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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2206358

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2206358

mercredi 26 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2206358
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSCP DE ANGELIS ET ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 décembre 2022 et 3 mai 2024, ce dernier n'ayant pas été communiqué, le centre hospitalier départemental (CHD) La Candélie, représenté par Me Vivier, demande au tribunal :

1°) de condamner in solidum, sur le fondement de la garantie décennale, la société Asten, la compagnie Axa France Iard, M. F B, M. G C et la société Archi Conseil, à lui verser la somme de 294 174,83 euros TTC en réparation des désordres affectant le binôme 2 de la Maison d'accueil spécialisée de Séguran ;

2°) de condamner in solidum la société Asten, la compagnie Axa France Iard, M. F B, M. G C et la société Archi Conseil aux entiers dépens et de mettre à leur charge solidaire la somme de 5000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- dans le cadre de la réalisation de son programme de mise en conformité à la règlementation relative aux risques d'incendie et de panique dans les établissements recevant du public, le CHD La Candélie a confié à la SEM 47 en qualité de mandataire la mise en œuvre des programmes et des travaux de mises aux normes ; en exécution de cette convention, un avenant n°4 a été adopté le 23 mars 2011 ; le programme à mettre en œuvre comportait la réalisation d'une tranche n°5 relative à la construction d'une Maison d'Accueil Spécialisée de Séguran impliquant la réalisation d'un ensemble de 4 unités de vie et d'une unité centrale ;

- dans ce cadre, par acte d'engagement du 5 février 2009, la maîtrise d'œuvre a été conjointement confiée à MM. B et C, architectes, constituant le cabinet Triangle Architectes, ainsi qu'à la société Archi Conseil ;

- le lot n°2 " étanchéité toitures terrasses " a été confié à la société Asten, assurée par la compagnie Axa France Iard, pour un montant de 96 605,52 euros HT, soit 115 539,84 euros TTC ;

- les travaux, portant sur les deux ensembles immobiliers dénommés Binôme 1 et Binôme 2 composant l'unité-vie n°3, l'unité-vie n°4 et la zone d'accueil de la MAS de Séguran, ont été réceptionnés le 15 février 2011 ;

- consécutivement à de fortes précipitations, le CHD La Candélie a constaté, en juillet 2017, l'apparition d'infiltrations au niveau des plafonds de la MAS de Séguran ; en dépit d'interventions de la société Asten, sur demande du CHD, de nouvelles infiltrations ont été constatées en juillet 2018 ; les désordres ont été constatés par un procès-verbal de constat dressé le 14 septembre 2018 ; à l'issue d'une réunion d'expertise en date du 15 novembre 2018, la société Eurexo a relevé la réalité, l'importance et l'ancienneté des désordres d'infiltration ;

- à la demande du CHD La Candélie, un expert a été désigné par le tribunal administratif de Bordeaux par ordonnance du 25 novembre 2019 ; son rapport a été déposé le 9 septembre 2020 ; ce rapport a porté exclusivement sur les désordres affectant le binôme 1 ; l'engagement de la responsabilité décennale des constructeurs en ce qui concerne les désordres affectant ce bâtiment a fait l'objet d'une instance enregistrée au tribunal sous le numéro 21000662-1 ;

- postérieurement à la désignation de cet expert, un procès-verbal d'huissier de justice établi le 28 juillet 2020 a relevé que des désordres de même nature affectaient le binôme 2 ; un expert, M. D, a été désigné par le tribunal par ordonnance du 22 juillet 2021 ; son rapport a été déposé le 26 juillet 2022 ;

- l'expert confirme " la survenance des désordres identiques sur les terrasses du Binôme 2, incluant la zone d'accueil et la terrasse de la chaufferie " ; il relève, au niveau du toit terrasse, que l'étanchéité en partie courante comporte des fissurations et un vieillissement inhabituel au niveau de la finition autoprotégée de type ardoisée, des décollements partiels de l'étanchéité au droit de recouvrement en partie courante et des décollements de relevés d'étanchéités, la présence abondante d'eau sous le complexe d'étanchéité en plusieurs points ; l'expert note également au niveau du toit terrasse que plusieurs points (angles, relevés au droit d'équipements, relevés sous débords de toiture et autres) ne sont pas correctement traités au niveau de l'étanchéité et que la poste des couvertines en tête d'acrotère ne répond pas entièrement aux règles de l'art ;

- l'expert relève, plus particulièrement s'agissant des faux plafonds constitués de dalles légères à l'intérieur des locaux du binôme 2 (zone d'activité de jour à rez-de-chaussée), l'existence de deux points d'infiltrations situés côté Sud-Est et Nord-Ouest du corps central ayant nécessité une installation de récupération des eaux d'infiltration après chaque épisode pluvieux, la présence de quatre dalles présentant des auréoles jaunâtres traduisant une diffusion d'eau en surfaces des dalles provenant de la toiture, l'enlèvement d'isolant pour permettre à l'eau de s'écouler et la présence de quatre à cinq dalles de faux plafonds avec auréoles grisâtres, traduisant une diffusion d'eau provenant d'un raccordement PVC d'une descente d'eau pluviale ;

- l'expert constate, en ce qui concerne les terrasses des locaux du binôme 2 constitués de terrasses inaccessibles, la présence de boursoufflures, de plis, de craquelures et de nombreux rapiéçages sur le revêtement d'étanchéité, constitué d'une membrane bitumineuse autoprotégée, lequel parait avoir vieilli prématurément sur la quasi-totalité des surfaces ; il indique que les relevés d'étanchéité contre les acrotères, adhérents au support maçonné, se détachent et sont plissés, en certaines zones ; il précise que les boursoufflures des zones courantes se situent de façon quasi-systématique contre les socles isolés d'appui des caissons et des gaines techniques posées à la surface de l'étanchéité sur une couche d'isolant compressible qui déverse ; l'expert note que le vide qui s'est créé au niveau des recouvrements entre les voisins affectés de boursoufflures permet à l'eau de passer et que l'étanchéité n'est plus ou ne va plus être assurée à terme ; il constate par ailleurs la présence en certains points d'un flottement de la membrane sur des flaques d'eau emmagasinées à sa sous-face révélant la possibilité de stockage d'eau dans la laine de verre et le perçage en deux endroits des cuvettes façonnées en dénivelé autour des naissances d'eaux pluviales faisant ressurgir l'eau stockée lorsque l'on pose le pied sur le revêtement bitumeux ;

- les sondages effectués ont révélé la présence d'eau au niveau du pare-vapeur, sous les panneaux d'isolation de la toiture et l'existence d'une forte humidité sous la membrane bitumineuse ayant entièrement dissout la colle et détruit toute adhérence entre la membrane et le dessus de l'isolant ;

- ainsi que le note l'expert, ces désordres présentent un caractère évolutif ; s'ils compromettent déjà la destination de l'ouvrage, ils vont à terme irrémédiablement compromettre sa solidité ;

- l'expert conclut que la cause principale de ces désordres est la présence plus ou moins importante d'eau sous l'étanchéité dont l'origine provient essentiellement de l'absence de protection de l'ouvrage au cours des travaux d'étanchéité des terrasses, permettant une accumulation sur le pare vapeur puis une désolidarisation de la membrane d'étanchéité, sa déformation et l'aggravation des premiers désordres, amplifiant ces derniers dans une suite irréversible ; l'eau stockée sous l'étanchéité est à l'origine de tous les désordres constatés ;

- la responsabilité décennale de la société Asten est engagée dès lors qu'elle a commis des manquements lors de la pose des ouvrages de son lot ; la responsabilité de la maîtrise d'œuvre est, dans une moindre mesure engagée pour défaut de contrôle lors de l'exécution du complexe d'étanchéité des toitures terrasses ;

- les travaux de remise en état s'établissent, selon rapport d'expertise, à la somme de 310 194,25 euros TTC ;

- le CHD La Candélie est également fondé à solliciter l'indemnisation de la gêne engendrée pour les résidents par la présence d'infiltrations répétées nécessitant la réalisation de travaux pour en minimiser les effets pour un montant de 15 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 avril 2024, la société Asten et la société Axa France Iard, représentées par la SCP de Angelis Semidei Vuillquez Habart-Melki Bardon, demandent au tribunal :

1°) de se déclarer incompétent pour connaître des conclusions dirigées contre la Société Axa France Iard ;

2°) de rejeter toutes demandes au visa de la responsabilité décennale concernant la société Asten et subsidiairement, de limiter sa part de responsabilité à 20 % ;

3°) s'agissant du quantum des indemnisations au titre des travaux de réparation, de fixer le quantum TTC à 213 980,40 euros via l'entreprise Prociba et 189 777,63 euros TTC via l'entreprise Asten ;

4°) de faire application d'un coefficient de vétusté qui ne saurait être inférieur à 33 % ;

5°) de rejeter le surplus des demandes du CHD La Candélie.

Ces sociétés soutiennent que :

En ce qui concerne la société Axa France Iard :

- le tribunal administratif est incompétent, le litige est porté devant la juridiction judiciaire ;

En ce qui concerne la SAS Asten :

- l'expert désigné par le tribunal n'est pas un spécialiste de l'étanchéité ; il s'est inspiré des constats effectués par M. A sur un autre bâtiment (binôme 1) sans les avoir effectués lui-même puisqu'au moment de son expertise, les travaux de réfection avaient été réalisés ; des constats opérés par un autre expert judiciaire sur un autre bâtiment ne peuvent fonder des conclusions relatives au bâtiment litigieux ;

- il convient de distinguer les terrasses entre celles du binôme 2 recevant les locaux de l'espace de vie 1 et l'espace de vie 2 reliées par un terrasson recevant les équipements de traitement d'air et les trois terrasses du bâtiment administratif (accueil) ; seules les deux terrasses sur binôme 2 présentent des infiltrations dans les locaux de l'espace vie qui ont fait l'objet d'un encoffrement spécifique afin de ne pas altérer l'activité dans ces locaux ; aucune infiltration n'a été constatée ni même alléguée dans les chambres ;

- si la terrasse nord du bâtiment accueil présente une dégradation de la membrane d'étanchéité, elle n'a généré aucune infiltration dans les locaux plus de dix ans après la réception, le pare-vapeur étant continu et étanche y compris sur les relevés ; aucune infiltration n'a été constatée ni même alléguée dans le bâtiment Accueil ;

- les deux terrasses infiltrantes du binôme 2 et celle dont le revêtement étanchéité est altéré de manière irréversible bien que non infiltrant (accueil terrasse 2. 1 sur plan) sont celles qui accueillent les installations de ventilation et de conditionnement de l'air ; le placement de ces installations sur les terrasses diffère du projet initial dès lors qu'à l'origine elles devaient être disposées dans les combles et faux plafonds ; or, malgré ce changement, le système d'étanchéité prévu à l'origine a été conservé ; il est constant que la société Asten et la société Prociba n'ont pas repris ce système lors des travaux de réparation sur le site Binôme 1 ; il s'agit donc d'un défaut de conception générale du maître d'œuvre dans le changement de destination des terrasses entre le projet objet des devis d'entreprises et la réalisation des travaux ; le CH La Candélie a admis cette causalité lors de la réparation des terrasses du Binôme 1 ;

- les deux autres terrasses du bâtiment accueil ne présentent aucune trace de début de rupture de l'étanchéité tant en partie courante que sur relevés ; seuls deux points d'infiltrations ont été constatés plus de dix ans après réception de février 2011 ; dès lors seules les infiltrations sous-jacentes aux terrasses du bâtiment binôme 2 présentent un caractère décennal et justifient la reprise des étanchéités litigieuses ; en revanche, les terrasses ne générant pas d'infiltrations dans les locaux ne pourront faire l'objet d'une réfection sur le fondement de la responsabilité décennale, en l'absence d'impropriété à destination ; si l'expert retient leur caractère évolutif, encore faut-il que ces désordres surviennent dans un délai prévisible ; si l'expert affirme que la solidité sera compromise, aucune démonstration technique n'est réalisée à l'appui de cette affirmation ; les phénomènes de dégradation observés sur les deux terrasses sur binôme 2 ne peuvent se propager au bâtiment accueil qui est physiquement totalement indépendant ;

- la thèse d'une humidité existant dès l'origine sur toutes les terrasses et pointée comme la cause des désordres par l'expert est invraisemblable ; en effet, les terrasses ont été réalisées en été et hors temps de pluie, les principes généraux de traitement de pont thermique ont été respectés, les relevés ne souffrent d'aucun défaut de réalisation et les équipements lourds permanents ont été posés sur des châssis spécifiques posés sur des plots de béton étanchés ;

- s'agissant des travaux de reprise préconisés par l'expert, ils n'ont fait l'objet d'aucune analyse par l'expert et engendreraient en l'état une plus-value d'amélioration de 84 601,36 euros TTC ;

- il conviendra de ramener le coût des travaux, selon devis produits, à la somme de 213980,40 euros TTC via l'entreprise Prociba et 189 775,63 euros TTC via la société Asten ;

- considérant que la durée de vie d'une terrasse étanchée est généralement de 25 ans et que la réfection intervient 10 ans après réception, le taux de vétusté applicable doit être fixé à 33% ;

- la part de responsabilité de la maîtrise d'œuvre ne saurait être inférieure à 30 % ; sa responsabilité doit être engagée au titre d'un défaut de conception général de l'ouvrage dès lors que les travaux de réfection revendiqués sur ce litige comme ceux réalisés sur le complexe Binôme 1 intègrent des modifications importantes des principes constructifs initiaux ;

- il est constant que le maître de l'ouvrage dispose d'un service technique qui a validé le cahier des charges (CCTP) définissant le cadre des dispositions à prendre pour définir les prestations de l'entreprise ; or, on ne peut reprocher à la société Asten d'avoir respecté un CCTP qui prévoit un complexe d'étanchéité réduit à une simple membrane monocouche ; la modification de la destination des terrasses (installation de la ventilation et conditionnement d'air) ne lui a pas été notifiée ;

- la responsabilité du contrôle technique aurait pu être recherchée par le maître d'ouvrage qui se devait de l'aviser des conséquences des modifications apportées au projet et des défauts généralisés de l'étanchéité pointés par l'expert.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 avril 2024, la SARL Archi conseil, M. F B et M. G C, représentés par Me Rooryck du cabinet AEQUO, demandent au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner la SAS Asten et son assureur la SA Axa France Iard à les garantir et les relever intégralement indemne de toute condamnation prononcée à leur encontre ;

2°) à titre subsidiaire, de fixer la contribution à la dette de la SAS Asten à 80 % et celle des architectes à 20 % et de condamner la SAS Asten et son assureur à les garantir et les relever à hauteur de 80 % de toute condamnation prononcée à leur encontre ;

3°) dans tous les cas, de rejeter les demandes de dommages et intérêts présentées par le CHD La Candélie ;

4°) d'appliquer un abattement pour vétusté de 70 % sur le montant des indemnités susceptibles d'être allouées au CHD requérant au titre des travaux de reprise et de liquider le préjudice à la somme de 93 058,27 euros TTC.

Ils soutiennent que :

- aux termes de son rapport d'expertise, M. D expose que " la seule cause " des désordres constatés - à savoir des boursouflures, plis, fissures et décollement de la membrane d'étanchéité de la toiture terrasse du binôme 2- réside dans " la présence d'eau emmagasinée entre le pare-vapeur et les membranes assurant l'étanchéité " provenant des " pluies survenues au cours des travaux " ; ces désordres, qualifiés d'évolutifs, compromettent la destination de l'ouvrage (infiltrations existantes) et à terme sa solidité ; l'origine de cette eau provient " essentiellement de l'absence de protection de l'ouvrage au cours des travaux d'étanchéité des terrasses, permettant son accumulation sur le pare-vapeur ; ainsi que le relève l'expert, la société Asten est la principale responsable de ces désordres dès lors que, tenue à une obligation de résultats, elle n'a pas réalisé un ouvrage conforme aux règles de l'art et aux normes techniques ;

- aucune faute de la maîtrise d'œuvre n'est démontrée dès lors qu'il ne résulte de l'expertise aucun défaut de conception de l'ouvrage lequel respecte les prescriptions du DTU 43.1 ; s'agissant de la mission de direction de l'exécution des travaux de la maîtrise d'œuvre, il sera constaté que l'expert en fait une interprétation particulièrement extensive dès lors que le décret du 29 novembre 1993 ne prévoit pas la vérification de la qualité du travail réalisé par les entreprises et encore moins la surveillance du chantier ; en outre, il n'est pas établi que les désordres invoqués auraient été visibles en cours de chantier ; les problèmes d'étanchéité relevés en cours de chantier par l'agence Archi conseil, qui a par ailleurs opéré un suivi minutieux de l'opération donnant lieu à la rédaction de 60 comptes-rendus de chantier, ont été suivi et repris ;

- à titre infiniment subsidiaire, si le tribunal devait retenir une part de responsabilité imputable à la maîtrise d'œuvre, celle-ci ne saurait excéder 20 % ;

- s'agissant des travaux réparatoires, il y a lieu de tenir compte de la plus-value potentiellement générée par la remise à neuf des ouvrages plus de dix ans après leur réception ; ainsi, il conviendra d'appliquer un abattement de 70 % sur les sommes sollicitées et de limiter la condamnation des constructeurs à la somme de 93 058,27 euros TTC ;

- le préjudice de jouissance n'est pas établi.

Par un courrier du 29 mai 2024, le tribunal a sollicité des parties la production des deux devis établis le 22 mars 2022 par la société Prociba à la demande du CHD La Candélie d'un montant de 165 533, 67 euros ainsi que du devis ACEP du 24 mars 2022 pour la dépose-repose des installations d'équipements techniques sur les terrasses d'un montant de 115 303,54 euros. Ces pièces, enregistrées le 30 mai 2024, ont été communiquées.

Par une ordonnance du 26 septembre 2022, les frais de l'expertise judiciaire confiée à M. A ont été taxés et liquidés à la somme de 13 011,24 euros.

Vu :

- le rapport de l'expert déposé le 26 juillet 2022 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des marchés publics ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Caste, rapporteure,

- les conclusions de Mme Denys, rapporteure publique,

- Les observations de Me Dailly, représentant le centre hospitalier départemental La Candélie et la société Asten, et de Me Le Pennec, représentant M. B, M. C, et la société Archi Conseil.

Considérant ce qui suit :

1. Par acte d'engagement du 5 février 2009, le centre hospitalier départemental (CHD) La Candélie a confié au groupement solidaire de maîtrise d'œuvre composé de l'agence Triangle (société de fait constituée entre MM C et B, architectes), de la SARL Archi Conseil et des sociétés Seterso, SIEA, Montet et Perspectis, la construction d'un ensemble de 4 unités de vie et d'une unité centrale composant la nouvelle maison d'accueil spécialisée du CHD divisée en deux binômes sur un terrain sis Pont-du-Casse. Le lot n°2 " étanchéité-toitures terrasses " a été confié à la SAS Asten, assurée auprès de la société Axa France Iard. Le 15 février 2011, les travaux d'étanchéité ont été réceptionnés avec réserves, lesquelles ont été levées le 28 avril 2011. Dès 2013 puis en juillet 2017 et juillet 2018, le CHD La Candélie a constaté des infiltrations au niveau des plafonds de la maison d'accueil spécialisée (MAS). Après avoir tenté en vain un règlement amiable, le centre hospitalier a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Bordeaux qui a ordonné le 25 novembre 2019, une expertise portant sur les bâtiments du binôme 1 de la MAS. L'expert a déposé son rapport le 9 septembre 2020. Par un jugement n°2100662 du 21 juin 2023, le tribunal administratif de Bordeaux a condamné solidairement la société Asten et les architectes à verser au CH La Candélie la somme de 191 356,69 euros au titre des travaux réparatoires du binôme 1 en répartissant la charge définitive de la dette de la façon suivante : 80 % pour la SAS Asten, 20 % pour la maîtrise d'œuvre. Par une ordonnance du 20 juillet 2021, le juge des référés du tribunal administratif de Bordeaux a confié une nouvelle expertise portant sur le binôme 2 de la MAS de Séguran à M. D, lequel a déposé son rapport le 28 juillet 2022. Par la présente requête, le CHD La Candélie demande au tribunal de condamner in solidum la SAS Asten, son assureur la SA Axa France Iard ainsi que M. F B, M. G C et la société Archi Conseil, à lui verser la somme totale de 294 174,83 euros TTC en réparation des désordres affectant le binôme 2 de la Maison d'accueil spécialisée de Séguran.

Sur l'exception d'incompétence opposée en défense :

2. Le centre hospitalier départemental de la Candélie demande au tribunal de condamner in solidum la compagnie Axa, assureur de la société Asten, et la société Asten à réparer les conséquences dommageables du défaut d'étanchéité de la toiture terrasse du binôme 2. Ces conclusions indemnitaires dirigées directement contre l'assureur d'une personne privée, qui ne tendent qu'à l'exécution d'une obligation de droit privé fondée sur le contrat d'assurance de l'entreprise, ne peuvent toutefois qu'être portées devant le juge judiciaire. Par suite, ainsi que le font valoir la société Asten et la compagnie d'assurance Axa, la juridiction administrative est donc incompétente pour en connaître.

Sur la responsabilité décennale des constructeurs :

En ce qui concerne la nature des désordres :

3. Il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres, apparus dans le délai d'épreuve de dix ans et affectant l'ouvrage dans l'un de ses éléments constitutifs ou l'un de ses éléments d'équipement, même dissociable, engagent la responsabilité de ces constructeurs au titre de la garantie décennale s'ils sont de nature à compromettre sa solidité ou à le rendre impropre à sa destination.

5. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que la construction du binôme 2 et de la zone d'accueil a été réalisée par les mêmes intervenants, selon les mêmes procédés et dans le même temps que celle du binôme 1, bâtiment dont les désordres de même nature ont rendu impropre l'ouvrage à sa destination. Ainsi, s'agissant du bâtiment du binôme 2 qui comprend les espaces de vie des unités d'accueil spécialisé du centre hospitalier, l'expert a constaté à l'intérieur de l'ouvrage près de dix dalles de faux-plafond dégradées par des infiltrations d'eaux provenant de la défaillance du complexe d'étanchéité de la toiture terrasse. Il a également relevé deux points d'infiltrations côté Sud-Est et Nord-Ouest du corps central du binôme 2, ayant nécessité l'installation de bassines pour recueillir les eaux se déversant à l'intérieur du bâtiment. Il a également constaté, en ce qui concerne les terrasses des locaux du binôme 2 et de la zone d'accueil, la présence de boursouflures, de plis, de craquelures et de nombreux rapiéçages sur le revêtement d'étanchéité, constitué d'une membrane bitumineuse autoprotégée, lequel parait avoir vieilli prématurément sur la quasi-totalité des surfaces, permettant à l'eau de s'emmagasiner entre le pare vapeur et les membranes assurant l'étanchéité.

6. Le centre hospitalier soutient que l'ensemble de ces désordres présente un caractère décennal dès lors qu'ils rendent l'ouvrage impropre à sa destination, ce que conteste la SAS Asten qui fait valoir d'une part, que seuls deux points d'infiltration ont été relevés par l'expert judiciaire concernant le binôme 2 et que d'autre part, seule la terrasse nord du bâtiment accueil présenterait une dégradation de la membrane d'étanchéité. Toutefois, si seulement deux points d'infiltration ont été recensés au sein du binôme 2, le caractère dégradé d'environ dix dalles de faux-plafond ainsi que l'état de dégradation de la membrane d'étanchéité du toit-terrasse révèlent le caractère nécessairement non isolé des infiltrations, de nature à rendre impropre l'ouvrage à sa destination. D'autre part, il résulte de l'instruction qu'en ce qui concerne les terrasses du bâtiment accueil, l'ensemble des terrasses est concerné par les gonflements et la présence d'eau sous la membrane, tels que décrits au point précédent. Par suite, ces désordres qui affectent à terme les prestations intérieures, rendent impropres à sa destination une partie des bâtiments et sont donc de nature à engager la responsabilité décennale des constructeurs.

En ce qui concerne l'imputabilité des désordres :

7. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise, que les désordres affectant l'étanchéité de la toiture terrasse ont pour principale origine la présence plus ou moins importante d'eau sous l'étanchéité dont la cause provient essentiellement de l'absence de protection de l'ouvrage au cours des travaux d'étanchéité des terrasses. Ils sont également dus dans une moindre mesure à des erreurs ponctuelles d'exécution, de négligences et de non-respect des règles de l'art. Ces désordres sont imputables à la société Asten, titulaire du lot n°2 " étanchéité - toitures terrasses ". Ils sont également imputables à la maîtrise d'œuvre composée de la société Archi conseil, M. F B et M. G C et dont la mission s'étend au contrôle de la bonne exécution des travaux. Toutefois, contrairement à ce que soutient la société Asten, aucun lien n'est établi entre d'une part la pose des dispositifs de ventilation et de conditionnement de l'air sur les terrasses et le choix de la composition du système d'étanchéité en une seule couche de membrane élastomère et d'autre part l'apparition des désordres, de sorte qu'aucun défaut dans la conception générale de l'ouvrage ne peut être reproché à la maîtrise d'œuvre.

8. Il résulte de ce qui précède que le centre hospitalier départemental de la Candélie est fondé à demander la condamnation in solidum de la société Asten, de M. C, de M. B et de la société archi conseil, sur le fondement de la garantie décennale.

Sur les préjudices et la réparation :

En ce qui concerne les travaux de reprise :

9. Selon l'expert judiciaire, il est nécessaire, pour remédier aux désordres ci-dessus décrits, de procéder à des travaux de réfection de l'étanchéité de la toiture sur les deux bâtiments du binôme 2 et de la zone d'accueil. Il résulte de l'expertise judiciaire précitée que les travaux de réfection nécessitent de déposer et de déplacer les équipements techniques présents sur les toitures terrasses et de refaire l'étanchéité avec le même revêtement monocouche que celui prévu dans le contrat initial. La circonstance évoquée par la SAS Asten qu'un revêtement dit " bicouche " ait été considéré approprié pour les terrasses du binôme 1 de la maison d'accueil spécialisée de Séguran qui sont affectées de désordres comparables, à elle seule, ne permet pas de considérer que cette analyse est erronée et qu'un devis comprenant un revêtement bicouche aurait dû être retenu. En revanche, ainsi que le fait valoir la société Asten, le devis de la société ACEP du 24 mars 2022 correspondant aux travaux de dépose et de repose des installations techniques prévoit la fourniture de nouveaux matériels de génie climatique. Or, il ne résulte pas de l'instruction que la fourniture de tels équipements soit nécessaire pour remédier aux désordres en cause, seuls les plots mobiles supportant les gaines horizontales de la ventilation, qui ont été dégradés par l'humidité des toitures, devant faire l'objet d'un changement d'après l'expert. Il résulte de l'instruction que le montant des fournitures qui s'élève à la somme de 71 331,50 euros hors taxes, soit 78 464,65 euros toutes taxes comprises, doit être déduit du montant total des travaux réparatoires tels qu'il résulte des devis sur lesquels s'est basé l'expert judiciaire. Dans ces conditions, le montant des travaux de reprise à prendre en compte pour le calcul de l'indemnité doit donc être fixé à la somme de 231 729,60 euros TTC.

En ce qui concerne l'application d'un coefficient de vétusté :

10. La société Asten demande au tribunal d'appliquer au coût total des travaux de réfection un coefficient de vétusté de 33%. S'il y a lieu de tenir compte de la vétusté de l'installation, celle-ci doit s'apprécier à la date d'apparition des désordres. Il résulte de l'instruction que les infiltrations sont apparues dans les neuf années après réception et qu'il convient, en conséquence, de limiter l'abattement de vétusté à 30%. Après application de ce taux à la somme énoncée au point précédent, le montant des travaux indemnisables, en lien avec les désordres en litige, doit être fixé à 162 210,72 euros TTC.

En ce qui concerne le préjudice de jouissance :

11. Le centre hospitalier sollicite l'indemnisation du préjudice de jouissance constitué par la gêne engendrée par les infiltrations pour les résidents. Toutefois, de tels troubles, à les supporter établis, seraient en tout état de cause susceptibles d'affecter les résidents et ne créent pas de droit à indemnité au profit de l'établissement. Sa demande tendant à la condamnation in solidum des sociétés défenderesses à l'indemniser de la somme de 15 000 euros à ce titre doit être rejetée.

Sur les appels en garantie :

12. Il incombe au juge administratif, en vue de la répartition finale de la dette, de prendre en compte l'importance respective des fautes quasi-délictuelles commises par les constructeurs condamnés solidairement à indemniser le maître d'ouvrage, à l'exclusion des fautes susceptibles d'être imputées à des tiers qui n'ont pas été mis en cause dans l'instance.

13. Il sera fait une juste appréciation des responsabilités incombant à la société Asten et aux maîtres d'œuvre dans la survenance des désordres en litige, compte-tenu de l'importance de leur faute respective, en laissant à la charge de la société Asten 80% de la condamnation à la somme énoncée au point 10 du présent jugement et 20% à la charge de la maîtrise d'œuvre. Dans ces conditions, la société Asten doit être condamnée à garantir M. F B, M. G C et la société Archi Conseil à hauteur de 80% de cette somme.

Sur la charge définitive des dépens :

14. Les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 13 011,24 euros toutes taxes comprises doivent être répartis entre la société Asten et les maîtres d'œuvre dans les mêmes proportions qui ont été fixées au point 13.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de condamner la société Asten, M. F B, M. G C et la société Archi conseil à verser au centre hospitalier départemental de La Candélie la somme de 1 500 euros sur le fondement de ces dispositions. Il y a également lieu de condamner la société Asten à verser cette même somme au CHD La Candélie en application des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions présentées par le centre hospitalier départemental de la Candélie à l'encontre de la compagnie d'assurances Axa sont portées devant une juridiction incompétente.

Article 2 : La société Asten, M. F B, M. G C et la société Archi conseil sont condamnées in solidum à verser au centre hospitalier départemental de la Candélie la somme de 162 210,72 euros TTC.

Article 3 : La société Asten est condamnée à garantir M. F B, M. G C et la société Archi conseil à hauteur de 80% de la condamnation mentionnée à l'article 2.

Article 4 : Les frais de l'expertise judiciaire taxés et liquidés à la somme de 13 011,24 euros toutes taxes comprises sont laissés à la charge définitive de la société Asten, à hauteur de 80 % et de M. F B, de M. G C et de la société Archi, à hauteur de 20 %.

Article 5 : La société Asten est condamnée à verser au centre hospitalier départemental de la Candélie la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : M. F B, M. G C et la société Archi conseil sont condamnés à verser au centre hospitalier départemental de la Candélie la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le surplus des conclusions présentées par le centre hospitalier départemental de la Candélie est rejeté.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à la société Asten, à la compagnie d'assurance Axa Iard, à M. F B, à M. G C, à la société Archi conseil, à la société Apave, au centre hospitalier départemental de la Candélie et à la SEM 47.

Copie en sera adressée, pour information, à M. D, expert.

Délibéré après l'audience du 12 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Zuccarello, présidente,

Mme Caste, première conseillère,

Mme Jaouën, première, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024.

La rapporteure,

F. CASTE

La présidente,

F. ZUCCARELLO La greffière,

M. E

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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