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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2200146

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2200146

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2200146
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantCANONVILLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 janvier et 9 février 2022, M. H A et Mme I F, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité d'ayants droit de leur fils C A et représentés par Me Canonville, demandent au tribunal, saisi sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de désigner un collège d'experts composé d'un chirurgien cardiaque et d'un infectiologue, lequel sera chargé de déterminer si des fautes dans la surveillance, le traitement et la prise en charge de leur fils ont été commises au cours de son hospitalisation au centre hospitalier universitaire de Bordeaux- hôpital Haut-Lévêque et s'il a pu y contracter une infection pulmonaire qui serait à l'origine de son décès et d'évaluer les différents préjudices subis tant par leur fils décédé le 15 août 2019 que par eux-mêmes. Ils demandent en outre que ces experts soient autorisés à s'adjoindre les services d'un sapiteur et exercent, nécessairement, dans la région du Pays de la Loire, où ils résident, afin que soient évités tous éventuels conflits d'intérêts et limités les frais restant à leur charge. Ils sollicitent en outre la présence, lors des opérations d'expertise, des infirmières de garde la nuit précédant le décès de leur fils et du médecin cardiologue l'ayant consulté le matin du 15 août 2019, ces derniers étant susceptible de fournir toute information utile aux experts. Ils demandent enfin que les experts adressent un pré-rapport aux parties en leur accordant un délai de cinq semaines pour formuler leurs observations, et que les dépens soient réservés.

Ils soutiennent que :

- des fautes dans la surveillance, le traitement et la prise en charge de leur fils C ont possiblement été commises lors de son hospitalisation et, notamment, lors de sa dernière nuit de vie ;

- leur fils a contracté, lors de son hospitalisation, une infection pulmonaire, possiblement à l'origine de son décès.

Par un mémoire enregistré le 20 janvier 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Loire-Atlantique déclare ne pas s'opposer à la mesure d'expertise sollicitée et demande que le pré-rapport établi par les experts lui soit communiqué afin qu'elle puisse formuler d'éventuelles observations.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 janvier 2022, l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Ravaut de la SELARL Birot-Ravaut et associés déclare ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée sous les plus expresses réserves et protestations d'usage quant au bien-fondé de sa mise en cause. Il demande au juge de compléter la mission de l'expert afin que ce dernier détermine les causes et les conséquences de l'infection nosocomiale alléguée dont aurait été victime l'enfant C, en s'interrogeant notamment sur l'éventuel non-respect des protocoles par l'établissement hospitalier en cause. Enfin il demande que l'expert rédige un pré-rapport et que les dépens soient réservés.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 26 janvier et le 21 février 2022, le centre hospitalier universitaire de Bordeaux, représenté par Me Chiffert de l'AARPI ACLH Avocats, déclare ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée sous les plus expresses réserves et protestations d'usage quant au bien-fondé de sa responsabilité. Il demande toutefois au juge de ne pas faire droit aux conclusions des requérants tendant à ce que soient exclusivement désignés des spécialistes chirurgien cardiaque et infectiologue exerçant en Loire-Atlantique ou à ce que soient expressément convoqués aux réunions d'expertises les professionnels de santé présents dans les heures précédant le décès de leur fils. Il sollicite enfin que l'expert adresse un pré-rapport aux parties en leur accordant un délai de six semaines pour formuler leurs observations, que les frais d'expertise soient mis à la charge des requérants et que les dépens soient réservés.

M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 13 décembre 2021 prise par la section administrative du bureau d'aide juridictionnelle de Nantes.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. () ".

2. Venus du Maroc sur recommandation médicale afin de faire bénéficier leur fils, C A, souffrant d'une cardiopathie conotroncale congénitale, des soins nécessités par son état de santé, M. H A et Mme I F ont été orientés vers l'hôpital du Haut-Lévêque à Bordeaux. C, âgé de quelques mois seulement y a été admis le 30 juillet 2019 pour une intervention chirurgicale cardiaque au niveau du tronc artériel commun de type II et y est resté hospitalisé en raison une infection pulmonaire présentée post-opératoire et nécessitant un traitement et une surveillance. Dans la nuit du 14 au 15 août 2019, les requérants auraient informé les infirmières de nuit de certaines défaillances dans la prise en charge de leur fils et alerté sur des douleurs présentées par ce dernier. Au matin du 15 août 2019, leur fils, après consultation par un médecin cardiologue a été pris en charge par les équipes de réanimation de l'hôpital mais, malgré les soins prodigués, est décédé le jour-même à 10h34. Les requérants, estimant que des fautes dans la surveillance, le traitement et la prise en charge de leur fils C ont possiblement été commises lors de son hospitalisation et que leur fils a contracté une infection pulmonaire à l'origine de son décès lors de son hospitalisation, demandent au juge des référés de désigner un collège d'experts chargé de déterminer si des fautes par le centre hospitalier universitaire de Bordeaux, si leur fils a pu y contracter une infection pulmonaire qui serait à l'origine de son décès, et de déterminer et de chiffrer les préjudices subis tant par leur fils que par eux-mêmes. La mesure ainsi sollicitée, qui ne préjuge en rien des responsabilités encourues, est utile et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit et de fixer la mission des experts comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur la désignation d'un collège d'experts et sur le lieu d'exercice de ces derniers :

3. Il y a effectivement lieu, dans les circonstances de l'espèce, de confier l'expertise à un collège d'experts comprenant un chirurgien cardiaque et un infectiologue. Toutefois, dès lors qu'il appartient au juge des référés, après s'être assuré de l'absence de tout conflit d'intérêt et de l'existence de garanties d'impartialité, de désigner, sur la base du vivier limité dont il dispose, un expert susceptible de réaliser l'expertise prescrite dans un délai raisonnable, la désignation d'un expert dans une zone géographique particulière n'est parfois pas réalisable, au surplus si les parties ne s'accordent pas sur la définition de cette zone. Rien ne fait néanmoins obstacle à ce que les experts, après concertation avec les parties, décident de tenir ses réunions dans un lieu conjointement déterminé ou d'utiliser des moyens de communication à distance. Par suite, les conclusions de M. A et Mme F tendant à ce que soient désignés des spécialistes exerçant nécessairement dans la région des Pays de la Loire ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions tendant à autoriser les experts à s'adjoindre un sapiteur :

4. Il ressort de l'article R. 621-2 du code de justice administrative que s'il apparaît à un expert qu'il est nécessaire de faire appel au concours d'un ou plusieurs sapiteurs pour l'éclairer sur un point particulier, il doit préalablement solliciter l'autorisation du président du tribunal administratif. En application de ces dispositions, les conclusions présentées par le requérant, tendant à ce que le juge des référés autorise dès à présent les experts désignés à s'adjoindre tout spécialiste de leur choix, ne peuvent qu'être rejetées.

Sur la présence aux réunions d'expertise des personnels de santé présents durant les heures précédant le décès de C A et sur l'établissement d'un pré-rapport :

5. D'une part, et alors qu'il incombe déjà à tout expert, dans la mise en œuvre de la mission d'expertise qui lui est confiée, de recueillir toutes informations orales ou écrites des parties et de tout sachant, il n'y a pas lieu d'ordonner que l'expertise soit en l'espèce menée au contradictoire des infirmières qui étaient de garde la nuit précédant le décès du jeune C et du médecin cardiologue l'ayant consulté le matin du 15 août 2019, alors au surplus qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que la responsabilité de ces derniers pourrait être recherchée à titre personnel.

6. D'autre part, et dès qu'aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un pré-rapport, ce dernier définit librement les modalités pratiques de la conduite de la mission d'expertise qui lui a été confiée, de concert avec les parties et ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constituant ainsi qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir, les conclusions de l'ensemble des parties tendant à ce que les experts leur adresse un pré-rapport et leur accorde un délai suffisant pour formuler leurs observations ne peuvent être accueillies.

Sur les frais et honoraires dus aux experts :

7. Il n'appartient pas au juge des référés, mais au seul président de la juridiction administrative, lorsqu'il fixe les frais et honoraires définitifs de l'expertise, de désigner la ou les parties qui en assumeront la charge. Dès lors les conclusions présentées par le centre hospitalier universitaire de Bordeaux tendant à ce que les frais et honoraires dus à l'expert soient supportés par les requérants ne peuvent qu'être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : Le docteur B D et le docteur G E sont désignés en qualité d'experts. Ils auront pour mission :

1°) de se faire communiquer tous documents relatifs aux examens, soins, interventions et traitements pratiqués sur l'enfant C A lors de sa prise en charge médicale par le centre hospitalier universitaire de Bordeaux entre le 30 juillet et le 15 août 2019, jour de son décès ; de recueillir toutes informations orales ou écrites des parties et de tout sachant ; procéder à l'examen de l'entier dossier médical de C A ;

2°) de décrire l'état de santé antérieur de C A, avant l'intervention chirurgicale cardiaque dont il a bénéficié au centre hospitalier universitaire de Bordeaux, ainsi que les complications dont il a été victime suite à cette intervention ;

3°) de préciser si les actes et soins pratiqués au centre hospitalier universitaire de Bordeaux y ont été attentifs, diligents et conformes aux règles de l'art et aux données acquises de la science ou si d'autres interventions, soins ou examens auraient dû être pratiqués ; donner au tribunal tous les éléments lui permettant de déterminer si tout ou partie de l'état présenté par l'enfant après cette intervention et jusqu'à son décès est lié à la réalisation d'une intervention incompatible avec son état de santé, à un défaut de surveillance ou à une négligence de la part des personnels soignants, à un retard de traitement induit par l'absence d'appel au médecin de garde la nuit du 14 au 15 août 2019 ou à toute autre faute commise par l'établissement de santé ; en cas de cause plurifactorielle, déterminer la part de chacune de ses fautes dans la survenue des complications puis du décès ;

4°) de dire si les soins reçus et les actes pratiqués sont à l'origine d'une perte de chance de survie et chiffrer cette perte de chance ;

5°) dans la négative, préciser si l'état présenté par C A puis son décès le 15 août 2019, est lié à la contraction d'une infection nosocomiale, à son état de santé initial, à l'évolution prévisible de cet état ou à toute autre cause extérieure ;

6°) en cas de contraction d'une infection nosocomiale :

- déterminer le(s) type(s) d'infection(s)s contractée(s)s par l'enfant C en s'interrogeant notamment sur la possible contraction d'une infection pulmonaire ;

- préciser à quelle date ont été constatés les premiers signes d'infection, a été porté le diagnostic, a été mise en œuvre la thérapeutique, si tel a été le cas ;

- dire quels ont été les moyens permettant le diagnostic, les éléments cliniques, paracliniques et biologiques retenus ;

- dire quel acte médical ou paramédical a été rapporté comme étant à l'origine de l'infection et dire par qui il a été pratiqué ;

- déterminer quelles sont les causes possibles de cette ou de ces infection(s) ;

- préciser si la conduite diagnostique et/ou thérapeutique de cette ou de ces infection(s) a été conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science médicale à l'époque où ces soins ont été dispensés ;

- en cas de réponse négative, faire la part entre les conséquences du retard de diagnostic et de traitement ;

- procéder à une distinction de ce qui est la conséquence directe de cette ou de ces infection(s) et de ce qui procède de l'état pathologique intercurrent ou d'un éventuel état antérieur ;

- se faire communiquer par le centre hospitalier universitaire de Bordeaux les protocoles et comptes rendus du Clin, les protocoles d'hygiène et d'asepsie applicables, les enquêtes épidémiologiques effectuées au moment des faits litigieux ;

- vérifier si les protocoles applicables ont bien été respectés en l'espèce : dire si la vérification a pu être faite et si les règles de traçabilité ont, à cet effet, été respectées ;

- vérifier si un manquement quel qu'il soit, notamment un manquement caractérisé aux obligations posées par la réglementation en vigueur en matière de lutte contre les infections nosocomiales, peut être relevé à l'encontre de l'établissement de soins concerné ;

- préciser si cette infection a pu être à l'origine d'une perte de chances d'éviter le décès.

7°) de dire si l'état de santé de l'enfant C a entraîné un déficit fonctionnel temporaire ou partiel résultant de troubles imputables à une ou des fautes commises par les services du centre hospitalier universitaire de Bordeaux et d'en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;

8°) de déterminer et de chiffrer l'ensemble des préjudices subis par l'enfant C et dont ses ayants droits seraient susceptibles de se prévaloir, dissociation faite entre ceux imputables à l'état initial de l'enfant et aux soins justifiés par celui-ci et ceux en lien avec les éventuels manquements identifiés ou l'infection nosocomiale éventuellement contractée.

Article 2 : Les experts accompliront leur mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 3 : Préalablement à toute opération, les experts prêteront serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre M. A et Mme F, le centre hospitalier universitaire de Bordeaux, l'ONIAM et la CPAM de Loire-Atlantique.

Article 5 : Les experts avertiront les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 6 : Les experts, qui communiqueront aux parties un pré-rapport, s'ils l'estiment utile, avec un délai leur permettant de faire valoir leurs dires avant d'analyser leurs observations dans un rapport définitif, déposeront le rapport définitif au greffe en deux exemplaires dans un délai de six mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Des copies seront notifiées par les experts aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. Les experts justifieront auprès du tribunal de la date de réception de leur rapport par les parties.

Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 8 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à M. H A et Mme I F, au centre hospitalier universitaire de Bordeaux, à l'ONIAM, à la CPAM de Loire-Atlantique, au docteur B D et au docteur G E, experts.

Fait à Bordeaux, le 20 septembre 2022.

La présidente du tribunal,

Juge des référés,

Cécile MARILLER

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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