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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2106329

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2106329

lundi 4 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2106329
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSCP LAVALETTE - AVOCATS CONSEILS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 novembre 2021 et 28 juin 2023, M. C B, représenté par Me Laveissière, avocate, demande au tribunal :

1°) de condamner le pôle de santé du Villeneuvois à lui verser la somme de 70 020 euros en réparation de l'ensemble de ses préjudices ;

2°) de mettre à la charge du pôle de santé du Villeneuvois la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la responsabilité pour faute du pôle de santé est engagée au titre, d'une part, de la surcharge de travail qui lui a été imposée, laquelle a entrainé un syndrome d'épuisement professionnel et a généré son accident cardiaque du 12 juin 2019, reconnu imputable au service et, d'autre part, de l'acharnement qu'il a subi du fait de la prise de décisions illégales à son encontre ;

- la responsabilité sans faute du pôle de santé est engagée en application des décisions Moya-Caville du 4 juillet 2003, req. n° 211106 et Centre hospitalier de Royan du 16 décembre 2013, req. n° 353798 du fait de l'accident de service dont il a été victime le 12 juin 2019 ;

- il est fondé à solliciter l'indemnisation de ses préjudices ; en premier lieu, son état de santé résultant de son accident de service a rendu nécessaire l'assistance d'une tierce personne à raison de 2 heures par semaine jusqu'à la date de consolidation, de sorte que ce préjudice doit être indemnisé à hauteur de 2 366 euros au titre des frais divers ; en deuxième lieu, la perte de ses gains professionnels actuels du fait de l'accident de service doit être indemnisée à hauteur de 17 130 euros ; en troisième lieu, le déficit fonctionnel temporaire qu'il a subi du fait de l'accident de service doit être évalué à 2 215 euros ; en quatrième lieu, les souffrances qu'il a endurées du fait de l'accident de service doivent être indemnisées à hauteur de 2 734 euros ; en cinquième lieu, la perte de ses gains professionnels futurs du fait de l'accident de service doit être évaluée à 9 136 euros entre la date de consolidation et la date d'enregistrement de la requête, cette somme étant à parfaire à la date du jugement ; en sixième lieu, il a subi, du fait de l'accident de service, un préjudice de 20 000 euros au titre de l'incidence professionnelle ; en septième lieu, le déficit fonctionnel permanent qu'il subit en raison de l'accident de service doit être évalué à hauteur de 5 439 euros ; en huitième lieu, le préjudice d'agrément qu'il subit du fait de l'accident de service doit être évalué à hauteur de 3 000 euros ; en neuvième lieu, il subit un préjudice moral du fait, d'une part, de la prise de décisions illégales à son encontre et, d'autre part, de ses conditions de travail, qui doit être évalué à hauteur de 8 000 euros ; en dernier lieu, les frais d'expertise, taxés et liquidés à hauteur de 1 588,78 euros, devront être mis à la charge du pôle de santé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 juin 2023, le pôle de santé du Villeneuvois, représenté par Me Verger, avocate, conclut à titre principal au rejet de la requête ou à titre subsidiaire à ce que le montant des sommes réclamées par M. B soit réduit à de plus justes proportions et en tout état de cause à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge du requérant sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Passerieux, rapporteure,

- les conclusions de Mme Patard, rapporteure publique,

- les observations de Me Roncin, représentant M. B,

- et les observations de Me Lagrue, représentant le pôle de santé du Villeneuvois.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ingénieur hospitalier au pôle de santé du Villeneuvois, a été victime, le 12 juin 2019, sur son lieu de travail, d'un infarctus qui a été reconnu imputable au service par arrêté du directeur de l'établissement du 27 août 2019. Les arrêts de travail dont l'agent a fait l'objet du 12 juin 2019 au 16 octobre 2020 ont été pris en compte au titre de cet accident de service. A la suite de douleurs thoraciques, M. B a été hospitalisé du 12 au 17 septembre 2020 et la coronographie réalisée a révélé un " thrombus intrastent de l'interventriculaire antérieure et un réseau coronaire d'aspect athéromateux ". Par décision du 23 octobre 2020, l'arrêt de travail de M. B au titre de son accident de service du 12 juin 2019 a été prolongé jusqu'au 16 décembre 2020. Saisi par M. B, le juge des référés de ce tribunal a, par une ordonnance n° 2002163 du 1er décembre 2020, ordonné une expertise médicale en vue notamment de déterminer les conséquences de l'accident de service du 12 juin 2019. Par une décision du 18 janvier 2021, le directeur du pôle de santé du Villeneuvois a retiré cette décision du 23 octobre 2020 et placé M. B en congé de maladie ordinaire pour la période du 17 octobre au 16 décembre 2020. Par une décision du 19 mars 2021, le directeur du pôle de santé du Villeneuvois a placé et prolongé M. B en congé de maladie ordinaire du 17 octobre 2020 au 5 février 2021, à plein traitement du 17 octobre 2020 au 14 janvier 2021 et à demi-traitement du 15 janvier au 5 février 2021. Enfin, et après le dépôt du rapport d'expertise au greffe du tribunal le 3 juin 2021, par une décision du 24 août 2021, le directeur du pôle de santé du Villeneuvois a prolongé le congé de maladie ordinaire de M. B du 26 juillet au 14 septembre 2021, à demi-traitement. Par jugement n° 2101266, 2102065, 2105550 du 19 décembre 2022, le tribunal a annulé ces trois décisions des 18 janvier 2021, 19 mars 2021 et 24 août 2021. Par la présente requête, M. B demande au tribunal, après rejet implicite de sa demande indemnitaire préalable, de condamner le pôle de santé du Villeneuvois à lui verser la somme de 70 020 euros en réparation de l'ensemble de ses préjudices.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité du pôle de santé :

S'agissant de l'accident de service :

2. En premier lieu, en se bornant à alléguer qu'un nombre croissant de missions lui a été confié et à produire un certificat médical établi le 7 mai 2021 par le Dr A, spécialisée en médecine générale, aux termes duquel cette dernière certifie avoir examiné le requérant le 3 avril 2019 pour des problèmes somatiques multiples, avoir conclu à un diagnostic d'épuisement physique et psychique " pouvant rentrer dans le cadre d'un burn-out, potentiellement d'origine professionnelle " et recommandé à son patient une mise au repos avec une mise à distance du milieu professionnel, qu'il a refusée, M. B ne justifie pas, alors que l'expert fait état dans son rapport d'un stress polyfactoriel ne relevant aucune exclusivité au stress professionnel, de l'existence d'une faute imputable au pôle de santé du Villeneuvois à raison de ses conditions de travail.

3. En second lieu, compte tenu des conditions posées à leur octroi et de leur mode de calcul, la rente viagère d'invalidité et l'allocation temporaire d'invalidité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions qui instituent ces prestations, déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

4. Ainsi, conformément à ce qui a été dit au point précédent, M. B peut prétendre, même en l'absence de faute démontrée du pôle de santé du Villeneuvois, à la réparation de l'ensemble des préjudices personnels et patrimoniaux qui ont résulté de son accident de service du 12 juin 2019, exception faite des préjudices résultant des pertes de revenus et de l'incidence professionnelle.

S'agissant des décisions des 18 janvier 2021, 19 mars 2021 et 24 août 2021 :

5. Il résulte de l'instruction que, par jugement n° 2101266, 2102065, 2105550 du 19 décembre 2022, le tribunal a annulé pour méconnaissance de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, d'une part, la décision du 18 janvier 2021 par laquelle le directeur du pôle de santé du Villeneuvois a retiré la décision du 23 octobre 2020 par laquelle l'arrêt de travail de M. B au titre de son accident de service du 12 juin 2019 a été prolongé jusqu'au 16 décembre 2020 et placé M. B en congé de maladie ordinaire pour la période du 17 octobre au 16 décembre 2020, d'autre part, la décision du 19 mars 2021 par laquelle le directeur du pôle de santé a placé et prolongé M. B en congé de maladie ordinaire du 17 octobre 2020 au 5 février 2021, à plein traitement du 17 octobre 2020 au 14 janvier 2021 et à demi-traitement du 15 janvier au 5 février 2021 et, enfin, la décision du 24 août 2021 par laquelle le directeur a prolongé le congé de maladie ordinaire de M. B du 26 juillet au 14 septembre 2021, à demi-traitement. L'illégalité entachant ces décisions constitue une faute de nature à engager la responsabilité du pôle de santé du Villeneuvois.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant des préjudices liés à l'illégalité fautive des décisions des 18 janvier 2021, 19 mars 2021 et 24 août 2021 :

6. L'illégalité mentionnée au point 5 entachant les décisions des 18 janvier 2021, 19 mars et 24 août 2021, est uniquement en lien avec le préjudice moral dont M. B sollicite la réparation. Eu égard aux circonstances dans lesquelles sont intervenues ces décisions, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en condamnant le pôle de santé du Villeneuvois à verser au requérant une somme de 1 000 euros.

S'agissant des préjudices liés à l'accident de service du 12 juin 2019 :

Quant aux préjudices patrimoniaux :

7. M. B sollicite le versement d'une indemnisation au titre de l'assistance d'une tierce personne dont il aurait eu besoin à raison de deux heures par semaine avant la consolidation de son état de santé. Toutefois, l'expert, interrogé sur ce point dans le cadre de la mission qui lui a été confiée, n'a pas relevé que l'état de santé de M. B avait nécessité qu'il se fasse assister dans les actes de la vie courante avant la consolidation de son état de santé. A cet égard, il résulte notamment d'une réponse à un dire du conseil du requérant que M. B n'a jamais évoqué ce chef de préjudice devant l'expert et qu'il n'a produit à ce titre qu'une attestation non datée ne stipulant pas le nombre d'heures et les périodes de venue. En se bornant à produire cette attestation non datée de la mutuelle Prévifrance selon laquelle l'intéressé aurait " bénéficié d'heures d'aides ménagères afin de l'aider à son retour à domicile ", ainsi que des attestations insuffisamment circonstanciées de sa mère, son frère et son ancienne compagne, M. B n'apporte pas d'élément de nature à justifier la réalité de l'assistance par tierce personne dont il aurait besoin ni, en tout état cause, que cette assistance serait en lien direct avec l'accident de service survenu au pôle de santé du Villeneuvois. Par suite, la demande d'indemnisation de ce chef de préjudice doit être rejetée.

Quant aux préjudices extrapatrimoniaux :

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que M. B a subi, du fait de l'accident de service survenu le 12 juin 2019, un déficit fonctionnel temporaire total de 61 jours durant ses périodes d'hospitalisation et sa coronarographie de contrôle, puis un déficit fonctionnel temporaire partiel, d'une part, au taux de 25 % pendant 39 jours, d'autre part, au taux de 15 % pendant 346 jours, ensuite, au taux de 10 % pendant 40 jours et enfin, au taux de 5 % pendant 171 jours. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation du préjudice de déficit fonctionnel temporaire total et partiel subi par M. B en l'évaluant, sur la base d'un montant d'indemnisation de 21 euros par jour pour une incapacité totale, et au regard de l'arrêt temporaire des activités sportives effectuées par l'intéressé, à la somme de 3 500 euros.

9. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que M. B a enduré des souffrances évaluées par l'expert à 2,5 sur une échelle de 7 compte tenu des lésions initiales, de la pose d'un stent, des trois coronographies réalisées et des périodes d'hospitalisation. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant la somme de 2 800 euros.

10. En troisième lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise médicale, que M. B reste atteint d'un déficit fonctionnel permanent imputable à l'accident de service dont il a été victime le 12 juin 2019 qui a été évalué à 5 % compte tenu de la surveillance et du traitement de fond. Alors que le requérant était âgé de 48 ans à la date de consolidation de son état de santé, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en lui allouant une indemnité de 5 500 euros.

11. En dernier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que M. B a dû arrêter les activités sportives qu'il effectuait pendant la période allant de l'accident de service survenu le 12 juin 2019 jusqu' à la date de consolidation de son état de santé, un tel arrêt étant une condition nécessaire au traitement de son infarctus. En revanche, selon l'expert, en ce qui concerne la période postérieure à la consolidation, l'arrêt des activités sportives pratiquées antérieurement par l'intéressé est dû à l'évolution de la maladie coronaire dont il est atteint. Dans ces conditions, et dès lors que le préjudice d'agrément temporaire relève des troubles de toute nature dans les conditions d'existence indemnisés au titre du déficit fonctionnel temporaire, il y a lieu de rejeter la demande présentée par M. B au titre de son préjudice d'agrément.

12. Il résulte de tout ce qui précède que le pôle de santé du Villeneuvois doit être condamné à verser à M. B la somme totale de 12 800 euros composée, d'une part, de la somme de 11 800 euros en réparation des préjudices résultant de l'accident de service survenu le 12 juin 2019 et, d'autre part, de la somme de 1 000 euros en réparation de son préjudice moral résultant de l'illégalité des décisions des 18 janvier 2021, 19 mars 2021 et 24 août 2021, ce total n'excédant pas, en tout état de cause, le montant de la demande indemnitaire préalable du requérant.

Sur les frais liés à l'instance :

13. En premier lieu, le jugement n° 2101266, 2102065, 2105550 du 19 décembre 2022 de ce tribunal ayant déjà mis à la charge définitive du pôle de santé du Villeneuvois les frais de l'expertise réalisée par le docteur D, taxés et liquidés à la somme de 1 588,78 euros, les conclusions présentées par M. B tendant au remboursement de ces frais ne peuvent qu'être rejetées.

14. En second lieu, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que réclame le pôle de santé du Villeneuvois au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du pôle de santé du Villeneuvois la somme de 1 800 euros à verser à M. B sur le même fondement.

DECIDE :

Article 1er : Le pôle de santé du Villeneuvois est condamné à verser à M. B la somme de 12 800 euros en réparation de ses préjudices.

Article 2 : Le pôle de santé du Villeneuvois versera à M. B la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par le pôle de santé du Villeneuvois sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au pôle de santé du Villeneuvois.

Délibéré après l'audience du 20 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Delvolvé, président,

Mme Mounic, première conseillère,

Mme Passerieux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2023.

La rapporteure,

C. PASSERIEUX

Le président,

Ph. DELVOLVÉ

Le greffier,

A. PONTACQ

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier

N°2106329

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