LogoMeilleurAvocats.fr
AvocatsAssistant IABlogPrix
ConnexionDéposer ma demande

Vous avez un problème juridique ?

Décrivez votre situation en 2 minutes — un avocat spécialisé vous répond sous 24h.

Déposer ma demandeJe suis avocat
Logo MeilleurAvocats.frMeilleurAvocats.fr

Mise en relation avocat–client par l'IA. Gratuit pour les particuliers.

Particuliers

  • Déposer une demande
  • Trouver un avocat
  • Assistant IA gratuit
  • Bibliothèque juridique
  • Guides pratiques
  • Jurisprudence

Avocats

  • Pour les avocats
  • Espace avocat
  • Tarifs et formules
  • Recevoir des leads
  • Programme d'affiliation
  • Contact commercial

Spécialités

  • Droit général
  • Droit du travail
  • Droit de la sécurité sociale et de la protection sociale
  • Droit fiscal et droit douanier
  • Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine
  • Droit immobilier

Légal

  • Mentions légales
  • Confidentialité
  • CGU
  • Cookies
  • Contact

Newsletter juridique hebdomadaire

Décisions clés, évolutions législatives, conseils pratiques — chaque semaine.

© 2026 MeilleurAvocats.fr— KONSEIL SAS. Tous droits réservés.

Mentions légales|Confidentialité|Cookies

BOB★La messagerie française & cryptée pour des échanges confidentiels entre avocats et clients.

En savoir +TéléchargerBOB
AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2205060

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2205060

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2205060
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL DE LA GRANGE FITOUSSI AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 septembre 2022, la société CNA Insurance, représentée par Me Zandotti, avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler le titre exécutoire n°888 émis à son encontre le 5 juillet 2022 par le directeur de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) aux fins de recouvrement d'une somme totale de 15 583,17 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'ONIAM la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à défaut d'avoir été destinataire du protocole transactionnel conclu avec M. B D, Mme A D et Mme C D préalablement à l'émission du titre, elle a été privée d'une garantie procédurale en violation des dispositions de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique ;

- le titre exécutoire n'indique pas les bases de liquidation de la créance en méconnaissance de l'article 24 du décret du 7 novembre 2012 ;

- l'ONIAM ne justifie pas du versement des sommes réclamées ;

- l'existence de la créance n'est pas démontrée dès lors que la responsabilité du centre hospitalier de Libourne, son assuré, ne doit pas être engagée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 septembre 2023, l'ONIAM, représenté par Me Fitoussi, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à la condamnation de la CNA Insurance à lui verser la somme de 16 499,96 euros en remboursement des indemnisations versées à M. B D, Mme A D et Mme C D et des frais d'expertise ;

3°) à titre reconventionnel, à la condamnation de la CNA Insurance à lui verser la somme de 2 337,48 euros au titre de la pénalité prévue à l'article L. 1142-15 du code de la santé publique ainsi que les intérêts au taux légal à compter du 20 septembre 2022 et leur capitalisation le 21 septembre 2023, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date, sur la somme de 15 583,17 euros en remboursement des indemnisations versées à M. B D, Mme A D et Mme C D assortie des intérêts au taux légal à compter du 20 septembre 2022 et de leur capitalisation ;

4°) de mettre à la charge de la CNA Insurance la somme de 3 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'ONIAM est compétent pour émettre un titre exécutoire à l'encontre de l'assureur de la personne responsable du dommage pour recouvrer ses créances subrogatoires ;

- les dispositions de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique n'imposent pas à l'ONIAM de communiquer les protocoles transactionnels préalablement à l'émission du titre exécutoire ;

- les protocoles transactionnels, qui comprenaient les bases de liquidation du titre exécutoire, ont été communiquées à la requérante en même temps que le titre litigieux ;

- la créance est fondée ;

- le centre hospitalier de Libourne a commis une faute dans la prise en charge de M. D qui a conduit à un retard de sa prise en charge entraînant pour lui une perte de chance de 70% ;

- il est fondé à demander le paiement de la pénalité de 15% à titre reconventionnelle conformément aux dispositions de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique ;

- la CPAM de Paris doit être appelé à la cause.

Les parties ont été informées par une lettre du 10 octobre 2023, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions présentées par l'ONIAM aux fins de condamnation de la société requérante au versement de la somme mise en recouvrement par le titre litigieux, assortie des intérêts au taux légal.

La CNA Insurance a présenté des observations en réponse à ce moyen d'ordre public, qui ont été enregistrées le 13 octobre 2023.

L'ONIAM a présenté des observations en réponse à ce moyen d'ordre public, qui ont été enregistrées le 16 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- l'arrêté du 1er juillet 2013 fixant la liste des personnes morales de droit public relevant des administrations publiques mentionnées au 4° de l'article 1er du décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ballanger, rapporteure,

- les conclusions de Mme Champenois, rapporteure publique,

- et les observations de Me Cuordifede, représentant CNA Insurance.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, né le 23 juin 1953, a consulté aux urgences du centre hospitalier de Libourne en raison d'un orteil purulent au niveau du pied gauche le 19 juin 2016. L'examen clinique a objectivé la perte de la matrice unguéale du cinquième orteil imputée à une onychomycose. Il a bénéficié de soins de pédicure le 23 juin 2016 sans toutefois que son état ne s'améliore. Le 20 juillet 2016, son médecin traitant a relevé une nécrose de l'extrémité de son orteil et lui a prescrit une antibiothérapie. Le même jour, M. D s'est présenté aux urgences La Réole du centre hospitalier Sud-Gironde où une radiographie a été réalisée et a permis d'exclure une ostéonécrose. Il a alors bénéficié d'un nettoyage de la plaie avant de regagner son domicile avec poursuite des soins antibiotiques locaux. Le 28 septembre 2016, une biopsie a été réalisée et a mis en évidence la présence d'un mélanome ulcéré, confirmée par un pet scanner effectué le 26 octobre suivant, justifiant qu'une immunothérapie soit mise en place à compter du 28 novembre suivant. Le 30 novembre 2016, M. D a subi une amputation du cinquième orteil avec exérèse du mélanome. Le 27 janvier 2017, un curage inguinal et un curage iliaque gauche ont été réalisés et ont révélé chacun la présence de deux ganglions métastatiques du mélanome connu sans rupture capsulaire. En janvier 2018, une localisation métastatique du mélanome a été retrouvée au niveau péritonéal et intra-péritonéal et un nouveau traitement par immunothérapie a été initié. En février 2018 ont été constatées la progression des lésions péritonéales ainsi que la présence d'une atteinte osseuse en L5. Une progression importante du mélanome avec des localisations au niveau sus-claviculaire splénique et nodulaire pulmonaire et cérébral a été relevée au mois de novembre 2018. M. D est décédé le 2 novembre 2019.

2. M. D et son épouse ont saisi le 10 janvier 2019 la commission de conciliation et d'indemnisation des victimes d'accidents médicaux (CCI) d'Aquitaine qui a désigné un collège d'experts dont le rapport a été rendu le 13 septembre 2019. Par un avis du 19 décembre 2019, la CCI a considéré que la réparation du dommage subi par M. D et son épouse, compte tenu d'un taux de perte de chance de 70%, incombait au centre hospitalier de Libourne et au centre hospitalier Sud-Gironde à hauteur de 50% chacun et a sursis à avis jusqu'aux conclusions d'une nouvelle mesure d'expertise. Un nouveau rapport d'expertise a été déposé le 2 mars 2021. Par un nouvel avis du 15 avril 2021 la CCI a confirmé son précédent avis quant au partage de responsabilité. Les ayants-droit de M. D ont formé une demande indemnitaire au centre hospitalier de Libourne qui a été refusée le 5 juillet 2021. M. B D, Mme A D et Mme C D ont conclu avec l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), qui s'est substitué à l'assureur du centre hospitalier de Libourne en application des dispositions de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique, un accord transactionnel respectivement les 28 mai, 30 mai et 1er juin 2022 en vue de l'indemnisation de leurs préjudices subis tant en leur qualité d'ayants-droit qu'en leurs noms propres. En conséquence, le directeur de l'ONIAM a émis à l'encontre de la CNA Insurance, en sa qualité d'assureur du centre hospitalier de Libourne un titre exécutoire n°OR 888 le 5 juillet 2022 aux fins de recouvrement d'une somme totale de 15 583,17 euros. Par sa requête, la société CNA Insurance demande au tribunal d'annuler ce titre exécutoire. L'ONIAM, sollicite, à titre reconventionnel la condamnation de l'assureur à lui verser la somme de 2 337,48 euros au titre de la pénalité prévue à l'article L. 1142-15 du code de la santé publique ainsi que les intérêts au taux légal à compter du 20 septembre 2022 et leur capitalisation le 21 septembre 2023, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date, sur la somme litigieuse et le remboursement des frais de l'expertise.

Sur les conclusions à fin d'annulation du titre exécutoire :

En ce qui concerne la régularité du titre exécutoire :

3. En premier lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 1142-14 du code de la santé publique : " Lorsque la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales estime qu'un dommage relevant du premier alinéa de l'article L. 1142-8 engage la responsabilité d'un professionnel de santé, d'un établissement de santé, d'un service de santé ou d'un organisme mentionné à l'article L. 1142-1 ou d'un producteur d'un produit de santé mentionné à l'article L. 1142-2, l'assureur qui garantit la responsabilité civile ou administrative de la personne considérée comme responsable par la commission adresse à la victime ou à ses ayants droit, dans un délai de quatre mois suivant la réception de l'avis, une offre d'indemnisation visant à la réparation intégrale des préjudices subis dans la limite des plafonds de garantie des contrats d'assurance. ". Aux termes de l'article L. 1142-15 du même code : " En cas de silence ou de refus explicite de la part de l'assureur de faire une offre, ou lorsque le responsable des dommages n'est pas assuré ou la couverture d'assurance prévue à l'article L. 1142-2 est épuisée ou expirée, l'office institué à l'article L. 1142-22 est substitué à l'assureur. / () / L'acceptation de l'offre de l'office vaut transaction au sens de l'article 2044 du code civil. La transaction est portée à la connaissance du responsable et, le cas échéant, de son assureur ou du fonds institué à l'article L. 426-1 du code des assurances. / L'office est subrogé, à concurrence des sommes versées, dans les droits de la victime contre la personne responsable du dommage ou, le cas échéant, son assureur ou le fonds institué à l'article L. 426-1 du même code. Il peut en outre obtenir remboursement des frais d'expertise. / En cas de silence ou de refus explicite de la part de l'assureur de faire une offre, ou lorsque le responsable des dommages n'est pas assuré, le juge, saisi dans le cadre de la subrogation, condamne, le cas échéant, l'assureur ou le responsable à verser à l'office une somme au plus égale à 15 % de l'indemnité qu'il alloue. / Lorsque l'office transige avec la victime, ou ses ayants droit, en application du présent article, cette transaction est opposable à l'assureur ou, le cas échéant, au fonds institué au même article L. 426-1 du code des assurances ou au responsable des dommages sauf le droit pour ceux-ci de contester devant le juge le principe de la responsabilité ou le montant des sommes réclamées. Quelle que soit la décision du juge, le montant des indemnités allouées à la victime lui reste acquis. ".

4. Il résulte des dispositions de l'article R. 1142-53 du code de la santé publique, qui rendent applicable à l'ONIAM les dispositions des titres Ier et III du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique, que l'ONIAM peut émettre un titre exécutoire en vue du recouvrement de toute créance dont le fondement se trouve dans les dispositions d'une loi, d'un règlement ou d'une décision de justice, ou dans les obligations contractuelles ou quasi-délictuelles du débiteur.

5. S'il appartient à l'ONIAM d'informer l'auteur du dommage et son assureur de l'existence et du contenu de la transaction qu'il signe avec la victime lorsqu'il s'est substitué à l'assureur, en cas de refus de ce dernier, il ne résulte pas des dispositions précitées de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique que ces informations doivent être portées à la connaissance de l'assureur préalablement à l'émission d'un titre exécutoire. Par suite, le moyen tiré d'une méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 1142-15 doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 24 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique : " () Toute créance liquidée faisant l'objet d'une déclaration ou d'un ordre de recouvrer indique les bases de la liquidation. () ". En vertu de ces dispositions, la mise en recouvrement d'une créance doit comporter, soit dans le titre de perception lui-même, soit par la référence précise à un document joint à ce titre ou précédemment adressé au débiteur, les bases et les éléments de calcul ayant servi à déterminer le montant de la créance.

7. Il résulte du titre exécutoire attaqué du 5 juillet 2022 que la rubrique " Libellés " fait mention de trois protocoles transactionnels et de trois avis de la CCI du 19 décembre 2019, 15 avril 2021 et 18 novembre 2021, que le document indique six pièces jointes et que la rubrique " Objet - Recette " fait état de trois substitutions au profit de Mme C D, M. B D et Mme A D sur le fondement de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique. Ces références précises à des documents joints au titre exécutoire contesté satisfont aux prévisions précitées de l'article 24 du décret du 7 novembre 2012. Par suite, la CNA Insurance n'est pas fondée à soutenir que le titre en litige ne comporterait pas le détail des bases de liquidation de la créance poursuivie.

En ce qui concerne le bien-fondé du titre litigieux :

8. L'ONIAM produit une attestation de son agente comptable en date du 17 octobre 2022 par laquelle celle-ci atteste du paiement par l'Office à M. B D, à Mme C D et à Mme A D d'une indemnisation de 5 194,39 euros chacun. Par suite, le moyen tiré de ce que l'ONIAM n'établit pas qu'il a versé la somme en litige doit être écarté.

En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier de Libourne :

9. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : "'Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute'".

10. D'une part, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise, qu'à son arrivée aux urgences du centre hospitalier de Libourne le 19 juin 2016, M. D présentait une mycose pigmentée caractérisée par la perte de la matrice unguéale du cinquième orteil du pied gauche. Selon les experts, ce type de lésion cutanée est exceptionnel et doit faire l'objet de prélèvements adaptés afin d'écarter la présence d'un mélanome, qui doit être le diagnostic envisagé jusqu'à ce que la preuve contraire soit rapportée. Les experts précisent que, face à ce tableau clinique, le patient aurait dû être dirigé vers un dermatologue le plus rapidement possible. Or, le médecin urgentiste du centre hospitalier de Libourne n'a pas évoqué le diagnostic du mélanome, a préconisé un retour du patient au domicile et lui a prescrit des soins de pansements et de pédicurie. Les experts concluent que le centre hospitalier de Libourne a commis des manquements dans la prise en charge de M. D qui ont entraîné un retard dans la prise en charge de son mélanome, pour lequel il a bénéficié d'une chimiothérapie à compter du 28 novembre 2016. En défense, si le centre hospitalier de Libourne fait valoir que le médecin urgentiste aurait indiqué au patient de consulter un podologue, ce qu'il a fait, ou un dermatologue, il résulte de l'instruction que compte tenu du caractère exceptionnel de la lésion, une consultation sans délai de ce spécialiste aurait dû être organisée, alors en outre que le centre hospitalier de Libourne bénéficie d'un service de dermatologie. Enfin, si le centre hospitalier fait valoir que le retard de diagnostic ne serait pas fautif compte tenu de la difficulté de celui-ci, il résulte de l'instruction que la lésion présentait un stade avancé, avec une perte de la matrice unguéale et que la nature de celle-ci, du fait de son caractère exceptionnel, aurait dû, selon les experts, alerter les professionnels de santé. Dans ces conditions, la prise en charge de M. D par le centre hospitalier de Libourne n'a pas été conforme aux règles de l'art.

11. D'autre part, il résulte de l'instruction que M. D s'est rendu aux urgences du centre hospitalier Sud-Gironde le 20 juillet 2016 où il a été constaté un orteil rouge et inflammatoire, un ramollissement de la peau du bout du pied ainsi qu'une odeur nauséabonde. Si les experts relèvent que l'aspect inflammatoire de la lésion permettait d'évoquer un processus infectieux, ils considèrent que le caractère pigmenté de la lésion cutanée aurait dû amener les professionnels de santé à diriger M. D vers un dermatologue plutôt qu'un chirurgien orthopédique, comme cela a été le cas. Les experts concluent que ce défaut d'orientation a été à l'origine d'un retard dans la prise en charge du patient. Si en défense le centre hospitalier fait valoir que le diagnostic de mélanome était difficile à poser, il résulte de l'instruction que le stade avancé de la lésion ainsi que son caractère exceptionnel auraient dû conduire les professionnels de santé à évoquer un tel diagnostic et à diriger le patient vers le spécialiste le plus approprié. Dans ces conditions, la prise en charge de M. D par le centre hospitalier de Libourne n'a pas été conforme aux règles de l'art.

En ce qui concerne la perte de chance :

12. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

13. Lorsqu'une pathologie prise en charge dans des conditions fautives a entraîné une détérioration de l'état du patient ou son décès, c'est seulement lorsqu'il peut être affirmé de manière certaine qu'une prise en charge adéquate n'aurait pas permis d'éviter ces conséquences que l'existence d'une perte de chance ouvrant droit à réparation peut être écartée.

14. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport des experts que les centres hospitaliers de Libourne et Sud-Gironde ont commis des fautes qui ont entraîné un retard dans la prise en charge du mélanome de M. D. Si aucun élément médical ne permet d'établir avec certitude la taille et l'étendue de la tumeur que le patient présentait à son arrivée aux urgences du centre hospitalier de Libourne le 19 juin 2016 et le 20 juillet suivant au centre hospitalier Sud-Gironde, ni l'existence à ces dates d'une atteinte ganglionnaire, les experts considèrent qu'au vu des caractéristiques de la lésion et de son caractère avancé, l'hypothèse d'un mélanome de stade " T3 " est à privilégier. Ils relèvent que dans le cas d'une tumeur dont l'indice de Breslow est de 2 millimètres, la mortalité à quinze ans est de l'ordre de 28,3% et que ce taux passe à 74% pour les tumeurs dont l'indice de Breslow est supérieur à 4 millimètres, comme cela était le cas pour M. D le 30 novembre 2016, date de l'exérèse du mélanome. Dans ces conditions, s'il n'est pas certain que le décès à moins de quinze ans de M. D aurait pu être évité par une prise en charge de son mélanome plus rapide, il résulte de l'instruction que le retard fautif imputable aux centres hospitaliers de Libourne et Sud-Gironde lui a fait perdre une chance d'éviter l'aggravation de son état ayant mené à son décès qu'il y a lieu d'évaluer à 50%, dont la moitié à la charge du centre hospitalier de Libourne.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

15. Lorsque l'ONIAM a émis un titre exécutoire en vue du recouvrement de la somme versée à la victime en application de l'article L. 1142-15, le recours du débiteur tendant à la décharge de la somme ainsi mise à sa charge invite le juge administratif à se prononcer sur la responsabilité du débiteur à l'égard de la victime aux droits de laquelle l'office est subrogé, ainsi que sur le montant de son préjudice. Lorsqu'il procède à cette évaluation, le juge n'est pas lié par le contenu de la transaction intervenue entre l'ONIAM et la victime.

16. Le droit à la réparation d'un dommage, quelle que soit sa nature, s'ouvre à la date à laquelle se produit le fait qui en est directement la cause. Si la victime du dommage décède avant d'avoir elle-même introduit une action en réparation, son droit, entré dans son patrimoine avant son décès, est transmis à ses héritiers. Le droit à réparation du préjudice résultant pour elle de la douleur morale qu'elle a éprouvée du fait de la conscience d'une espérance de vie réduite en raison d'une faute du service public hospitalier dans la mise en œuvre ou l'administration des soins qui lui ont été donnés, constitue un droit entré dans son patrimoine avant son décès qui peut être transmis à ses héritiers. Il n'en va, en revanche, pas de même du préjudice résultant des revenus futurs perdus par suite d'une mort précoce dès lors que cette perte n'apparaît qu'au jour du décès de la victime et n'a pu donner naissance à aucun droit entré dans son patrimoine avant ce jour. Le préjudice lié aux ressources futures non perçues par la victime ne peut donc pas faire l'objet d'un droit à réparation susceptible d'être transmis à ses héritiers.

S'agissant des préjudices de la victime directe :

17. En premier lieu, lorsque le juge administratif indemnise dans le chef de la victime d'un dommage corporel la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire déterminé, au vu des pièces du dossier, par référence, soit au montant des salaires des personnes à employer augmentés des cotisations sociales dues par l'employeur, soit aux tarifs des organismes offrant de telles prestations, en permettant le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat et sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. Il n'appartient notamment pas au juge, pour déterminer cette indemnisation, de tenir compte de la circonstance que l'aide a été ou pourrait être apportée par un membre de la famille ou un proche de la victime.

18. Il résulte de l'instruction que l'état de santé de M. D a nécessité l'assistance d'une tierce personne jusqu'à son décès, en dehors de ses périodes d'hospitalisation. Cette aide, qui lui a été apportée par son épouse et ses enfants pour faire les courses et le ménage, doit être évaluée à cinq heures par semaine. Eu égard au coût horaire moyen du salaire minimum de croissance majoré pour tenir compte des charges, des congés payés ainsi que des jours fériés, sur la période allant du 19 décembre 2016 au 2 novembre 2019, le besoin d'assistance représente un total de 5 608 euros, après application du taux de perte de chance. Il y a lieu de fixer à la somme de 2 103 euros, le montant de ce poste de préjudice dû par le centre hospitalier de Libourne, compte tenu de sa part de responsabilité et de la répartition appliquée dans le protocole transactionnel de l'ONIAM signé par les enfants de M. D.

19. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que M. D a subi un déficit fonctionnel temporaire total au cours de ses hospitalisations et durant ses séances de radiothérapie et d'immunothérapie le 19 décembre 2019, le 15 juillet 2017, le 19 janvier 2019, du 24 au 26 janvier 2019, les 12 et 26 février, 12 mars, 10 et 23 avril, 7 et 25 mai, 18 juin, 2, 16 et 27 juillet, 2 août, 12 et 24 octobre, 21 novembre et 21 décembre 2018, 12 février, 23 mai, 18 juin, 8 et 24 juillet et 20 août 2019 puis du 3 au 4 octobre 2019 et du 16 au 27 octobre 2019, soit quarante-deux jours. En dehors de ces périodes, M. D a subi un déficit fonctionnel temporaire partiel qu'il y a lieu d'évaluer à 75%. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice, après déduction du taux de perte de chance retenu, en l'évaluant sur la base de la somme de 21 euros par jour à la somme totale de 8 371 euros, soit la somme de 3 139 euros due par le centre hospitalier de Libourne compte tenu du taux de perte de chance, de sa part de responsabilité et des parts successorales appliquées pour les enfants de M. D par l'ONIAM dans le protocole transactionnel.

20. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que les experts évaluent les souffrances endurées par M. D jusqu'à son décès à 3,5 sur une échelle de 7. Il y a lieu de faire une juste appréciation de ce poste de préjudice en mettant à la charge du centre hospitalier de Libourne la somme de 562,50 euros à ce titre, compte tenu du taux de perte de chance retenu, du partage de responsabilité et du partage appliqué par l'ONIAM entre les héritiers.

21. En dernier lieu, si les requérants font valoir que M. D a subi un préjudice esthétique temporaire du fait de l'amputation du cinquième orteil, il résulte de l'instruction que cette intervention présente un lien direct avec son état antérieur.

S'agissant des préjudices des victimes indirectes :

22. Les enfants de M. D ont subi un préjudice d'affection du fait de son décès qui peut être évalué, compte tenu du taux de perte de chance retenu, de la part de responsabilité du centre hospitalier de Libourne, à la somme de 4 875 euros.

23. Il résulte de ce qui précède que le titre exécutoire doit être annulé en tant qu'il excède la somme de 10 679,50 euros.

Sur les conclusions présentées à titre reconventionnel par l'ONIAM :

En ce qui concerne les conclusions relatives aux intérêts et à leur capitalisation :

24. Lorsqu'il cherche à recouvrer les sommes versées aux victimes en application de la transaction conclue avec ces dernières, l'ONIAM peut soit émettre un titre exécutoire à l'encontre de la personne responsable du dommage, de son assureur ou du fonds institué à l'article L. 426-1 du code des assurances, soit saisir la juridiction compétente d'une requête à cette fin.

25. Toutefois, l'office n'est pas recevable à saisir le juge d'une requête tendant à la condamnation du débiteur au remboursement de l'indemnité versée à la victime lorsqu'il a, préalablement à cette saisine, émis un titre exécutoire en vue de recouvrer la somme en litige. Réciproquement, il ne peut légalement émettre un titre exécutoire en vue du recouvrement forcé de sa créance s'il a déjà saisi le juge ou s'il le saisit concomitamment à l'émission du titre.

26. Il résulte de ce qui précède que l'ONIAM est irrecevable à demander la condamnation de l'assureur au remboursement de l'indemnité versée à la victime lorsqu'il a, préalablement à cette saisine, émis un titre exécutoire en vue de recouvrer la somme en litige. Par voie de conséquence, les conclusions tendant au bénéfice des intérêts légaux sur ces mêmes sommes et de la capitalisation des intérêts doivent être rejetées.

En ce qui concerne la pénalité prévue aux dispositions de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique :

27. Aux termes du cinquième alinéa de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique : " En cas de silence ou de refus explicite de la part de l'assureur de faire une offre, ou lorsque le responsable des dommages n'est pas assuré, le juge, saisi dans le cadre de la subrogation, condamne, le cas échéant, l'assureur ou le responsable à verser à l'office une somme au plus égale à 15 % de l'indemnité qu'il alloue. "

28. Il résulte de ces dispositions qu'en cas de silence ou de refus explicite, le juge peut condamner soit l'assureur du responsable, soit le responsable lui-même lorsque ce dernier n'est pas assuré, à verser à l'ONIAM une somme au plus égale à 15% de l'indemnité qu'il alloue.

29. Il résulte de l'instruction que la CNA Insurance n'a pas formulé d'offre d'indemnisation à M. B D, Mme A D et Mme C D après y avoir été expressément invitée par l'article 3 de l'avis du 12 décembre 2019 de la CCI et ce à tort, ainsi que cela a été indiqué aux points 12, 13 et 14, dès lors que la responsabilité de l'établissement de santé dont elle était l'assureur était manifestement engagée au terme de l'expertise. L'application de la pénalité prévue aux dispositions précitées de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique est donc justifiée dans son principe. Il ne résulte pas de l'instruction que ce refus aurait tenu à un désaccord sérieusement étayé sur le principe de la responsabilité de l'établissement de santé fautif ou sur le chiffrage des préjudices de la victime. Il y a lieu, dans ces circonstances, de fixer le taux de pénalité applicable à 15%. Par suite, l'ONIAM est fondé à demander au tribunal de condamner la CNA Insurance à verser la somme de 1 601,93 euros au titre de cette pénalité.

En ce qui concerne le remboursement des frais d'expertise :

30. Aux termes de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique : " L'office est subrogé, à concurrence des sommes versées, dans les droits de la victime contre la personne responsable du dommage ou, le cas échéant, son assureur ou le fonds institué à l'article L. 426-1 du même code. Il peut en outre obtenir remboursement des frais d'expertise ".

31. Dans le cadre du litige relatif à la contestation du titre exécutoire émis par l'ONIAM pour le recouvrement des sommes versées aux victimes, celui-ci peut solliciter, à titre reconventionnel, le remboursement des frais d'expertise exposés devant la CCI dès lors que la somme en litige n'a pas fait l'objet d'un état exécutoire. Par suite, conformément aux dispositions précitées, l'ONIAM peut obtenir, à titre reconventionnel, le remboursement des frais d'expertise qu'il a exposés devant la CCI Aquitaine pour un montant total de 916,79 euros et qui n'ont pas fait l'objet d'un état exécutoire.

Sur les frais liés au litige :

32. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux demandes présentées par les parties sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le titre exécutoire du 5 juillet 2021 est annulé en tant qu'il excède la somme de 10 679,50 euros.

Article 2 : La société CNA Insurance versera à l'ONIAM la somme de 1 601,93 euros au titre de la pénalité prévue à l'article L. 1142-15 du code de la santé publique.

Article 3 : la société CNA Insurance est condamnée à verser à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales la somme de 916,79 euros en remboursement des frais d'expertise.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la CNA Insurance et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023 à laquelle siégeaient :

- Mme Mariller, présidente,

- Mme de Gélas, première conseillère,

- Mme Ballanger, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

M. BALLANGERLa présidente,

C. MARILLER

La greffière,

C. LALITTE

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Décisions similaires

TA13Plein contentieux

Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110

Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.

01/06/2026

TA13Plein contentieux

Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580

Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.

01/06/2026

TA14Plein contentieux

Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609

Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.

01/06/2026

TA25Plein contentieux

Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163

Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.

01/06/2026

← Retour aux décisions