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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2206658

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2206658

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2206658
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantAARPI JASPER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 décembre 2022, Mme A B, représentée par Me Sirgue, demande au tribunal :

1°) avant dire-droit, d'ordonner une expertise afin d'évaluer les préjudices qu'elle subit du fait d'une sclérose en plaques contractée au décours de sa vaccination obligatoire contre l'hépatite B ;

2°) de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales à lui verser une provision de 473 192 euros à valoir sur l'indemnisation future ;

3°) de mettre à la charge de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- dans les suites d'une vaccination obligatoire contre l'hépatite B, prescrite par son employeur et intervenue entre septembre 1992 et octobre 1993, elle a présenté les premiers symptômes de sclérose en plaques à compter du mois de janvier 1993, soit dans un bref délai ; le lien direct et certain entre la maladie et la vaccination est établi, en l'absence d'état antérieur ;

- son état de santé n'est pas consolidé ; une nouvelle expertise apparait nécessaire pour fixer les préjudices ;

- au regard des estimations réalisées pas les premiers experts, elle est fondée à solliciter une provision d'un montant total 473 192 euros, évaluée au regard de la perte de revenus qu'elle a subie (60 000 euros), de l'incidence professionnelle (50 000 euros), de l'assistance par une tierce personne (123 192 euros), des souffrances endurées (15 000 euros), du déficit fonctionnel temporaire (15 000 euros), du préjudice esthétique temporaire (5 000 euros), du déficit fonctionnel permanent (100 000 euros), du préjudice d'agrément (15 000 euros), du préjudice sexuel (35 000 euros), et du préjudice d'établissement (55 000 euros).

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 mai 2023, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, représenté par Me Roquelle Meyer, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que le lien de causalité entre la pathologie de Mme B et la vaccination litigieuse n'est pas établi.

Un mémoire produit par la caisse primaire d'assurance maladie de la Gironde a été enregistré le 8 février 2024 mais n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme de Gélas,

- les conclusions de Mme Champenois, rapporteure publique,

- et les observations de Me Baulon, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, née le 7 mars 1968, recrutée sous contrat d'emploi de solidarité en qualité de secrétaire médicale par le centre hospitalier de Vichy, a été soumise à des vaccinations obligatoires contre le virus de l'hépatite B le 23 septembre 1992, puis les 23 octobre et 27 novembre 1992, et enfin le 8 octobre 1993. En janvier 1993, elle soutient avoir présenté des troubles dans l'utilisation de sa main gauche. Le 29 mars 1993, elle a été hospitalisée pour des troubles de la marche, associée à des parésies du bord cubital de la main gauche, une impression d'endormissement de l'hémicorps gauche et une baisse de l'acuité visuelle gauche. Les examens neurologiques montrant des lésions démyélinisantes, le diagnostic de sclérose en plaques a été posé. Mme B a saisi le tribunal administratif de Clermont-Ferrand, qui a ordonné la réalisation d'une expertise par ordonnance du 30 novembre 2009, dont le rapport a été rendu le 17 juillet 2010. Le 2 octobre 2018, Mme B a sollicité auprès de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) l'indemnisation de ses préjudices en lien avec cette maladie qu'elle impute à sa vaccination obligatoire contre l'hépatite B. L'ONIAM a diligenté une expertise, réalisée le 21 février 2020, puis a, par courrier du 31 octobre 2022, rejeté la demande indemnitaire de Mme B. Dans le cadre de la présente instance, celle-ci demande au tribunal d'ordonner avant dire-droit une nouvelle expertise afin d'évaluer les préjudices qu'elle subit et de condamner l'ONIAM à lui verser une provision de 473 192 euros à valoir sur l'indemnisation de ses préjudices.

Sur la prise en charge par l'ONIAM au titre de la solidarité nationale :

2. Aux termes de l'article L. 10 du code de la santé publique, dans sa rédaction issue de l'article 1er de la loi du 18 janvier 1991 portant dispositions relatives à la santé publique et aux assurances sociales, applicable à la date à laquelle Mme B a reçu les injections litigieuses, et dont les dispositions ont ultérieurement été reprises à l'article L. 3111-4 du code de la santé publique : " Une personne qui, dans un établissement ou organisme public ou privé de prévention de soins ou hébergeant des personnes âgées, exerce une activité professionnelle l'exposant à des risques de contamination doit être immunisée contre l'hépatite B () ". Aux termes de l'article L. 3111-9 du même code : " Sans préjudice des actions qui pourraient être exercées conformément au droit commun, la réparation intégrale des préjudices directement imputables à une vaccination obligatoire pratiquée dans les conditions mentionnées au présent chapitre, est assurée par l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales institué à l'article L. 1142-22, au titre de la solidarité nationale ".

3. Il est constant que Mme B, en sa qualité de secrétaire médicale exerçant dans un centre hospitalier, établissement relevant des dispositions précitées, a reçu dans le cadre de l'exercice de sa profession quatre doses de vaccins contre le virus de l'hépatite B les 23 septembre, 23 octobre et 27 novembre 1992, et le 8 octobre 1993.

4. Lorsqu'il est saisi d'un litige individuel portant sur les conséquences, pour la personne concernée, d'une vaccination présentant un caractère obligatoire, il appartient tout d'abord au juge de s'assurer, au vu du dernier état des connaissances scientifiques en débat devant lui, qu'il n'y a aucune probabilité qu'un lien existe entre l'injection du vaccin et les symptômes attribués à la pathologie dont cette personne est atteinte. Il appartient ensuite au juge, s'il ressort, en l'état des connaissances scientifiques en débat devant lui, qu'il n'y a aucune probabilité qu'un tel lien existe, de rejeter les conclusions indemnitaires dont il est saisi, soit, dans l'hypothèse inverse, de procéder à l'examen des circonstances de l'espèce et de ne retenir alors l'existence d'un lien de causalité entre les vaccinations obligatoires subies par cette personne et les symptômes qu'elle a ressentis que si ceux-ci sont apparus, postérieurement à la vaccination, dans un délai normal pour ce type d'affection, ou se sont aggravés à un rythme et une ampleur qui n'étaient pas prévisibles au vu de son état de santé antérieur ou de ses antécédents et, par ailleurs, qu'il ne ressort pas du dossier qu'ils pouvaient être regardés comme résultant d'une autre cause que ces vaccinations.

5. Si l'ONIAM se prévaut d'un avis du 9 mars 2022 de l'académie de médecine qui indique que " toutes les études retenues pour leur grande qualité scientifique permettent de conclure actuellement à l'absence d'arguments en faveur d'une association entre vaccination contre le VHB et la survenue d'une SEP, quel que soit l'intervalle de temps étudié " ce document n'exclut pas pour autant toute probabilité qu'un tel lien existe. L'Office n'établit pas que l'absence de lien serait une certitude scientifique. Il y a donc lieu de procéder à l'examen des circonstances de l'espèce dans les conditions indiquées au point précédent.

6. Il résulte des rapports d'experts en neurologie, mandatés d'une part par le tribunal administratif de Clermont-Ferrand le 30 novembre 2009, et par l'ONIAM le 21 février 2020, que le diagnostic de la sclérose en plaques dont Mme B est atteinte a été posé en mars 1993, les examens neurologiques réalisés lors de son hospitalisation du 29 mars au 2 avril 1993 ayant mis en évidence une affection démyélinisante du système nerveux central dont les premiers symptômes se sont manifestés en janvier 1993 et ont été médicalement constatés dès le 25 mars 1993. Si l'ONIAM soutient que la relation temporelle entre la vaccination anti-hépatique que Mme B a reçue les 23 septembre, 23 octobre et 27 novembre 1992 et la sclérose en plaques dont elle est atteinte n'est pas établie, il résulte au contraire de l'instruction, et notamment des rapports d'expertise, qu'un délai de moins de quatre mois s'est écoulé entre le second rappel vaccinal et l'apparition des premiers symptômes de la maladie. Mme B, alors âgée de vingt-quatre ans, ne présentait aucun antécédent de maladie musculaire ou neurologique et aucune autre cause ne permet d'expliquer les symptômes qu'elle a ressentis, apparus postérieurement à la vaccination. Il s'ensuit qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et alors qu'il résulte de l'instruction que Mme B ne présentait aucun état antérieur, de retenir l'existence d'un lien de causalité entre la pathologie dont elle souffre et sa vaccination obligatoire contre l'hépatite B.

7. Mme B est, par conséquent, fondée à demander l'indemnisation par l'ONIAM des préjudices en résultant sur le fondement des articles L. 3111-4 et L. 3111-9 précités du code de la santé publique.

Sur les conclusions tendant à la réalisation d'une nouvelle expertise :

8. Il résulte de l'instruction que l'expert mandaté par l'ONIAM a estimé, dans son rapport du 21 février 2020, que la sclérose en plaques de Mme B " n'est pas stabilisée " et qu'elle " n'est pas consolidée non plus ", ajoutant qu'" il est difficile de faire le pronostic exact sur l'évolution de la maladie ", et précisant " toutefois ", qu'" une amélioration neurologique n'est pas possible et on peut plutôt redouter une aggravation ". Si Mme B demande la réalisation d'une nouvelle expertise afin de fixer une date de consolidation de sa maladie, quand bien même celle-ci s'aggravera nécessairement, elle n'apporte aucun élément, en particulier aucune pièce médicale postérieure à l'expertise, permettant d'établir que ses lésions se seraient stabilisées et que son état de santé serait dès lors consolidé. Toutefois, l'absence de consolidation ne fait pas obstacle à ce que soit mise à la charge du responsable du dommage la réparation des préjudices matériels et personnels dont il est d'ores et déjà certain qu'ils ont été subis et devront être subis à l'avenir. Par suite, l'expert désigné par l'ONIAM s'étant prononcé sur les préjudices subis par Mme B, la mesure d'instruction demandée n'apparait pas utile. Il y a lieu en revanche d'inviter cette dernière à chiffrer sa demande indemnitaire dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est invitée à chiffrer sa demande indemnitaire dans un délai de deux mois suivants la notification du présent jugement.

Article 2 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Gironde, à la Apria-rsa et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 19 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvin, présidente,

Mme de Gélas, première conseillère,

Mme Patard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

La rapporteure,

C. DE GÉLAS

La présidente,

A. CHAUVINLa greffière,

C. JANIN

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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