mardi 8 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2203488 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | D |
| Formation | 5ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 juin et 20 octobre 2022, M. A B, représenté par Me Vergé, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 7 268,95 euros correspondant à la rémunération due pour les activités professionnelles qu'il a exercées en détention ;
2°) d'enjoindre à l'Etat d'éditer de nouveaux bulletins de paie correspondant à la rémunération corrigée ;
3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 3 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de l'aggravation de ses conditions de détention ayant résulté de la privation illégale de rémunération ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- de 2019 à 2021, il a été rémunéré non par application d'un montant horaire fixe mais à la pièce, en fonction de sa productivité, en dessous du seuil minimum imposé par le code de procédure pénale ;
- la prime indexée sur le nombre de brosses de voitures confectionnées à laquelle il avait droit en tant que chef d'atelier à compter de février 2020 ne lui a pas été versée ;
- la différence entre la rémunération perçue et celle qu'il aurait dû percevoir s'élève à la somme de 7 268,95 euros ;
- cette privation illégale de la rémunération à laquelle il avait droit ne lui a pas permis d'épurer sa dette à l'égard des parties civiles et a limité sa capacité à cantiner et ainsi aggravé ses conditions de détention.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 février 2024, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les salaires versés au requérant ont été correctement calculés et que celui-ci ne rapporte pas la preuve de ses préjudices.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Lorrain Mabillon ;
- et les conclusions de M. Roussel Cera, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Au cours de son incarcération au centre de détention de Bedenac, M. B a exercé une activité professionnelle entre les mois d'avril 2019 et mai 2021 en tant qu'opérateur pour la confection de brosses de lavage de voitures en application de deux actes d'engagement datés des 18 mars 2019 et 30 avril 2021. Estimant que l'administration pénitentiaire avait minoré le calcul de sa rémunération, M. B a adressé le 3 mars 2022 à la direction interrégionale des services pénitentiaires une demande préalable tendant au versement d'une indemnité de 7 567,06 euros en réparation du préjudice financier résultant de cette erreur et d'une indemnité de 3 000 euros en réparation du préjudice moral subi en raison de l'aggravation de ses conditions de détention. Par courrier du 22 juillet 2022, la direction de l'administration pénitentiaire a rejeté cette demande. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme globale de 10 268,95 euros.
2. En premier lieu, aux termes de l'article 717-3 du code de procédure pénale, dans sa version applicable au litige : " () Les relations de travail des personnes incarcérées ne font pas l'objet d'un contrat de travail. Il peut être dérogé à cette règle pour les activités exercées à l'extérieur des établissements pénitentiaires. Les règles relatives à la répartition des produits du travail des détenus sont fixées par décret. Le produit du travail des détenus ne peut faire l'objet d'aucun prélèvement pour frais d'entretien en établissement pénitentiaire. La rémunération du travail des personnes détenues ne peut être inférieure à un taux horaire fixé par décret et indexé sur le salaire minimum de croissance défini à l'article L. 3231-2 du code du travail. Ce taux peut varier en fonction du régime sous lequel les personnes détenues sont employées. ". Il résulte de ces dispositions, éclairées par les travaux préparatoires de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, que le législateur a entendu garantir aux détenus exerçant une activité professionnelle un salaire horaire minimum individuel, dont les modalités sont fixées, dans le respect des conditions définies par le code de procédure pénale, dans l'acte d'engagement signé entre un détenu et le chef de l'établissement pénitentiaire où il exerce cette activité.
3. Aux termes de l'article D. 432-1 du même code, dans sa version applicable au litige : " Hors les cas visés à la seconde phrase du troisième alinéa de l'article 717-3, la rémunération du travail effectué au sein des établissements pénitentiaires par les personnes détenues ne peut être inférieure au taux horaire suivant : () / 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour les activités de production () ". Il résulte de ces dispositions que le salaire horaire minimum individuel garanti à chaque détenu correspond, pour les activités de production, à une rémunération qui ne peut être inférieure à 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance. L'appréciation du respect de ce minimum s'effectue au regard de la rémunération globale versée au détenu. Ces dispositions ne font pas obstacle à ce que la rémunération versée à un détenu, sur la base d'un acte d'engagement, au titre du travail qu'il effectue en détention, soit composée de plusieurs éléments dont une part variable, dès lors que le montant de la rémunération individuelle globale qui en résulte ne correspond pas, compte tenu du nombre d'heures effectivement travaillées, à un taux horaire inférieur au minimum qu'elles prévoient.
4. Il résulte de l'instruction que M. B a signé, d'une part, un premier support d'acte d'engagement du 18 mars 2019 avec le chef du centre pénitentiaire de Bédenac pour un poste d'opérateur de confection de brosses de lavage de voitures, rémunéré " à la pièce " sur la base d'un tarif horaire de 4,51 euros et, d'autre part, un second acte d'engagement du 30 avril 2021 prévoyant que l'intéressé percevrait une rémunération " conforme à l'article D. 432-1 du CPP, soit sur la base d'un montant horaire minimum de 45% du SMIC, le cas échéant en fonction du seuil de productivité ", suivant un tableau de rentabilité annexé.
5. M. B prétend que l'administration pénitentiaire l'aurait rémunéré pour son travail en appliquant non pas le taux horaire minimal prévu par les dispositions précitées et les actes d'engagement des 18 mars 2019 et 30 avril 2021 mais une rémunération à la pièce en fonction du nombre de brosses fabriquées par lui. Cependant, les tableaux que M. B produit à l'appui de sa requête ne permettent pas de rapporter un commencement de preuve ni de ce que ce mode de rémunération aurait été appliqué par l'établissement pénitentiaire, ni du nombre d'heures qu'il prétend avoir réellement travaillées. Il n'établit pas ainsi qu'il n'aurait pas reçu un salaire horaire minimum individuel conforme au code de procédure pénale pour son activité professionnelle en détention. Dans ces conditions, la demande de M. B tendant au versement d'une indemnité de 5 814,01 euros en réparation du préjudice financier résultant de la privation de sa rémunération doit être rejetée.
6. En deuxième lieu, M. B prétend que l'administration pénitentiaire a omis de lui verser la prime mensuelle à laquelle il avait droit en tant que chef d'atelier de janvier 2020 à mai 2021, d'un montant par brosse fabriquée au sein de l'atelier de 0,15 euros de janvier 2020 à janvier 2021, porté à 0,25 euros à compter de février 2021. Cependant, M. B n'établit pas l'existence de cette prime, qui ne figure pas dans ses contrats. Dans ces conditions, la demande de M. B tendant au versement d'une indemnité de 1 454,95 euros en réparation du préjudice financier résultant de la privation de cette prime doit être rejetée.
7. En troisième lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que M. B ne démontre pas avoir été privé illégalement de sa rémunération. Dans ces conditions, sa demande tendant au versement d'une indemnité de 3 000 euros en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi du fait de l'aggravation de ses conditions de détention ayant résulté de cette privation doit être rejetée.
8. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions tendant à l'édiction de nouveaux bulletins de paie et celles présentées en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Chauvin, présidente,
Mme Ballanger, première conseillère,
Mme Lorrain Mabillon, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 octobre 2024.
La rapporteure,
A. LORRAIN MABILLON La présidente,
A. CHAUVIN
La greffière,
C. JANIN
La République mande et ordonne au ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2307076
03/08/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2531339
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509870
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509781
03/08/2026