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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2202923

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2202923

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2202923
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation4ème chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS SEBAN NOUVELLE AQUITAINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire, enregistrés les 25 mai 2022, 5 janvier 2023 et 31 août 2023, Mme B C, représentée par Me Noël, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née le 26 mars 2021, et la décision explicite du 4 mai 2022, par lesquelles le maire de la commune de Préchac a rejeté sa demande de protection fonctionnelle et sa réclamation préalable indemnitaire ;

2°) d'enjoindre au maire de la commune de Préchac de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de condamner la commune de Préchac à lui verser la somme de 10 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 25 janvier 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable, et capitalisation des intérêts, en réparation des faits de harcèlement moral et de mise au placard subis ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Préchac une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le maire a méconnu le principe d'impartialité en se prononçant lui-même sur une demande de protection fonctionnelle au titre d'agissements constitutifs de harcèlement moral mettant en cause son propre comportement ;

- il a commis une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle au motif que les faits allégués ne sont pas constitutifs de harcèlement moral ;

- la responsabilité pour faute de la commune de Préchac doit être engagée en raison des agissements de harcèlement moral et de mise au placard dont elle a été victime ;

- elle est fondée à solliciter la réparation des préjudices subis qu'elle évalue à la somme de 10 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés le 25 juin 2023 et le 19 janvier 2024, ce dernier mémoire n'ayant pas été communiqué, la commune de Préchac, représentée par le cabinet Seban Nouvelle-Aquitaine, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de Mme C au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bilate,

- les conclusions de M. Bongrain, rapporteur public,

- les observations de Me Latour, représentant Mme C,

- et les observations de Me Jacquier, représentant la commune de Préchac.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C est secrétaire de mairie, au grade d'adjoint administratif principal de 2ème classe depuis le 3 juillet 2017, puis de 1ère classe à compter du 1er novembre 2020, au sein de la commune de Préchac. S'estimant victime de harcèlement moral et d'une " mise au placard " de la part du maire de la commune, elle a sollicité auprès de celui-ci, d'une part, le bénéfice de la protection fonctionnelle et a, d'autre part, réclamé l'indemnisation des préjudices subis, par un courrier en date du 20 janvier 2022, reçu le 25 janvier. Le silence gardé pendant deux mois par l'administration a fait naître une décision implicite de rejet, à laquelle s'est substituée la décision datée du 4 mai 2022 par laquelle le maire a explicitement refusé de faire droit à ses demandes. Par la présente requête, elle demande au tribunal l'annulation de ces décisions et l'indemnisation des faits de harcèlement moral et de "mise au placard" qu'elle estime avoir subi.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ".

3. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 134-1 du code général de la fonction publique : " L'agent public ou, le cas échéant, l'ancien agent public bénéficie, à raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire, dans les conditions prévues au présent chapitre " et de l'article L. 134-5 du même code : " La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté ". Si la protection résultant de ces dispositions n'est pas applicable aux différends susceptibles de survenir, dans le cadre du service, entre un agent public et l'un de ses supérieurs hiérarchiques, il en va différemment lorsque les actes du supérieur hiérarchique sont, par leur nature ou leur gravité, insusceptibles de se rattacher à l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

4. Il résulte du principe d'impartialité que, quand bien même il serait en principe l'autorité compétente pour prendre une telle décision, le supérieur hiérarchique mis en cause à raison de tels actes ne peut régulièrement statuer sur la demande de protection fonctionnelle présentée pour ce motif par son subordonné.

5. Enfin, aux termes de l'article L. 2122-17 du code général des collectivités territoriales : " En cas d'absence, de suspension, de révocation ou de tout autre empêchement, le maire est provisoirement remplacé, dans la plénitude de ses fonctions, par un adjoint, dans l'ordre des nominations et, à défaut d'adjoint, par un conseiller municipal désigné par le conseil ou, à défaut, pris dans l'ordre du tableau. " Aux termes de l'article L. 2122-18 du même code : " Le maire est seul chargé de l'administration, mais il peut, sous sa surveillance et sa responsabilité, déléguer par arrêté une partie de ses fonctions à un ou plusieurs de ses adjoints et à des membres du conseil municipal ".

6. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 2122-18 du code général des collectivités territoriales que le maire, qui n'aurait pas délégué cette fonction, est en principe compétent pour se prononcer sur une demande de protection fonctionnelle émanant des agents de sa commune. Toutefois, face à une telle demande qui viserait des faits de harcèlement moral le concernant personnellement et qui comporterait les éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un harcèlement, tels que mentionnés au point 2, il se trouve en situation de ne pouvoir se prononcer sans méconnaître les exigences qui découlent du principe d'impartialité, et il lui appartient, pour le motif indiqué au point 4, de transmettre celle-ci à l'un de ses adjoints ou à l'un des conseillers municipaux dans les conditions prévues à l'article L. 2122-17 du même code.

7. Dès lors que la demande de protection fonctionnelle présentée par Mme C porte sur des agissements constitutifs, selon elle, de harcèlement moral par le maire de la commune de Préchac, ce dernier ne pouvait régulièrement statuer sur cette demande. Par suite, la décision du 4 mai 2022 est entachée d'incompétence.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés contre la décision du 4 mai 2022 du maire de Préchac, que cette décision doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

9. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

10. Il résulte de l'instruction que la commune de Préchac a envisagé plusieurs aménagements visant à améliorer les conditions de travail des agents, dans l'intérêt du service, sans que Mme C ne soit personnellement visée par ces mesures. Ainsi, dès le mois d'octobre 2021, la commune a modifié les horaires de travail et les fiches de poste de ses agents, a changé les combinés téléphoniques et a créé des adresses mails personnelles au profit des agents du service. S'agissant de Mme C, ses horaires de travail ont été modifiés à sa demande pour des raisons personnelles. La circonstance qu'elle a été affectée, pour une journée, dans un bureau, équipé du matériel informatique lui permettant de réaliser ses missions, situé dans les nouveaux locaux municipaux, ne suffit pas à elle seule à caractériser une mise à l'écart ou une volonté du maire de l'isoler du service. Contrairement à ce que soutient la requérante, il résulte de l'instruction que cette dernière a continué, d'une part, à être sollicitée par le maire dans le cadre de ses fonctions, notamment lorsqu'elle était en télétravail, et, d'autre part, de participer aux conseils municipaux.

11. Le maire de la commune de Préchac n'a pas d'avantage excédé l'exercice normal de son pouvoir hiérarchique puisqu'il n'est pas établi, d'une part, que ce dernier serait l'auteur de menaces, de propos dégradants ou de pressions à l'égard de Mme C et, d'autre part, qu'il aurait eu l'intention de l'évincer de la collectivité. Au contraire, il s'avère que le maire de la commune n'a jamais mis la requérante à l'écart et s'est toujours rendu disponible lorsqu'il était sollicité de sa part. Il ressort de l'instruction qu'il l'a notamment reçue lors d'un entretien, en date du 26 février 2021, avec l'assistance d'une représentante syndicale, au sujet de sa situation professionnelle. La circonstance que la requérante a été remplacée durant son arrêt de travail n'est pas de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral.

12. Le maire ne saurait d'avantage être regardé comme ayant dépassé l'exercice normal de son pouvoir hiérarchique lorsqu'il a procédé à l'effacement de certains mails durant son absence, dans la mesure où ils ont été déplacés pour optimiser le fonctionnement de la messagerie et conservés sur l'ancienne boîte mail de la mairie.

13. La requérante ne saurait d'avantage être regardée comme ayant été rétrogradée dans la mesure où le montant de son indemnité de fonction, de sujétion et d'expertise (IFSE) a été réévaluée avec effet rétroactif à compter du 1er janvier 2020, par un arrêté du 3 mars 2020 et qu'elle a obtenu une promotion au grade d'adjoint principal de 1ère classe à compter du 1er novembre 2020.

14. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que la crise d'angoisse, matériellement établie, survenue le 15 octobre 2021, ainsi que les troubles anxiodépressifs dont souffre Mme C, qui ont donné lieu à des arrêts de travail en 2021 et 2022, seraient en lien avec des faits de harcèlement moral. A cet égard, par un arrêté du 17 novembre 2022, le maire a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de la crise d'angoisse survenue le 15 octobre 2021.

15. Par suite, les faits relatés par l'intéressée, pris isolément ou dans leur ensemble, ne sont pas de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral. Dans ces conditions, les moyens tirés de ce que la décision portant refus de protection fonctionnelle serait entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ne peuvent qu'être écartés.

16. Il résulte de ce qui précède qu'en l'absence de faute commise par la commune de Préchac de nature à engager sa responsabilité, les conclusions aux fins d'indemnisation du préjudice financier et des troubles dans les conditions d'existence de la requérante ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

17. Le présent jugement n'implique pas que le maire de Préchac accorde à Mme C la protection fonctionnelle. Par suite, les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à la commune de Préchac d'accorder la protection fonctionnelle à Mme C doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

18. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de la commune de Préchac, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de Mme C la somme demandée sur le fondement de ces dispositions par la commune de Préchac.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 4 mai 2022 du maire de la commune de Préchac est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Préchac sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et à la commune de Préchac.

Délibéré après l'audience du 25 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Munoz-Pauziès, présidente,

M. Bilate, premier conseiller,

Mme Champenois, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024.

Le rapporteur,

X. BILATE

La présidente,

F. MUNOZ-PAUZIÈS

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière

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