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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2201522

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2201522

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2201522
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCABINET ATHON-PEREZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 mars 2022, Mme B A, représentée par le cabinet Athon-Perez, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 septembre 2021 portant mise à la retraite en tant qu'il ne fait pas mention de l'imputabilité au service de son invalidité, ensemble la décision implicite du 15 janvier 2022 par laquelle le recteur de l'académie de Bordeaux a rejeté son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Bordeaux, à titre principal, de prendre un nouvel arrêté de radiation des cadres mentionnant l'imputabilité au service de sa mise à la retraite pour invalidité, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- en refusant de préciser que sa radiation des cadres intervenait en raison de l'imputabilité au service de son invalidité, l'administration a commis une erreur d'appréciation ;

- à titre subsidiaire, les décisions attaquées sont insuffisamment motivées.

Par un mémoire, enregistré le 23 mai 2024, la rectrice de l'académie de Bordeaux conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- le moyen tiré de l'insuffisance de motivation est inopérant ;

- le SRE ayant émis un avis conforme à l'admission de Mme A à une retraite pour invalidité non imputable au service, elle se trouvait en situation de compétence liée pour prendre l'arrêté attaqué.

Un mémoire en réplique, présenté pour Mme A, a été enregistré le 27 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Chauvin, présidente,

- les conclusions de Mme Champenois, rapporteure publique,

- et les observations de Me Achard, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, née le 10 décembre 1965, était secrétaire administrative de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur, affectée à la direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRDJSCS) de Nouvelle-Aquitaine. A la suite de l'avis favorable de la commission de réforme du 5 mars 2020, elle a été placée par arrêté du 3 avril 2020 de la rectrice de l'académie de Bordeaux en congé de longue durée, en raison de troubles anxiodépressifs reconnus imputables au service, du 12 avril 2018 jusqu'au 11 avril 2019, puis a bénéficié d'un congé d'invalidité temporaire imputable au service, renouvelé jusqu'au 30 septembre 2021 inclus, avec rémunération à plein traitement. Par un arrêté du 14 septembre 2021, elle a été admise à faire valoir ses droits à pension de retraite pour invalidité à compter du 1er octobre 2021 et une pension de retraite lui a été concédée par arrêté du 27 septembre 2021. Ce titre de pension ne visant pas les dispositions relatives à la mise à la retraite pour invalidité imputable au service et lui refusant dès lors le bénéfice d'une rente viagère d'invalidité, alors que la commission de réforme réunie le 3 juin 2021 avait émis un avis favorable à l'imputabilité au service avec un taux d'incapacité permanente physique (IPP) de 35%, Mme A a formé, le 12 novembre 2021, un recours gracieux réceptionné le 15 novembre par le recteur de l'académie de Bordeaux. Elle demande dans la présente instance au tribunal d'annuler l'arrêté du 14 septembre 2021 portant radiation des cadres en tant qu'il ne fait pas mention de l'imputabilité au service de son invalidité, ensemble la décision implicite du 15 janvier 2022 par laquelle le recteur de l'académie de Bordeaux a rejeté son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite : " Le fonctionnaire civil qui se trouve dans l'incapacité permanente de continuer ses fonctions en raison d'infirmités résultant de blessures ou de maladie contractées ou aggravées soit en service, () et qui n'a pu être reclassé () peut être radié des cadres par anticipation soit sur sa demande, soit d'office à l'expiration d'un délai de douze mois à compter de sa mise en congé si cette dernière a été prononcée en application de l'article 21 bis de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ainsi que du deuxième alinéa des 2° et 3° de l'article 34 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 précitée. () ". Aux termes de l'article L. 28 du même code : " Le fonctionnaire civil radié des cadres dans les conditions prévues à l'article L. 27 a droit à une rente viagère d'invalidité cumulable, selon les modalités définies à l'article L. 30 ter, avec la pension rémunérant les services. ". Et aux termes de l'article L. 31 : " La réalité des infirmités invoquées, la preuve de leur imputabilité au service, le taux d'invalidité qu'elles entraînent, l'incapacité permanente à l'exercice des fonctions sont appréciés par une commission de réforme selon des modalités qui sont fixées par un décret en Conseil d'Etat. / Le pouvoir de décision appartient, dans tous les cas, au ministre dont relève l'agent et au ministre des finances. () ". Il résulte de ces dispositions que seuls les fonctionnaires civils radiés des cadres sur le fondement de l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, c'est-à-dire en raison d'une incapacité permanente imputable au service, peuvent percevoir une rente viagère d'invalidité.

3. Aux termes de l'article R. 4 du code des pensions civiles et militaires de retraite : " L'acte de radiation des cadres spécifie les circonstances susceptibles d'ouvrir droit à pension et vise les dispositions légales invoquées à l'appui de cette décision. / Les énonciations de cet acte ne peuvent préjuger ni la reconnaissance effective du droit, ni les modalités de liquidation de la pension, ces dernières n'étant déterminées que par l'arrêté de concession ". Aux termes de l'article R. 38 du même code : " Le bénéfice de la rente viagère d'invalidité prévue à l'article L. 28 est attribuable si la radiation des cadres ou le décès en activité surviennent avant la limite d'âge et sont imputables à des blessures ou maladies résultant par origine ou aggravation d'un fait précis et déterminé de service ou de l'une des autres circonstances énumérées à l'article L. 27. () ". Aux termes de l'article R. 49 bis de ce code : " Dans tous les cas, la décision d'admission à la retraite pour invalidité, prise en application de l'article L. 31, est subordonnée à l'avis conforme du ministre chargé du budget. ". Enfin, l'article R. 65 du même code dispose que : " Le service chargé de la mise en œuvre de la gestion administrative et financière du régime de retraite et d'invalidité des fonctionnaires civils et militaires de l'Etat constitue, pour chaque fonctionnaire, magistrat et militaire, à compter de la date de son affiliation au régime du présent code, un compte individuel de retraite. A partir de ce compte et après contrôle des informations y figurant, ainsi que, le cas échéant, des durées d'assurance et des périodes reconnues équivalentes validées dans un ou plusieurs autres régimes de retraite de base obligatoires, la pension de l'intéressé ou celle de ses ayants cause ou, le cas échéant, la rente viagère d'invalidité est liquidée et concédée par arrêté du ministre chargé du budget. / Les administrations ou établissements de l'Etat ou tous autres organismes employeurs de fonctionnaires de l'Etat, magistrats et militaires transmettent au service mentionné au premier alinéa, dans des conditions fixées par décret, tout au long de la carrière des intéressés, les informations à porter à leur compte individuel de retraite ".

4. Une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

5. Mme A souffre de troubles anxiodépressifs qu'elle impute à ses conditions de travail au sein de la DRDJSCS.

6. Il ressort des pièces du dossier et notamment du rapport d'expertise du 6 décembre 2019 établi par un psychiatre à la demande du rectorat de l'académie de Bordeaux, et entériné par un avis de la commission de réforme du 5 mars 2020, que les troubles anxiodépressifs dont souffre Mme A ont été reconnus comme étant en lien direct et certain avec l'exercice de ses fonctions professionnelles et ont conduit la rectrice de l'académie de Bordeaux à considérer qu'elle pouvait bénéficier des garanties de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 et de la prise en charge des soins médicaux conformément à l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984. Elle a ainsi été placée en congé de longue durée imputable au service à plein traitement du 12 avril 2018 au 11 avril 2019, puis en congé d'invalidité temporaire imputable au service jusqu'à la veille de sa radiation des cadres. Il est constant que le médecin traitant de Mme A a également rendu un avis favorable le 24 novembre 2020 à une retraite pour inaptitude et invalidité imputable au service avec un taux de 30 % en raison du syndrome anxiodépressif d'intensité sévère " à rattacher à différents évènements professionnels traumatiques vécus depuis 2014 relatés aux médecins de prévention et à des représentants du personnel ". De nouveau consulté dans le cadre de la mise à la retraite pour invalidité de l'intéressée, le médecin psychiatre missionné par la directrice adjointe du conseil de la vie scolaire et des affaires juridiques de l'académie de Bordeaux a conclu, dans un avis du 28 février 2021, que l'examen de Mme A avait montré que cette dernière était définitivement inapte à l'exercice de toutes fonctions en raison de la même pathologie et que son admission à une retraite anticipée pour invalidité imputable au service était justifiée au taux d'IPP pouvant être fixé de 35%, précisant qu'il n'existait pas d'état pathologique préexistant indépendant de la maladie imputable. Le 3 juin 2021, la commission de réforme a émis un avis favorable à la mise à la retraite pour invalidité à un taux d'IPP de 35%, en confirmant un syndrome dépressif avec troubles anxieux imputable au service.

7. Selon l'expert, psychiatre, qui s'est prononcé en 2019 sur sa demande de reconnaissance de maladie professionnelle, Mme A a rapporté notamment avoir rencontré des difficultés dans l'exercice de ses fonctions à compter de 2014, après sa réussite au concours de secrétaire administrative de catégorie B, en raison d'une surcharge de travail liée à l'ajout d'une nouvelle mission et d'une iniquité dans la répartition des tâches avec une collègue. Elle a indiqué à l'expert avoir alors consulté le médecin du travail et alerté les représentants syndicaux. Après un arrêt pour maladie de juillet à novembre 2015, Mme A a repris son travail mais s'est plainte à nouveau auprès des syndicats, de l'absence de soutien et de reconnaissance de son investissement de la part de sa hiérarchie, d'une surcharge de travail imposée dans le cadre d'une réforme territoriale et de relations détériorées avec sa nouvelle cheffe de service. Elle a exprimé auprès de l'expert un sentiment de dévalorisation lorsque le 21 mars 2018, cette cheffe de service n'avait pas produit l'évaluation favorable qu'elle attendait pour sa demande d'avancement. Elle a alors consulté son médecin généraliste, lequel lui a prescrit un nouvel arrêt de travail le 12 avril 2018 pour anxiété réactionnelle. S'en sont suivis, ainsi qu'il a été dit, un congé de longue durée, puis un congé d'invalidité temporaire reconnus imputables au service, et renouvelé avant sa mise à la retraite.

8. Les conditions de travail ainsi décrites par Mme A et qui sont à l'origine de sa pathologie ne sont pas contestées. Et aucun élément du dossier ne vient contredire les avis de la commission de réforme et les rapports des médecins l'ayant examinée et ayant eu à connaître de sa situation, unanimes quant à l'imputabilité au service des troubles dépressifs dont elle souffre, alors même qu'ils ne se fondent que sur les dires et ressentis de l'intéressée. Il n'est par ailleurs pas contesté que ces différents praticiens n'ont relevé aucun antécédent psychiatrique, aucun état pathologique préexistant, ni aucune autre cause au développement de sa pathologie. Dans ces conditions, compte tenu de la constance des faits et conditions de travail décrits par Mme A à ces médecins, des avis concordants de ces derniers sur le lien direct entre la pathologie anxio-dépressive dont elle est atteinte et l'exercice de ses fonctions, sa maladie et par suite l'invalidité ayant conduit à sa mise à la retraite, doit être regardée comme imputable au service. Mme A est ainsi fondée à soutenir qu'en ne visant pas l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite dans la décision de procéder à sa radiation des cadres, la rectrice de l'académie de Bordeaux, qui n'était pas lié par l'avis du service des retraites de l'Etat émis le 27 aout 2021, que la requérante au demeurant conteste, a commis une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner le second moyen de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 14 septembre 2021 portant mise à la retraite pour invalidité en tant qu'il ne fait pas mention de l'imputabilité au service de son invalidité, ensemble la décision rejetant son recours gracieux.

Sur les conclusions en injonction :

10. En raison du motif qui la fonde, l'annulation des décisions attaquées implique nécessairement que Mme A soit radiée des cadres pour invalidité imputable au service et qu'une rente viagère d'invalidité lui soit versée. Il y a lieu d'enjoindre au recteur de l'académie de Bordeaux de modifier l'arrêté du 14 septembre 2021 en ce sens, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E

Article 1er : L'arrêté du 14 septembre 2021 portant mise à la retraite de Mme A en tant qu'il ne fait pas mention de l'imputabilité au service de son invalidité, et la décision rejetant son recours gracieux sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au recteur de l'académie de Bordeaux de modifier l'arrêté du 14 septembre 2021 et de préciser que la radiation des cadres de Mme A pour invalidité est imputable au service dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au recteur de l'académie de Bordeaux.

Délibéré après l'audience du 28 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvin, présidente,

Mme de Gélas, première conseillère,

Mme Jaouën, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

La première assesseure,

C. DE GÉLASLa présidente,

A. CHAUVIN

La greffière,

C. LALITTE

La République mande et ordonne au ministère de l'éducation nationale, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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