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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2204309

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2204309

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2204309
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELAS GINESTIE MAGELLAN PALEY-VINCENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 5 août 2022 et le 3 avril 2023, la société touristique d'animation de Bordeaux Lac, représenté par le cabinet d'avocats Evertax Selarl, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge de la cotisation supplémentaire de prélèvement progressif sur les produits bruts des jeux à laquelle elle a été assujettie au titre de la période comprise entre les mois de février et octobre 2019 pour un montant total de 1 439 095 euros, en droits et intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les dispositions applicables ne prévoient pas que le prélèvement progressif sur le produit des jeux soit calculé sur le produit brut des jeux réalisé sur l'intégralité de chaque saison des jeux, quand bien même interviendrait un changement d'exploitant du casino ;

- elle constitue une personne morale distincte de la société précédemment délégataire ;

- le produit brut des jeux réalisé par la société précédemment délégataire au cours des mois de novembre 2018, décembre 2018 et janvier 2019 correspondant aux trois premiers mois de la saison des jeux ne devait pas être pris en compte pour le calcul du prélèvement progressif sur le produit brut des jeux dont elle n'était redevable qu'à compter du 1er février 2019.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 3 février 2023 et le 10 mai 2023, le directeur régional des finances publiques de Nouvelle Aquitaine et du département de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête n'est pas fondée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- l'arrêté du 14 mai 2007 relatif à la réglementation des jeux dans les casinos ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Willem, rapporteur public,

- et les observations de Me Damas, représentant la société touristique d'animation de Bordeaux Lac.

Une note en délibéré présentée par la société touristique d'animation de Bordeaux Lac a été enregistrée le 27 mai 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Par un contrat de concession du 27 juillet 1999, la commune de Bordeaux a délégué l'exploitation du casino dont elle est propriétaire à la société d'animation touristique de Bordeaux (SATB) jusqu'au 18 décembre 2018. Par avenant du 12 mai 2017, ce contrat a été prolongé jusqu'au 31 janvier 2019. A la suite d'un nouvel appel d'offres, l'exploitation du casino a de nouveau été concédée à la SATB qui s'est engagée, à la demande de la ville de Bordeaux, à créer une société exclusivement dédiée à l'exécution de ce contrat. Cette nouvelle société, dénommée société touristique d'animation de Bordeaux Lac (STABL), s'est substituée à la SATB à compter du 1er février 2019. L'administration, estimant que la liquidation des prélèvements mensuels sur le produit brut des jeux par la STABL à compter du 1er février 2019, et jusqu'au 31 octobre 2019, devait tenir compte du produit brut des jeux réalisé par la SATB en novembre 2018, décembre 2018 et janvier 2019, correspondant aux trois premiers mois de la saison des jeux, indépendamment de l'entrée en vigueur d'une nouvelle délégation de service public et de l'exploitation du casino par un nouveau délégataire, a réclamé à la STABL un complément de prélèvement sur le produit des jeux d'un montant de 1 367 961 euros. La STABL demande au tribunal de prononcer la décharge de cette imposition, ainsi que des intérêts dont elle a été assortie.

Sur les conclusions aux fins de décharge :

En ce qui concerne la loi fiscale :

2. Aux termes de l'article L. 2333-55-2 du code général des collectivités territoriales : " Les prélèvements opérés au profit de l'Etat, des communes, des établissements publics de coopération intercommunale, de la métropole de Lyon et des organismes sociaux et spécifiques aux jeux des casinos exploités en application des articles L. 321-1 et suivants du code de la sécurité intérieure sont liquidés et payés mensuellement auprès d'un comptable public. Les prélèvements sont soldés par saison des jeux qui court du 1er novembre au 31 octobre de l'année suivante. Aucune compensation n'est admise entre le montant des prélèvements dû au titre d'une saison des jeux en cours et celui dont le casino est redevable pour une saison des jeux antérieure. Les prélèvements sont recouvrés et contrôlés selon les mêmes procédures et sous les mêmes sanctions, garanties, sûretés et privilèges que les taxes sur le chiffre d'affaires. Les réclamations sont présentées, instruites et jugées selon les règles applicables à ces mêmes taxes. Un décret fixe les conditions d'application du présent article. ". L'article D. 2333-74 du même code précise que : " Le tarif du prélèvement progressif opéré sur le produit brut des jeux dans les casinos régis par l'article L. 321-1 du code de la sécurité intérieure s'établit comme suit : 6 % jusqu'à 100 000 euros. 16 % de 100 001 euros à 200 000 euros. 25 % de 200 001 euros à 500 000 euros. 37 % de 500 001 euros à 1 000 000 euros. 47 % de 1 000 001 euros à 1 500 000 euros. 58 % de 1 500 001 euros à 4 700 000 euros. 63,3 % de 4 700 001 euros à 7 800 000 euros. 67,6 % de 7 800 001 euros à 11 000 000 euros. 72 % de 11 000 001 euros à 14 000 000 euros.83,5 % au-delà de 14 000 000 euros. () ". L'article D. 2333-82-2 de ce code ajoute que : " Les personnes qui exploitent un casino en application de l'article L. 321-1 du code de la sécurité intérieure doivent déclarer et payer les prélèvements opérés au titre de leur activité de jeux au cours du mois suivant celui au cours duquel ont été réalisées les opérations. La déclaration est déposée, accompagnée du paiement, dans les délais fixés en matière de taxe sur le chiffre d'affaires. La déclaration et le versement mensuels sont effectués auprès d'un comptable de la direction générale des finances publiques. () ". L'article D. 2333-82-3 du même code précise que : " () L'exercice comptable a la même durée que la saison des jeux telle qu'elle est définie à l'article L. 2333-55-2 du présent code. () ". Enfin, l'article 75 de l'arrêté du 14 mai 2007 relatif à la réglementation des jeux dans les casinos prévoit que : " Prélèvements. - Carnets des prélèvements. Sur un carnet des prélèvements (modèle n° 13) dont chaque feuillet est numéroté pour chaque mois (novembre, feuillet n° 1, décembre, feuillet n° 2) sont reportés : - par journée, les résultats généraux du registre de contrôle (modèle n° 12) visé à l'article 72 du présent arrêté (bénéfices ou pertes des jeux de contrepartie, des jeux de contrepartie exploités sous une forme électronique, du produit des jeux de cercle et des jeux de cercle exploités sous une forme électronique) ; - le dernier jour du mois, le montant total de l'état récapitulatif mensuel de détermination du produit des jeux des machines à sous (modèle n° 35), visé à l'article 74 du présent arrêté. Le carnet des prélèvements établi par le casino est tenu à livre ouvert et comporte, pour chaque mois d'activité, les indications suivantes : - le montant, par journée, des produits enregistrés au titre des jeux de contrepartie, des jeux dits de cercle, des jeux de contrepartie et des jeux de cercle exploités sous la forme électronique, du premier au dernier jour du mois, ainsi que le montant total du produit réel des jeux des machines à sous réalisé au cours du mois considéré. Il est complété, après inscription des opérations du dernier jour du mois, par le report des résultats antérieurs, de manière à déterminer le produit brut réel des jeux depuis le début de la saison (1er novembre de l'année N - 31 octobre de l'année N + 1). () ".

3. Contrairement à ce que soutient la société requérante, il résulte des dispositions de l'article L. 2333-55-2 du code général des collectivités territoriales, qui précise que la saison des jeux des casinos court du 1er novembre au 31 octobre de l'année suivante et qui institue un prélèvement brut progressif sur le produit brut des jeux, mis à la charge des casinos et non de leurs exploitants, que ce prélèvement doit être calculé sur le produit brut des jeux réalisé sur l'intégralité de chaque saison des jeux, indépendamment de tout changement d'exploitant du casino pendant cette saison. Il s'ensuit que l'administration a pu légalement estimer que la liquidation des prélèvements mensuels sur le produit brut des jeux généré par l'activité de la société requérante à compter du 1er février 2019 devait tenir compte du produit brut des jeux réalisé par l'exploitante précédente en novembre 2018, décembre 2018 et janvier 2019, correspondant aux trois premiers mois de la saison des jeux, et que l'intéressée n'est pas fondée à obtenir la décharge de l'imposition supplémentaire qui lui a été réclamée à hauteur de 1 367 961 euros ainsi que des intérêts dont elle a été assortie.

En ce qui concerne l'interprétation de la loi fiscale :

4. Le premier alinéa de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales dispose que : " Il ne sera procédé à aucun rehaussement d'impositions antérieures si la cause du rehaussement poursuivi par l'administration est un différend sur l'interprétation par le redevable de bonne foi du texte fiscal et s'il est démontré que l'interprétation sur laquelle est fondée la première décision a été, à l'époque, formellement admise par l'administration ". Aux termes de l'article L. 80 B du même livre : " La garantie prévue au premier alinéa de l'article L. 80 A est applicable : / 1° Lorsque l'administration a formellement pris position sur l'appréciation d'une situation de fait au regard d'un texte fiscal ; () ". Peuvent se prévaloir de cette garantie, pour faire échec à l'application de la loi fiscale, les contribuables qui se trouvent dans la situation de fait sur laquelle l'appréciation invoquée a été portée ainsi que les contribuables qui, à la date de la prise de position de l'administration, ont été partie à l'acte ou participé à l'opération qui a donné naissance à cette situation sans que les autres contribuables puissent utilement invoquer une rupture à leur détriment du principe d'égalité.

5. Par courrier du 5 octobre 2006, le directeur général de la comptabilité publique a répondu au trésorier payeur général des Alpes Maritimes, qui était saisi d'une demande de rescrit par la société niçoise d'exploitation balnéaire, que : " dès lors que le barème de prélèvement progressif est maintenu au cours d'une saison de jeux et que l'identité du redevable demeure inchangée (société commerciale exploitante du casino), tel est le cas en l'espèce, il n'y a pas lieu de scinder en deux la période de taxation du produit brut des jeux encaissé par l'exploitant pour le calcul de ce prélèvement. A contrario, si la tarification du prélèvement susvisé est modifiée ou si le délégataire change en cours d'exercice, il convient de réclamer à chacun des délégataires successifs la part du prélèvement progressif assis sur les résultats de son activité respective ".

6. A supposer même que ce courrier interne, qui n'est pas destiné à la contribuable, puisse être regardé comme comportant une interprétation d'un texte fiscal, la société requérante, qui n'a été créée qu'en 2019, ne peut être regardée comme ayant participé à l'acte ou à l'opération qui a donné naissance à la situation de fait analysée plus de douze années avant sa création. Elle ne peut donc se prévaloir, sur le fondement de l'article L. 80 B du livre des procédures fiscales, d'une prise de position opposable à l'administration fiscale.

Sur les frais liés au litige :

7. L'Etat n'étant pas la partie perdante, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à sa charge la somme demandée par la société touristique d'animation de Bordeaux Lac au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de la société touristique d'animation de Bordeaux Lac est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société touristique d'animation de Bordeaux Lac et au directeur régional des finances publiques de Nouvelle Aquitaine et du département de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ferrari, président,

Mme B et Mme A, premières conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

La rapporteure,

E. B

Le président,

D. FERRARI Le greffier,

Y. JAMEAU

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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