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Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2306879

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2306879
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bordeaux a rejeté la requête de Mme D, ressortissante algérienne, qui contestait le refus du préfet de la Gironde de délivrer un titre de séjour à son époux au titre du regroupement familial. Le tribunal a estimé que la décision attaquée était suffisamment motivée et que le préfet avait procédé à un examen sérieux de sa situation. Il a également jugé que le moyen tiré de l'erreur de droit, fondé sur l'application de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 plutôt que du code de l'entrée et du séjour des étrangers, était inopérant, car les ressources de la requérante étaient insuffisantes au regard des deux textes. Enfin, le tribunal a écarté les moyens relatifs à la violation de la vie privée et familiale et à l'erreur manifeste d'appréciation, confirmant ainsi la légalité de l'arrêté préfectoral.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 décembre 2023 et une pièce complémentaire enregistrée le 16 mai 2024, Mme A D, représentée par Me Guyon, demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 novembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de délivrer un titre de séjour au bénéfice de son époux au titre du regroupement familial ;

3°) d'enjoindre à cette autorité, à titre principal, de délivrer un titre de séjour au bénéfice de son époux, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte d'un montant de 100 euros par jour de retard, et à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il est entaché d'une erreur de droit, le préfet ne s'étant pas fondé sur les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- il a méconnu les stipulations des articles 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, porte à son égard une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et opère une discrimination à raison de son âge, de son handicap et de son état de santé ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet de la Gironde, qui n'a pas produit d'observation en défense.

Par une décision du 19 mars 2024, le bénéfice de l'aide juridictionnelle lui a été refusé par le bureau d'aide juridictionnelle.

Par une ordonnance du 23 mai 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 6 juin 2024.

Par un courrier du 16 septembre 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que les stipulations de l'article 4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 doivent être substituées à celles de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur lesquelles s'est fondé le préfet et qui ne sont pas applicables aux ressortissants algériens.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord du 27 décembre 1968 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leur famille ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Josserand été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D, ressortissante algérienne, est titulaire d'un certificat de résidence algérien valable du 26 juillet 2022 au 25 juillet 2032. Le 12 septembre 2022, elle a déposé auprès des services du préfet de la Gironde une demande de regroupement familial au bénéfice de son mari, M. E B, de nationalité algérienne. Par un arrêté du 3 novembre 2023, dont par la présente requête Mme D demande l'annulation, le préfet de la Gironde a rejeté cette demande.

Sur les conclusions tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il ressort des pièces du dossier que le bénéfice de l'aide juridictionnelle a, par une décision du 19 mars 2024, été refusé par le bureau d'aide juridictionnelle compétent. Par suite Mme D n'est pas fondée à demander le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. Il ressort des termes de la décision attaquée qu'elle indique avec précision les considérations de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde, et en particulier l'insuffisance des ressources de la requérante au titre de l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la motivation de l'arrêté, que le préfet a procédé à un examen sérieux et personnalisé de la situation de la requérante. Le moyen en ce sens doit par suite être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; ". Par ailleurs, aux termes de l'article 4 de l'accord franco-algérien susvisé : " Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1. le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont pris en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales. L'insuffisance des ressources ne peut motiver un refus si celles-ci sont égales ou supérieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance ; ".

7. Pour rejeter la demande de regroupement familial présentée par Mme D au profit de son époux, le préfet de la Gironde, se fondant sur les dispositions de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a considéré que la requérante ne justifiait pas de ressources suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Toutefois l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régit de manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, ainsi que les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés. Les dispositions des articles susvisés du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont ainsi pas applicables au ressortissant algérien demandeur d'une autorisation de regroupement familial. Dans ces conditions, le préfet ne pouvait légalement se fonder sur ces dispositions pour rejeter la demande de l'intéressé, sans entacher sa décision d'une erreur de droit.

8. Néanmoins, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

9. Eu égard aux motifs qui fondent la décision en litige, le préfet aurait pris la même décision s'il s'était fondé, non sur les dispositions de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais sur les stipulations de l'article 4 précité de l'accord franco-algérien. Dès lors que cette substitution n'a pas pour effet de priver la requérante d'une garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'un ou l'autre des textes, il y lieu de procéder à une telle substitution. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation ". Aux termes de l'article 8 de cette convention : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. La condition de ressources exigée de tous les candidats au regroupement familial n'a ni pour objet, ni pour effet, de créer une discrimination au détriment des étrangers âgés ou handicapé mais tend seulement, d'une manière générale, à permettre de garantir un accueil décent aux personnes désireuses de s'installer en France au titre du regroupement familial. En outre, il appartient en tout état de cause au préfet, qui n'est pas tenu de refuser le regroupement familial sollicité lorsque la condition de ressources n'est pas remplie, d'apprécier l'ensemble des circonstances de l'espèce et de tenir compte de la situation particulière éventuelle du demandeur, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. D'une part, Mme D, qui ne justifie pas d'un taux d'incapacité supérieur ou égal à 80 %, n'établit pas qu'elle serait susceptible de bénéficier de l'allocation aux adultes handicapés prévue par l'article L. 821-1 du code de la sécurité sociale. S'il ressort des pièces du dossier qu'elle est atteinte d'une polyarthrite rhumatoïde séropositive responsable d'un handicap fonctionnel, pour lequel elle bénéficie de l'allocation personnalisée d'autonomie, il ne ressort cependant pas des pièces du dossier que, eu égard aux revenus qu'elle perçoit, constitués principalement de l'allocation supplémentaire aux personnes âgées, elle serait placée dans une situation différente de toute autre personne valide bénéficiaire de la même allocation. Ainsi, en se fondant sur l'insuffisance de ses ressources, le préfet n'a pas introduit, dans l'appréciation de sa situation personnelle, une discrimination à raison de son handicap ou de son état de santé prohibée par les stipulations combinées des articles 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que Mme D, née le 6 janvier 1953, est entrée en France en 2015, soit depuis moins de dix ans, où elle réside munie d'un certificat de résidence algérien. Elle ne justifie pas d'autres ressources que l'allocation de solidarité des personnes âgées, d'un montant de 961,08 euros mensuel, nettement inférieur au salaire minimum de croissance. En outre, si elle bénéficie également de l'allocation personnalisée d'autonomie, celle-ci a pour objet de lui garantir un accompagnement par une tierce personne pour les activités de la vie quotidienne et ne constitue dès lors pas un revenu au sens et pour l'application des dispositions précitées. Enfin, si elle est mariée à M. B depuis 1974, il ressort cependant des pièces du dossier qu'ils ne vivent plus ensemble depuis 2015, date de son départ pour la France, et que celui-ci vit depuis 1952 en Algérie où il bénéficie d'un traitement médical. Compte-tenu de l'ensemble de ces éléments, en refusant à l'intéressée le regroupement familial au bénéfice de son mari, le préfet de la Gironde n'a pas porté au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, ni n'a, par voie de conséquence, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, il n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation, de même que celles à fin d'injonction, doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

15. L'État n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées par Mme D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D, à Me Guyon, et au préfet de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bourgeois, président,

Mme Jaouën, première conseillère,

M. Josserand, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

Le rapporteur,

L. JOSSERANDLe président,

M. BOURGEOIS

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,