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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2202237

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2202237

mardi 8 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2202237
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème Chambre
Avocat requérantIMPERIAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 avril 2022 et 5 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Impérial, avocate, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner le Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) à lui verser la somme globale de 43 315 euros en réparation des préjudices que lui ont causé les refus de délivrance de la carte professionnelle d'agent de sécurité à compter du 14 novembre 2018 ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner le CNAPS à lui verser la somme globale de 42 611 euros en réparation des préjudices que lui a causé le refus de délivrance de la carte professionnelle d'agent de sécurité à compter du 17 décembre 2020 ;

3°) et de mettre à la charge du CNAPS la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- en refusant de lui délivrer la carte professionnelle d'agent de sécurité, le CNAPS a entaché ses décisions d'une erreur d'appréciation constitutive d'une faute nature à engager sa responsabilité, et ce, dès la première décision de refus de la commission locale d'agrément et de contrôle du CNAPS du 14 novembre 2018 ;

- il a subi un préjudice financier en lien avec cette faute dès lors qu'il a été privé d'un emploi à temps complet dans le domaine de la sécurité privée jusqu'à l'obtention de sa carte professionnelle en juillet 2022 ce qui a engendré pour lui un manque à gagner de 33 315 euros depuis novembre 2018 ou, à défaut, de 32 611 euros depuis le 17 décembre 2020 ;

- il devra être indemnisé à hauteur de 5 000 euros au titre des troubles qu'il a subis dans ses conditions d'existence ;

- il a subi un préjudice moral évalué à 5 000 euros en raison des multiples démarches qu'il a dû engager pour faire valoir ses droits.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 décembre 2023, le CNAPS conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il n'a commis aucune faute ;

- il n'y a pas de lien de causalité entre les décisions de refus de délivrance de la carte professionnelle sollicitée et les préjudices allégués ;

- M. B ne peut se prévaloir d'une perte de salaires avant la décision du 30 décembre 2020 dont l'annulation a été prononcée par jugement du 15 février 2022 ;

- une perte de chance doit être appliquée à ses préjudices ;

- les contraintes résultant des démarches effectuées par le requérant afin d'obtenir l'effacement des mises en cause le concernant sur les fichiers d'antécédents judiciaires et les difficultés personnelles alléguées ne lui sont pas imputables ;

- le quantum des préjudices allégués n'est pas justifié.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ballanger,

- les conclusions de M. Roussel Cera, rapporteur public,

- et les observations de Me Demen, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B s'est vu délivrer le 21 mai 2010 une carte professionnelle l'autorisant à exercer une activité de sûreté aéroportuaire pour une durée de cinq ans. A la suite de sa condamnation le 2 mars 2012 pour des faits de complicité de vol en réunion commis le 2 mai 2011, confirmée par la cour d'appel de Bordeaux le 10 janvier 2013, sa carte professionnelle lui a été retirée. Par la suite, M. B a sollicité à plusieurs reprises la délivrance d'une nouvelle carte professionnelle en qualité d'agent de sécurité, ce qui lui a été refusé par des délibérations de la commission locale d'agrément et de contrôle (CLAC) du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) du 14 novembre 2018, du 11 juillet 2019 et du 21 octobre 2020. M. B a formé un recours administratif auprès de la commission nationale d'agrément et de contrôle (CNAC) à l'encontre de cette dernière décision, qui a confirmé ce refus par une décision du 30 décembre 2020. Par un jugement du 15 février 2022, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé cette décision et a enjoint au CNAPS de procéder au réexamen de la situation de l'intéressé. Suite à ce jugement, le CNAPS a délivré, le 14 avril 2022, à M. B une carte professionnelle valable pour une durée de cinq ans.

2. Par un courrier du 4 mars 2021, reçu le 8 mars suivant, M. B a sollicité l'indemnisation des préjudices qu'il estimait avoir subis du fait des refus successifs du CNAPS à ses demandes de délivrance d'une carte professionnelle d'agent de sécurité depuis novembre 2018. Par sa requête, M. B demande au tribunal de condamner le CNAPS à lui verser la somme globale de 43 315 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité :

3. Aux termes de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure : " Nul ne peut être employé ou affecté pour participer à une activité mentionnée à l'article L. 611-1 : () / 2° S'il résulte de l'enquête administrative, ayant le cas échéant donné lieu à consultation, par des agents du Conseil national des activités privées de sécurité spécialement habilités par le représentant de l'Etat territorialement compétent et individuellement désignés, des traitements de données à caractère personnel gérés par les services de police et de gendarmerie nationales relevant des dispositions de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification, que son comportement ou ses agissements sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'Etat et sont incompatibles avec l'exercice des fonctions susmentionnées ; () "

4. Il résulte des dispositions précitées que lorsqu'elle est saisie d'une demande de délivrance ou de renouvellement d'une carte professionnelle pour l'exercice de la profession d'agent privé de sécurité ou d'une demande d'agrément en qualité de dirigeant d'une entreprise de sécurité privée, l'autorité administrative compétente procède à une enquête administrative. Cette enquête, qui peut notamment donner lieu à la consultation du traitement automatisé de données à caractère personnel mentionné à l'article R. 40-23 du code de procédure pénale, vise à déterminer si le comportement ou les agissements de l'intéressé sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'Etat, et s'ils sont ou non compatibles avec l'exercice des fonctions d'agent privé de sécurité. Pour ce faire, l'autorité administrative procède à une appréciation globale de l'ensemble des éléments dont elle dispose. A ce titre, si la question de l'existence de poursuites ou de sanctions pénales est indifférente, l'autorité administrative est en revanche amenée à prendre en considération, notamment, les circonstances dans lesquelles ont été commis les faits qui peuvent être reprochés au pétitionnaire ainsi que la date de leur commission.

5. M. B fait valoir que la responsabilité du CNAPS doit être engagée du fait des refus successifs de délivrance d'une carte professionnelle en qualité d'agent de sécurité qui lui ont été opposés par la CLAC les 14 novembre 2018 et 11 juillet 2019 et la CNAC le 30 décembre 2020.

6. D'une part, il résulte de l'instruction que pour refuser de délivrer une carte professionnelle en qualité d'agent de sécurité par une délibération du 14 novembre 2018, la CLAC Sud-Ouest du CNAPS s'était fondée sur la circonstance que M. B avait fait l'objet d'une condamnation le 2 mars 2012 à une peine de trois mois d'emprisonnement assortie d'un sursis pour des faits de vol en réunion, confirmée par un arrêt de la cour d'appel de Bordeaux du 10 janvier 2013. Toutefois, il résulte de l'instruction que ces faits, dont M. B ne conteste pas la matérialité, sont isolés et présentaient à la date de cette décision, un caractère ancien. En outre, par un arrêt du 14 mars 2018, la cour d'appel de Bordeaux a dispensé M. B de l'inscription de sa condamnation au bulletin numéro 2 de son casier judiciaire, ce dont le CNAPS a été informé, et l'inscription de sa condamnation au fichier TAJ a été définitivement effacée par une ordonnance du président de la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Bordeaux le 13 août 2020. Dans ces conditions, compte tenu du caractère ancien et isolé des faits sur lesquels reposent la condamnation dont M. B a fait l'objet, laquelle a été effacée, ce dernier est fondé à soutenir que le CNAPS a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de lui délivrer la carte professionnelle sollicitée au motif que son comportement ou ses agissements seraient de nature à porter atteinte à la sécurité des biens et incompatibles avec l'exercice des fonctions. Il résulte de l'instruction que les décisions de refus des 11 juillet 2019 et celle du 30 décembre 2020 qui s'est substituée à celle du 21 octobre 2020, sont fondées sur le même motif que celui ayant motivé la décision du 14 novembre 2018. Par suite, M. B est fondé à soutenir que ces décisions sont entachées d'illégalités fautives de nature à engager la responsabilité du CNAPS.

7. D'autre part, il est constant que par un jugement devenu définitif du 15 février 2022, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé pour erreur d'appréciation la décision du CNAPS du 30 décembre 2020, en raison de l'ancienneté de la condamnation dont M. B a fait l'objet le 2 mai 2012, de la gravité modérée des faits reprochés et de leur caractère isolé. Dès lors, M. B est fondé à soutenir que le CNAPS a entaché sa délibération d'une illégalité fautive de nature à engager sa responsabilité.

8. Si l'illégalité dont est entachée une décision administrative constitue une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique, elle n'est de nature à ouvrir droit à réparation que dans la mesure où son application a entraîné un préjudice direct et certain. Tel n'est pas le cas si la même décision aurait pu être légalement prise pour un autre motif. En l'espèce, le CNAPS n'invoque en défense aucun motif susceptible de justifier légalement les décisions de refus de délivrance de carte professionnelle prises les 14 novembre 2018, 11 juillet 2019, et 30 décembre 2020. La responsabilité du CNAPS est donc engagée au titre des préjudices subis par le requérant au cours de la période allant du 14 novembre 2018 au 14 avril 2022, date de la délivrance de la carte professionnelle sollicitée.

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices :

9. En premier lieu, M. B fait valoir qu'en l'absence de carte professionnelle, il n'a pas été en mesure d'exercer une activité en qualité d'agent de sécurité pour laquelle il était qualifié et qu'il a été contraint de travailler à temps partiel en tant qu'agent d'exploitation qualifié service sécurité incendie et assistance aux personnes à compter du 20 octobre 2014. Toutefois, d'une part, le requérant ne justifie d'aucune recherche d'emploi ni de ce qu'il aurait été empêché d'exercer une activité professionnelle à temps plein dans un autre domaine que la sécurité privée. D'autre part, si le requérant se prévaut de la circonstance que son employeur était à même de l'embaucher en qualité d'agent de sécurité à temps plein dès 2018, il résulte de l'instruction que la promesse d'avenant à son contrat de travail qu'il produit est datée du 27 janvier 2021, de sorte qu'il ne saurait s'en prévaloir pour une période antérieure à cette date. Dans ces conditions, M. B est seulement fondé à soutenir qu'il a perdu une chance sérieuse de bénéficier d'un contrat à temps plein en qualité d'agent de sécurité en lien avec les illégalités fautives commises par le CNAPS à compter du 27 janvier 2021, date de cette promesse d'avenant, jusqu'au mois de juin 2022, date de délivrance effective de la carte professionnelle sollicitée. Compte tenu du salaire effectivement perçu par M. B sur cette période, du salaire annoncé dans la promesse d'avenant dont il aurait pu bénéficier et du montant du salaire minimum interprofessionnel de croissance, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par le requérant à ce titre en le fixant à 9 020 euros.

10. En deuxième lieu, si M. B fait valoir que les difficultés économiques qu'il a rencontrées à la suite du refus de renouvellement de sa carte professionnelle ont nécessairement eu une répercussion sur sa vie de famille, il ne l'établit pas. Par suite, les troubles dans les conditions d'existence dont il demande réparation doivent être rejetés.

11. En dernier lieu, il sera fait une juste appréciation de la réparation due à M. B au titre du préjudice moral qu'il a subi, compte tenu des nombreuses démarches qu'il a dû effectuer, ainsi que de la durée de son préjudice, en le fixant à la somme de 1 000 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le CNAPS à verser à M. B la somme totale de 10 020 euros.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CNAPS, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 1 500 euros à M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le CNAPS est condamné à verser à M. B la somme 10 020 euros.

Article 2 : Le CNAPS versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au Conseil national des activités privées de sécurité.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvin, présidente,

Mme Ballanger, première conseillère,

Mme Lorrain Mabillon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 octobre 2024.

La rapporteure,

M. BALLANGERLa présidente,

A. CHAUVIN

La greffière,

C. JANIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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