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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2204088

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2204088

jeudi 2 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2204088
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation4ème chambre
Avocat requérantBELLANDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 juillet 2022 et le 16 novembre 2022, Mme B A, représentée par Me Ripert, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Saint-Sernin à lui verser la somme de 22 412,68 euros en réparation des préjudices que lui a causé l'illégalité de ses contrats, l'absence de réévaluation de sa rémunération et des erreurs dans le calcul de celle-ci ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Saint-Sernin la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la commune a eu abusivement recours à des contrats à durée déterminée, alors qu'elle aurait dû l'engager sous le régime d'un contrat à durée indéterminé, et par conséquent lui verser des indemnités de licenciement à l'occasion de la rupture du contrat ;

- c'est à tort que la commune n'a pas renouvelé son dernier contrat, l'intérêt du service n'étant pas établi dans la mesure où la titulaire du poste n'a pas repris son poste ;

- sa rémunération aurait dû être réévaluée ;

- la durée du préavis n'a pas été respectée;

- elle aurait dû bénéficier de la nouvelle bonification indiciaire et de la prime d'administration et de technicité ;

- la décision lui a causé un préjudice financier et moral évalué à 22 412, 68 euros.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 20 septembre 2022 et le 21 février 2023, la commune de Saint-Sernin, représentée par Me Lamarque, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme A la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable, étant dirigée contre la mairie de Saint-Sernin et non la commune de Saint-Sernin ;

- les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale ;

- la loi n° 91-73 du 18 janvier 1991 portant dispositions relatives à la santé publique et aux assurances sociales ;

- le décret n°88-145 du 15 février 1988 relatif aux agents contractuels de la fonction publique territoriale ;

- le décret n°2002-61 du 14 janvier 2002 relatif à l'indemnité d'administration et de technicité ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bilate,

- les conclusions de M. Bongrain, rapporteur public,

- et les observations de Me Lamarque, représentant la commune de Saint-Sernin.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A a été engagée par la commune de Saint-Sernin en qualité d'adjoint administratif à temps partiel par 8 contrats à durée déterminée successifs, du 15 juin 2015 au 30 avril 2022. Par une demande datée du 1er avril 2022 réceptionnée par l'administration le 4 avril suivant, elle a sollicité le versement de la somme de 22 412,68 euros en réparations des préjudices découlant de l'illégalité de ces contrats et de 2 000 euros de frais d'accompagnement juridique. Par son silence, la commune de Saint-Sernin a rejeté sa demande.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le recours à des contrats à durée déterminée et la non-reconduction du dernier d'entre eux :

2. Aux termes de l'article 3 de la loi n°84-53 du 13 juillet 1983, dans sa version applicable au moment de la conclusion des contrats de Mme A : " Les collectivités et établissements mentionnés à l'article 2 peuvent recruter temporairement des agents contractuels sur des emplois non permanents pour faire face à un besoin lié à : / 1° Un accroissement temporaire d'activité, pour une durée maximale de douze mois, compte tenu, le cas échéant, du renouvellement du contrat, pendant une même période de dix-huit mois consécutifs () ". L'article 3-3 de cette même loi précise que : " Par dérogation au principe énoncé à l'article 3 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 précitée et sous réserve de l'article 34 de la présente loi, des emplois permanents peuvent être occupés de manière permanente par des agents contractuels dans les cas suivants : () 3° Pour les communes de moins de 1 000 habitants et les groupements de communes regroupant moins de 15 000 habitants, pour tous les emplois () ". Enfin, l'article 3-4 de ce même texte dispose que : " Tout contrat conclu ou renouvelé pour pourvoir un emploi permanent en application de l'article 3-3 avec un agent qui justifie d'une durée de services publics de six ans au moins sur des fonctions relevant de la même catégorie hiérarchique est conclu pour une durée indéterminée. () Lorsqu'un agent remplit les conditions d'ancienneté mentionnées aux deuxième à quatrième alinéas du présent II avant l'échéance de son contrat en cours, les parties peuvent conclure d'un commun accord un nouveau contrat, qui ne peut être qu'à durée indéterminée () ".

3. En premier lieu, il incombe au juge, pour apprécier si le recours à des contrats à durée déterminée successifs présente un caractère abusif, de prendre en compte l'ensemble des circonstances de fait qui lui sont soumises, notamment la nature des fonctions exercées, le type d'organisme employeur ainsi que le nombre et la durée cumulée des contrats en cause. A cet égard, il résulte de l'instruction que la requérante a fait l'objet de 8 contrats à durée déterminée (CDD) conclus entre le 15 juin 2015 et le 1er mai 2019, le terme de ce dernier contrat étant survenu le 30 avril 2022. Ayant renouvelé ce dernier engagement avant le terme des six ans, l'administration n'aurait été par conséquent tenue de proposer à Mme A un contrat à durée indéterminée qu'au cas où elle aurait souhaité renouveler son contrat. La commune de Saint-Sernin a proposé une première série de trois contrats à la requérante, du 15 mai au 2 juillet 2015, du 3 juillet au 23 octobre 2015, et du 24 octobre 2015 au 31 mai 2016 pour remplacer une collègue placée successivement en congé pathologique, en congé maternité puis en congé parental. La prise de congés successifs de cet agent n'étant pas prévisible, cette succession de trois contrats sur une période d'un an et deux semaines ne sauraient être regardée comme abusive. La commune a par suite recruté Mme A pour une durée 3 ans et un mois, du 1er août 2016 au 31 août 2019, par le biais de quatre CDD, le premier d'un mois et les trois suivants d'un an, sans interruption, dans un contexte d'accroissement temporaire d'activité. Il résulte de l'instruction, notamment du compte-rendu du conseil municipal du 8 février 2019 et de notes prises en février 2021 avec le centre de gestion du Lot-et-Garonne, que la commune avait entrepris les démarches en vue de titulariser Mme A. Ce compte-rendu fait état qu'un 8ème et dernier CDD a été conclu en tout état de cause à cet effet le 1er mai 2019 jusqu'au 30 avril 2022, en vue de créer l'emploi et d'en déclarer la vacance de poste. Or il résulte de l'instruction que la titulaire de ce poste, après avoir dans un premier temps annoncé quitter son emploi, a finalement choisi de réintégrer les effectifs de la commune. Il suit de là que le recours par la commune de Saint-Sernin, qui n'était pas tenue de proposer à Mme A un CDI, à des CDD successifs ne présente pas un caractère abusif.

4. En second lieu, il résulte de l'instruction que Mme A ne s'est pas vue proposer le renouvellement de son dernier contrat s'achevant le 30 avril 2022 en raison du retour de mobilité de la titulaire du poste qu'elle occupait. Si la requérante soutient que ce refus était injustifié au regard de ce que la titulaire du poste avait annoncé sa démission par un courrier daté du 25 janvier 2022, il s'avère cependant que celle-ci a repris son poste, avant de formaliser une demande de démission par un courrier du 4 mai 2022. Il suit de là que le non-renouvellement de son dernier contrat était justifié par l'intérêt du service.

En ce qui concerne les autres fautes :

5. En premier lieu, aux termes de l'article 38-1 du décret n°88-145 du 15 février 1988 : " I.- Lorsqu'un agent contractuel a été engagé pour une durée déterminée susceptible d'être renouvelée en application des dispositions législatives ou réglementaires qui lui sont applicables, l'autorité territoriale lui notifie son intention de renouveler ou non l'engagement au plus tard : () -deux mois avant le terme de l'engagement pour l'agent recruté pour une durée égale ou supérieure à deux ans ; () ". Au terme de son dernier contrat, le 30 avril 2022, la requérante justifiait de 5 ans et 9 mois de service ininterrompus à la commune de Saint-Sernin. Il résulte de l'instruction que l'administration a organisé un entretien le 18 octobre 2021, et que par un courrier notifié le 22 février 2022, Mme A a été informée par la commune de Saint-Sernin de son intention de ne pas renouveler son contrat. Par suite, le moyen tiré de ce que le non-renouvellement de son contrat aurait fait suite à un préavis trop court doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 1-2 du décret n°88-145 du 15 février 1988 : " La rémunération des agents employés à durée déterminée auprès du même employeur en application de l'article 3-3 de la loi du 26 janvier 1984 susvisée fait l'objet d'une réévaluation, notamment au vu des résultats des entretiens professionnels prévus à l'article 1-3 ou de l'évolution des fonctions, au moins tous les trois ans, sous réserve que celles-ci aient été accomplies de manière continue. () ". Mme A soutient qu'elle aurait dû bénéficier d'une réévaluation de sa rémunération, qu'elle estime à 2 000 euros. D'une part, il résulte de l'instruction que sa rémunération a été augmentée à l'occasion de la signature de ses CDD du 1er septembre 2017 et du 1er mai 2019. D'autre part, son dernier contrat ayant débuté le 1er mai 2019, pour un terme au 30 avril 2022, la commune n'était pas tenue de réévaluer son salaire.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 2 du décret n°2002-61 du 14 janvier 2002 relatif à l'indemnité d'administration et de technicité : " Cette indemnité peut être attribuée : / - aux fonctionnaires de catégorie C ; / - aux fonctionnaires de catégorie B dont la rémunération est au plus égale à celle qui correspond à l'indice brut 380. () ". Il résulte de l'instruction que par une délibération du 20 septembre 2016 le conseil municipal de Saint-Sernin en a limité l'attribution aux agents titulaires et stagiaires, écartant par conséquent les contractuels du bénéfice de cette indemnité. Il suit de là que la requérante n'était pas éligible au bénéfice de cette indemnité.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 20 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Les fonctionnaires ont droit, après service fait, à une rémunération comprenant le traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement ainsi que les indemnités instituées par un texte législatif ou réglementaire. Les indemnités peuvent tenir compte des fonctions et des résultats professionnels des agents ainsi que des résultats collectifs des services. S'y ajoutent les prestations familiales obligatoires. / Le montant du traitement est fixé en fonction du grade de l'agent et de l'échelon auquel il est parvenu, ou de l'emploi auquel il a été nommé. / La rémunération des agents contractuels est fixée par l'autorité compétente en tenant compte des fonctions exercées, de la qualification requise pour leur exercice et de l'expérience de ces agents. Elle peut tenir compte de leurs résultats professionnels et des résultats collectifs du service. () ". Aux termes de l'article 27 de la loi n° 91-73 du 18 janvier 1991 : " La nouvelle bonification indiciaire des fonctionnaires et des militaires instituée à compter du 1er août 1990 est attribuée pour certains emplois comportant une responsabilité ou une technicité particulières dans des conditions fixées par décret. ". Aux termes de la clause 4 de l'accord-cadre sur le travail à durée déterminée annexé à la directive 1999/70/CE du Conseil du 28 juin 1999 : " 1. Pour ce qui concerne les conditions d'emploi, les travailleurs à durée déterminée ne sont pas traités d'une manière moins favorable que les travailleurs à durée indéterminée comparables au seul motif qu'ils travaillent à durée déterminée, à moins qu'un traitement différent soit justifié par des raisons objectives ".

9. D'une part, il résulte de ce qui précède qu'un agent contractuel ne saurait prétendre au bénéfice de la nouvelle bonification indiciaire (NBI), qui au demeurant n'est pas d'attribution automatique à l'ensemble des fonctionnaires. D'autre part, la responsabilité ou la technicité spécifiques des fonctions exercées par les agents contractuels a vocation à être prise en compte dans le cadre de la rémunération fixée contractuellement, pour chaque agent, par l'autorité administrative, ce qui n'est pas le cas du traitement indiciaire des fonctionnaires. La différence de traitement entre agents titulaires et agents contractuels qui peut résulter de l'octroi de la nouvelle bonification indiciaire est sans lien avec les conditions d'emploi à durée déterminée ou indéterminée des agents concernés. Par suite, la requérante ne peut utilement soutenir que les dispositions contestées méconnaîtraient la clause 4 de l'accord-cadre sur le travail à durée déterminée.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que la commune de Saint-Sernin n'ayant pas commis de faute, les conclusions indemnitaires ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais d'instance :

11. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

12. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Saint- Sernin, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme dont demande le versement Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de Mme A la somme que demande la commune de Saint-Sernin sur ce même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la commune de Saint-Sernin présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la commune de Saint-Sernin.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Munoz-Pauziès, présidente,

M. Bilate, premier conseiller,

M. Bourdarie, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2024.

Le rapporteur,

X. BILATE

La présidente,

F. MUNOZ-PAUZIÈS La greffière,

M.CORREIA

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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