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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2106036

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2106036

jeudi 2 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2106036
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantBOUSSOUM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 12 novembre 2021 et 30 mai 2022, M. B C, représenté par Me Boussoum, avocate, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 17 mai 2021 par laquelle le ministre des armées a refusé de faire droit à sa demande de révision de sa pension ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de procéder à la révision du calcul de sa pension de retraite en incluant les heures supplémentaires réalisées dans les émoluments pris en compte et de lui restituer, par voie de conséquence, son entière pension de retraite pour les mois n'ayant pas pris en compte la différence de rémunération, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable dès lors qu'il n'est pas établi que la décision initiale mentionnait les voies et délais de recours et qu'en tout état de cause, l'erreur commise par l'administration n'est apparue qu'à l'occasion du premier versement de sa pension en décembre 2020 ;

- la décision du 17 mai 2021 ne mentionnait pas les voies et délais de recours ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors que l'article 6 du décret n°2016-1994 ne prévoit nullement de limiter la prise en compte des heures supplémentaires dans le calcul de la pension ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'elle remet en cause des décisions créatrices de droit, les heures supplémentaires non prises en compte par l'administration figurant sur ses bulletins de salaire ;

- elle méconnaît l'article 1er du protocole n°1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 mars et 8 juin 2022, la caisse des dépôts et consignations conclut au rejet de la requête de M. C.

Elle fait valoir que la requête est irrecevable et qu'en tout état de cause, aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 27 avril et 13 juin 2022, la ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'elle s'associe aux écritures de la caisse des dépôts et consignation et que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- le décret n° 2004-1056 du 5 octobre 2004 ;

- le décret n°2009-83 du 21 janvier 2009 modifié instituant une indemnité de départ volontaire en faveur de certains ouvriers de la défense ;

- l'arrêté du 28 novembre 2008 fixant le régime de rémunération des personnels ouvriers de l'Etat mensualisés du ministère de la défense ;

- l'arrêté du 8 février 2007 fixant le régime de maintien de la rémunération du personnel à statut ouvrier du ministère de la défense muté dans le cadre des restructurations ;

- l'instruction du 26 juillet 2002 relative à la durée du travail effectif des ouvriers de l'Etat du ministère de la défense ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delvolvé, président-rapporteur ;

- les conclusions de Mme Patard, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Boussoum, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ouvrier de l'Etat auprès du ministère des armées établissement EFM Toulon a été radié des contrôles et admis à faire valoir ses droits à la retraite le 29 novembre 2019. La caisse des dépôts, gestionnaire du fonds spécial des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat (FSPOEIE) lui a concédé une pension à compter de la même date. Elle lui a notifié un brevet de pension accompagné d'un avis de situation détaillant les éléments retenus pour le calcul de la pension. L'intéressé en a accusé réception le 7 octobre 2020. Le 6 janvier 2021, il a demandé au ministre des armées la révision du calcul du montant de sa pension sur le fondement de l'écart constaté entre le montant estimé de sa pension et le montant définitif de sa pension liquidée. Le requérant demande l'annulation de la décision du 17 mai 2021 par laquelle le ministre des armées a rejeté sa demande.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. "

3. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

4. La règle énoncée ci-dessus, qui a pour seul objet de borner dans le temps les conséquences de la sanction attachée au défaut de mention des voies et délais de recours, ne porte pas atteinte à la substance du droit au recours, mais tend seulement à éviter que son exercice, au-delà d'un délai raisonnable, ne mette en péril la stabilité des situations juridiques et la bonne administration de la justice, en exposant les défendeurs potentiels à des recours excessivement tardifs. Il appartient dès lors au juge administratif d'en faire application au litige dont il est saisi, quelle que soit la date des faits qui lui ont donné naissance.

5. En l'espèce, l'intéressé a sollicité la révision de sa pension le 6 janvier 2021. Sa demande a été rejetée par une décision faisant grief du 17 mai 2021, ne comportant pas la mention des délais et voies de recours. Le requérant disposait d'un délai raisonnable d'un an à compter de la notification de cette décision, pour présenter son recours. Ainsi la requête enregistrée le 12 novembre 2021 n'est pas tardive.

6. Aux termes de l'article 40 du décret n°2004-1056 du 5 octobre 2004 relatif au régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat : " Sous réserve des dispositions prévues au b de l'article 29, la pension est définitivement acquise et ne peut être révisée, ou supprimée à l'initiative du fonds spécial ou sur demande de l'intéressé que dans les conditions suivantes : 1° A tout moment en cas d'erreur matérielle ; 2° Dans un délai d'un an à compter de la notification de la décision de concession initiale de la pension, en cas d'erreur de droit. / La restitution des sommes payées indûment au titre de la pension supprimée ou révisée est exigible lorsque l'intéressé était de mauvaise foi. Cette restitution est, en tant que de besoin, poursuivie à la diligence du fonds spécial. "

7. Si le ministre des armées soutient que la requête est irrecevable dès lors qu'elle serait tardive, il ne soulève cette tardiveté qu'au regard de l'écoulement du délai d'un an après la notification de son brevet de pension lui notifiant les modalités de calcul de ses droits à pension le 7 octobre 2020. Or, la question de savoir si une demande de révision de pension a été présentée à l'administration dans le délai imparti par les dispositions de l'article 40 du décret du 5 octobre 2004 relatif au régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat ne touche pas à la recevabilité de la requête soumise à la juridiction administrative mais à son bien-fondé. Dans ces conditions, la fin de non-recevoir ne peut qu'être écartée.

Sur le bienfondé de la demande de révision :

8. Aux termes de l'article 6 du décret du 5 septembre 2004 relatif au régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'État : " I. - Pour les intéressés rémunérés par un salaire national exprimé en indice ou en points, la durée des services effectifs se décompte d'après le temps d'affiliation. / II. Pour les intéressés rémunérés en fonction des salaires pratiqués dans l'industrie, l'année de service effectif se compte par 1 759 heures, le temps ainsi calculé ne pouvant jamais être supérieur par année au temps d'affiliation ". Aux termes de l'article 14 du même décret : " I. Aux fins de sa liquidation, le montant de la pension est calculé en multipliant le pourcentage de liquidation tel qu'il résulte de l'application de l'article 13 par les émoluments annuels soumis à retenue afférents à l'emploi occupé effectivement depuis six mois au moins par l'intéressé au moment de sa radiation des contrôles (). Pour les intéressés rémunérés en fonction des salaires pratiqués dans l'industrie, les émoluments susvisés sont déterminés par la somme brute obtenue en multipliant par 1 759 le salaire horaire de référence correspondant à leur catégorie professionnelle au moment de la radiation des contrôles ou, dans le cas prévu au II, à la catégorie professionnelle correspondant à l'emploi occupé. Ce produit est affecté d'un coefficient égal au rapport existant entre le salaire horaire résultant des gains et de la durée effective du travail pendant l'année expirant à la fin de la période dont il doit éventuellement être fait état et le salaire horaire de référence durant la même année. Le coefficient est arrondi au centième le plus proche. / () ". Enfin, selon l'article 42 du même décret : " I. - Les personnels mentionnés à l'article 1er supportent une retenue dont le taux est fixé par décret, calculée sur les émoluments représentés : / 1° Pour les intéressés rémunérés par un salaire national, par la somme brute correspondant à l'indice de la catégorie à laquelle ils appartiennent ; / 2° Pour les intéressés rémunérés en fonction des salaires pratiqués dans l'industrie, par la somme brute obtenue en multipliant par 1 759 le salaire horaire moyen déterminé d'après le nombre d'heures de travail effectif dans l'année et les gains y afférents constitués par le salaire proprement dit ; / 3° Et, éventuellement en sus des salaires prévus au 1° ou au 2°, par la prime d'ancienneté, la prime de fonction, la prime de rendement ainsi que les heures supplémentaires, à l'exclusion de tout autre avantage, quelle qu'en soit la nature. / La liste des primes ou indemnités correspondant à une prime de fonction au sens du précédent alinéa est fixée par décret ". Il résulte de ces dispositions combinées que l'assiette du droit à pension des ouvriers des établissements industriels de l'Etat est fonction d'un montant obtenu en multipliant par 1 759 le salaire horaire de référence, lequel fait le cas échéant l'objet d'un coefficient de majoration. Ce coefficient est lui-même obtenu en faisant le rapport entre le montant mentionné ci-dessus, majoré des heures supplémentaires effectuées dans l'année et des autres éléments de la rémunération mentionnés au 3° du I de l'article 42 du décret du 5 octobre 2004, et ce montant.

9. Il résulte de l'instruction que pour le calcul du coefficient de majoration de la pension de M. C, l'administration n'a pas pris en compte l'intégralité des heures supplémentaires effectuées par ce dernier au motif qu'elles excédaient le nombre réglementaire d'heures supplémentaires pouvant être accomplies. Cependant, il ne résulte pas de l'instruction, et il n'est d'ailleurs pas allégué par l'administration, que de telles heures n'auraient pas été autorisées ou que les autorisations délivrées pour leur réalisation auraient été rapportées. (CE, 16 juillet 2014, M. A, n°347077) Dès lors que lesdites autorisations constituent des décisions créatrices de droits pour M. C, l'administration a commis une erreur de droit en refusant de prendre en compte l'ensemble des heures supplémentaires effectuées par l'intéressé pour le calcul du coefficient de majoration de sa pension.

10. Dans la mesure où le brevet de pension notifié le 7 octobre 2020 ne permettait pas, à lui seul, de connaître les modalités de calcul retenues par l'administration, le requérant, qui invoque à l'encontre de la décision de concession de sa pension, une erreur de droit, pouvait relever une telle erreur dans le délai d'un an, à compter de cette notification, en application des dispositions citées au point 4 du décret du 5 octobre 2004. Il y a lieu, par suite, d'annuler la décision du 17 mai 2021, et de renvoyer l'intéressé devant l'administration pour qu'il soit à nouveau statué sur sa demande en prenant en compte l'ensemble des heures supplémentaires effectuées par M. C.

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme de 1 500 euros à la charge de l'Etat au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 17 mai 2021 par laquelle le ministre des armées a refusé de procéder à la révision de la pension de retraite de M. C est annulée.

Article 2 : M. C est renvoyé devant le ministre des armées afin qu'il soit procédé, dans les deux mois suivant la notification de la présente décision, à la réévaluation du coefficient de majoration appliqué à sa pension de retraite conformément au point 6 de la présente décision.

Article 3 : L'Etat versera à M. C la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la caisse des dépôts et consignations et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Delvolvé, président-rapporteur,

Mme Mounic, première conseillère,

Mme Passerieux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2024.

La première assesseure,

S. MOUNIC Le président-rapporteur,

Ph. DELVOLVÉ

Le greffier,

A. PONTACQ

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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