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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2205450

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2205450

vendredi 14 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2205450
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Avocat requérantCOSTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

C une requête enregistrée le 12 octobre 2022, M. B D, représenté C Me Coste, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'enjoindre au département de la Gironde de le faire bénéficier d'un accueil provisoire dans une structure agréée au titre de la protection de l'enfance ainsi que de prendre en charge ses besoins alimentaires, sanitaires et médicaux quotidiens jusqu'à ce que l'autorité judiciaire ait définitivement statué sur son recours tendant à faire établir sa minorité, et ce, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros C jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du département de la Gironde la somme de 1 200 euros en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. D soutient que :

- de nationalité pakistanaise, il a quitté son pays d'origine pour fuir les violences de son père et, en l'absence de perspectives d'éducation, pour un meilleur avenir ;

- il est arrivé en juillet 2022 en France où son frère Hamid est pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance ;

- malgré un rapport d'évaluation des services départementaux admettant sa minorité, il s'est vu notifier C l'autorité départementale, le 3 octobre 2022, un refus d'admission à l'aide sociale à l'enfance, sur le fondement d'une décision de non-lieu à assistance éducative du procureur de la République en date du 29 septembre 2022 ;

- à défaut de prise en charge, il est livré à lui-même, sans domicile ni moyen de subsistance et se trouve de ce fait en danger ;

- il a saisi le juge des enfants du tribunal judiciaire de Bordeaux, le 12 octobre 2022, en application des articles 375 et suivants du code civil, afin de bénéficier d'un placement au titre de l'aide sociale à l'enfance ;

- eu égard à la situation de précarité et de vulnérabilité dans laquelle il se trouve, la condition d'urgence est satisfaite ;

- il justifie de sa minorité C la production d'une copie d'une " taskira ", document d'état civil établi selon la loi pakistanaise et qui fait foi en application de l'article 47 du code civil, outre que l'évaluation dont il a fait l'objet de la part des services du département de la Gironde conclut tant à sa minorité qu'à son isolement ;

- dans ces conditions, il appartenait au département, en application de l'article R. 221-11 du code de l'action sociale et des familles, A le prendre en charge, en particulier en cette période de pandémie, nonobstant la décision du procureur de la République, d'autant que la décision de cette autorité se rapporte à la mise en œuvre d'un placement à l'aide sociale et non à la poursuite de l'accueil provisoire en attendant que le juge des enfants se prononce, peu important la circonstance que celui-ci ait été saisi postérieurement au refus de prise en charge ;

- le défaut de prise en charge C cette collectivité porte atteinte aux droits garantis C les articles 3-1 et 20 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dont il peut se prévaloir dans le cadre d'une action fondée sur l'article L. 521-2 du code de justice administrative ;

- aucun objectif d'intérêt général, ni aucune disposition législative n'interdit, et d'ailleurs ne peut constitutionnellement interdire, la poursuite de la prise en charge d'un mineur qui remplit les conditions pour un tel accueil ;

- le refus de poursuivre son accueil provisoire viole le droit à un hébergement, qui est un droit fondamental au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

C un mémoire en défense enregistré le 14 octobre 2022, le département de la Gironde, représenté C la SELARL DGD Avocats, conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Bayle, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 14 octobre 2022 à 11h00, après le rapport, ont été entendues :

- les observations de Me Coste, représentant M. D, qui a développé les moyens soulevés dans la requête ;

- les observations de Me Gaullier-Camus, représentant le département de la Gironde, qui a confirmé les moyens invoqués en défense C cette collectivité.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 visée ci-dessus : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () C la juridiction compétente ou son président ". Eu égard à la nature de la requête, sur laquelle il doit être statué en urgence, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de M. D à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

2. Il résulte des dispositions des articles L. 222-5, L. 223-2 et R. 221-11 du code de l'action sociale et des familles qu'il incombe aux autorités du département, le cas échéant dans les conditions prévues C la décision du juge des enfants ou C le procureur de la République ayant ordonné en urgence une mesure de placement provisoire, de prendre en charge l'hébergement et de pourvoir aux besoins des mineurs confiés au service de l'aide sociale à l'enfance. A cet égard, une obligation particulière pèse sur ces autorités lorsqu'un mineur privé de la protection de sa famille est sans abri et que sa santé, sa sécurité ou sa moralité est en danger. Selon ses mêmes dispositions, quand il est saisi C un mineur d'une demande d'admission à l'aide sociale à l'enfance, le président du conseil départemental peut seulement, au-delà de la période provisoire de cinq jours prévue C l'article L. 223-2 du code précité, décider de saisir l'autorité judiciaire mais ne peut, en aucun cas, décider d'admettre le mineur à l'aide sociale à l'enfance sans que l'autorité judiciaire l'ait ordonné, l'article 375 du code civil autorisant le mineur à solliciter lui-même le juge judiciaire pour que soient prononcées, le cas échéant, les mesures d'assistance éducative que sa situation nécessite. Toutefois, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour le mineur intéressé, une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il appartient au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies C l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée et, si celle-ci est confrontée à un risque immédiat de mise en danger de sa santé ou de sa sécurité, d'enjoindre au département de poursuivre son accueil provisoire.

3. Il résulte de l'instruction que M. B D, qui prétend être né le 10 avril 2006 à Sialkot, au Pakistan et serait arrivé à Bordeaux en juillet 2022, a été accueilli à titre provisoire C le service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Gironde. Après avoir soumis M. D à une évaluation socio-éducative dans les termes de l'article R. 211-11 du code de l'action sociale et des familles, le département a saisi le procureur de la République, seul compétent en application des dispositions précitées pour décider du maintien de l'accueil provisoire d'un mineur isolé, aux fins que soit ordonnée à titre provisoire la poursuite de la prise en charge de l'intéressé au-delà de la période d'accueil d'urgence de cinq jours. A la suite de la décision du parquet en date du 29 septembre 2022 de classer sans suite cette saisine, le département de la Gironde a, C arrêté notifié le 3 octobre 2022, refusé de prendre en charge l'intéressé au titre de l'aide sociale à l'enfance. Toutefois, le rapport de l'évaluation dont M. D a fait l'objet le 8 septembre 2022 de la part des services départementaux conclut de manière formelle à sa minorité sur la base d'un faisceau d'indices, en particulier le caractère apparemment authentique de ses explications au cours de l'entretien d'évaluation. C ailleurs, il n'est pas sérieusement contesté que M. B D, dont l'évaluation précitée reconnaît l'isolement en France, son frère Hamid présent sur le territoire français étant lui-même pris en charge C le service d'aide sociale, est en situation de précarité extrême, étant sans abri pérenne et dépourvu de toute ressource pour assumer seul ses besoins élémentaires. S'il est vrai que le juge des enfants, saisi C le conseil du requérant sur le fondement de l'article 375 du code civil C requête datée du 12 octobre 2022, ne s'est pas encore prononcé sur la minorité de ce dernier et n'a pas davantage ordonné l'une des mesures prévues à l'article 375-3 de ce code, cette circonstance ne fait pas obstacle, C elle-même, à ce que le département poursuive la prise en charge de l'intéressé à titre provisoire dès lors qu'un tel accueil s'avère la seule solution pour mettre un terme aux risques encourus C le jeune pour sa santé, sa sécurité ou sa moralité et qu'elle n'excède pas les capacités d'action de la collectivité. En l'espèce, le département de la Gironde n'établit pas, ni même ne soutient, que la prise en charge provisoire de M. B D excéderait ses capacités. Dans ces conditions, le défaut de maintien de l'accueil provisoire de l'intéressé porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit de toute personne à bénéficier d'un hébergement garantissant la satisfaction des besoins élémentaires. Dès lors, dans les circonstances particulières de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au département de la Gironde, à qui incombe la prise en charge des mineurs, de reprendre l'accueil provisoire de M. B D dans une structure adaptée ainsi que d'assurer ses besoins élémentaires, et ce, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance. En revanche, dans les circonstances de l'affaire, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

4. M. B D ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire C la présente ordonnance, son conseil, Me Coste, peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. C suite et dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du département de la Gironde le versement d'une somme de 600 euros à Me Coste au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, ce versement entraînant renonciation de Me Coste à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

ORDONNE :

Article 1er : M B D est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Il est enjoint au département de la Gironde de reprendre l'accueil provisoire de M. B D ainsi que de pourvoir à ses besoins élémentaires, et ce, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le département de la Gironde versera à Me Coste, conseil de Ali D, une somme de 600 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D, au département de la Gironde et à Me Coste.

Fait à Bordeaux, le 14 octobre 2022.

Le juge des référés,

J-M. BAYLE La greffière,

C. GIOFFRE

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière

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