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Passerieux, conseillère,

- les conclusions de M. Dufour, rapporteur public

- et les observations de Me Laplagne, représentant M. B.

Deux notes en délibéré, enregistrées les 23 et 27 mars 2023, ont été produites pour le compte de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Sur le fondement de la loi du 28 décembre 1959 ouvrant à certains fonctionnaires de l'ordre technique une option en faveur du bénéfice d'une pension au titre de la loi du 2 août 1949 lors de leur départ à la retraite, M. B, admis à faire valoir ses droits à la retraite à compter du 1er octobre 2006, a opté pour une pension de retraite d'ouvrier des établissements industriels de l'Etat, laquelle lui a été concédée par un titre de pension du 1er octobre 2006. Par lettre du 29 juin 2020, il a demandé au ministre des armées l'abrogation de sa pension et la liquidation d'une nouvelle pension en raison du défaut de prise en compte de la prime de rendement d'ouvrier de l'Etat au taux maximum de 32 %. Le silence gardé par le ministre pendant plus de six mois sur cette demande a fait naitre une décision implicite de rejet. M. B demande l'annulation de cette décision, ainsi que de la décision du 12 janvier 2007 par laquelle il a été informé de son droit d'option et présente également des conclusions indemnitaires tendant à la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 124 880 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis à raison des erreurs commises par l'administration dans le mode de calcul de sa pension de retraite, ainsi qu'une rente d'un montant mensuel de 268 euros.

Sur la légalité de la décision du 12 janvier 2007 par laquelle M. B a été informé de son droit d'option :

2. Il ressort des pièces du dossier que, par décision du 12 janvier 2007, notifiée au plus tard le 22 janvier 2007 à M. B, le ministre de la défense a informé ce dernier de son droit d'opter entre une pension de fonctionnaire, liquidée en application du code des pensions civiles et militaires de retraite, et une pension ouvrière, liquidée conformément au décret n° 2004-1056 du 5 octobre 2004. En l'absence de notification à l'intéressé d'un titre de pension, les indications contenues dans ce courrier ne font pas grief au requérant.

3. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. B dirigées contre la décision du 12 janvier 2007 doivent être rejetées pour irrecevabilité.

Sur la légalité du refus implicite de revalorisation de la pension de retraite de M. B :

4. Aux termes de l'article 40 du décret du 5 octobre 2004 relatif au régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat, applicable : " () la pension est définitivement acquise et ne peut être révisée, ou supprimée à l'initiative du fonds spécial ou sur demande de l'intéressé que dans les conditions suivantes :/ 1° A tout moment en cas d'erreur matérielle ;/ 2° Dans un délai d'un an à compter de la notification de la décision de concession en cas d'erreur de droit. () ". Aux termes de l'article 22 de la loi du 2 août 1949 portant réforme du régime des pensions des personnels de l'Etat tributaires de la loi du 21 mars 1928 et ouverture de crédits pour la mise en application de cette réforme aux termes desquelles " La pension peut être révisée à tout moment en cas d'erreur ou d'omission quelle que soit la nature de celle-ci. () "

5. Pour demander la révision de la pension civile de retraite qui lui a été concédée le 1er octobre 2006, M. B soutient qu'elle a été liquidée sans que soit appliqué un taux de prime de rendement de 32 % pour calculer le salaire maximum de référence servant de base pour la liquidation de la pension, auquel il avait droit en application des dispositions de l'article unique de la loi du 28 décembre 1959 ouvrant à certains fonctionnaires de l'ordre technique une option en faveur d'une pension ouvrière lors de leur mise à la retraite. L'erreur invoquée par M. B porte ainsi sur l'interprétation des textes, en vertu desquels sa pension devait être liquidée. Dans ces conditions, le requérant invoque, non une erreur matérielle, mais une erreur de droit.

6. Il résulte de l'instruction que M. B, admis à faire valoir ses droits à la retraite à compter du 1er octobre 2006, s'est vu concéder une pension de retraite ouvrière par un brevet de pension qui lui a été notifié le 1er octobre 2006. Ainsi, le délai qui lui était imparti pour exciper, au soutien d'une demande de révision de sa pension, de l'erreur de droit qu'aurait commise l'administration était expiré lorsque, le 29 juin 2020, il a saisi le ministre des armées d'une telle demande. La circonstance qu'il n'a constaté l'erreur de droit alléguée qu'au vu de décisions de justice rendues dans des litiges concernant d'autres pensionnés est sans incidence sur le point de départ et la durée du délai d'un an prévu par les dispositions précitées. Dans ces conditions, c'est à bon droit que le ministre des armées a implicitement rejeté la demande de révision de la pension de retraite de M. B qui a été présentée après l'expiration du délai d'un an prévu par l'article 40 du décret du 5 octobre 2004, ces dispositions ne pouvant au demeurant être regardées comme méconnaissant celles de l'article 22 de la loi du 2 août 1949, suivant la notification de la décision de concession de la pension.

7. Aux termes de l'article L. 242-4 du code des relations entre le public et l'administration : " Sur demande du bénéficiaire de la décision, l'administration peut, selon le cas et sans condition de délai, abroger ou retirer une décision créatrice de droits, même légale, si son retrait ou son abrogation n'est pas susceptible de porter atteinte aux droits des tiers et s'il s'agit de la remplacer par une décision plus favorable au bénéficiaire. "

8. M. B ne peut utilement faire valoir que sa demande présentée le 29 juin 2020 ne serait pas forclose au regard des dispositions de l'article L. 242-4 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors que le caractère intangible des décisions portant concession de pension fait obstacle à ce que leur bénéficiaire puisse en demander le retrait ou l'abrogation une fois cette dernière devenue définitive.

9. M. B soutient que d'autres fonctionnaires dans la même situation que lui auraient obtenu la révision de leur pension de retraite afin d'intégrer un taux de 32 % de prime de rendement dans les émoluments de base retenus pour la liquidation de la pension. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que ces fonctionnaires auraient, contrairement à lui, formulé leur demande de révision de leur pension de retraite au-delà du délai prévu par les dispositions de l'article 40 du décret du 5 octobre 2014. Par suite, M. B n'établit pas qu'il aurait été traité différemment par rapport à certains fonctionnaires dans une situation identique à la sienne. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance du principe d'égalité et des stipulations de l'article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. Les dispositions précitées de l'article 40 du décret du 5 octobre 2004 ont pour objet d'ouvrir, aussi bien aux pensionnés qu'à l'administration, un droit à révision des pensions concédées dans le cas où la liquidation de celles-ci est entachée d'une erreur de droit et de prévoir que ce droit est ouvert dans les mêmes conditions de délai aux pensionnés et à l'administration. D'une part, le délai de révision ainsi prévu bénéficie aussi bien aux pensionnés, dont les droits à pension sont définitivement acquis au terme de ce délai, qu'à l'administration qui est, postérieurement à l'expiration de ce même délai, mise à l'abri de contestations tardives. D'autre part, l'instauration d'un délai d'un an s'avère suffisante pour permettre aux pensionnés de faire valoir utilement leurs droits devant les juridictions. Ainsi ces dispositions ne méconnaissent ni le droit d'accès à un tribunal, lequel n'est pas absolu et peut se prêter à des limitations notamment en ce qui concerne les délais dans lesquels les actions peuvent être engagées, ni les exigences qui s'attachent à la protection d'un droit patrimonial, tels qu'ils découlent de l'article 6§1 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 1er du premier protocole additionnel à cette convention.

11. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle le ministre des armées a rejeté sa demande du 29 juin 2020 tendant à la revalorisation du montant de sa pension de retraite.

Sur les conclusions indemnitaires :

12. Il résulte de ce qui a été indiqué au point 8 que la pension de retraite qui a été concédée en 2006 à M. B est devenue définitive avec toutes les conséquences pécuniaires qui en sont inséparables. Il s'ensuit que l'intéressé n'est pas recevable à demander la réparation des préjudices financiers qu'il estime avoir subis du fait de la non-prise en compte par l'administration, dans le calcul de sa pension de retraite, de la prime de rendement d'ouvrier de l'Etat au taux maximum de 32 %. En outre, en se bornant à lister l'ensemble des autres préjudices financiers qu'il soutient subir, ainsi qu'à se prévaloir d'un préjudice moral et de troubles dans les conditions d'existence, M. B n'apporte, en tout état de cause, pas d'éléments suffisants pour établir la réalité de ces chefs de préjudice. Par suite, ses conclusions indemnitaires doivent être rejetées.

Sur les frais liés aux instances :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans les présentes instances, au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er:: La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la caisse des dépôts et consignations et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 20 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Delvolvé, président,

Mme Mounic, première conseillère,

Mme Passerieux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2023.

La rapporteure,

C. PASSERIEUX

Le président,

Ph. DELVOLVÉ

Le greffier,

A. PONTACQ

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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