Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2400115
mardi 15 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2400115 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 1ère Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 8 janvier 2024, M. E A, représenté par Me Sirol, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 23 août 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office à défaut de se conformer à cette mesure et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- sa requête est recevable dès lors qu'il a sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle le 6 septembre 2023 ;
Sur la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
- la compétence du signataire de cette décision n'est pas établie ;
- cette décision est entachée d'un vice de procédure, le préfet de la Gironde n'ayant pas saisi la commission du titre de séjour comme l'exigent les dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- cette décision a méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la menace à l'ordre public est exclusivement motivée par sa condamnation prononcée par le tribunal correctionnel le 6 mai 2022 ;
- cette décision a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la compétence du signataire de cette décision n'est pas établie ;
- cette décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;
- cette décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour ;
- cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
Sur la décision portant interdiction de retour pendant une durée de deux ans :
- cette décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation dès lors que le préfet n'a pas examiné les quatre critères énoncés par les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mars 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 novembre 2023.
Par ordonnance du 22 février 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 22 mars 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Jaouën,
- et les observations de Me Sirol, représentant M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant guinéen né le 28 juillet 2001, a obtenu une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " à compter du 22 décembre 2020, renouvelée jusqu'au 9 février 2023, sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 23 août 2023, le préfet de la Gironde a refusé de procéder à un nouveau renouvellement de ce titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office à défaut de se conformer à cette mesure et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans. Dans le cadre de la présente instance, M. A demande au tribunal d'annuler l'ensemble des décisions précitées.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
2. En premier lieu, le préfet de la Gironde a, par un arrêté du 30 janvier 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 2023-021 du 31 janvier 2023, donné délégation à M. B D, sous-préfet et directeur de cabinet du préfet de la Gironde, signataire de l'arrêté litigieux, à l'effet de signer, lors des permanences qu'il est amené à assurer, " toutes décisions d'éloignement et décisions s'y rapportant prises en application des livres II, IV, V, VI, VII et VIII (partie législative et réglementaire) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Il ne ressort pas des pièces du dossier, ni n'est d'ailleurs allégué, que la décision en litige n'aurait pas été prise au cours d'une permanence assurée par M. D. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.
3. En deuxième lieu, la décision attaquée, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, mentionne tant les motifs de droit que les éléments de fait caractérisant la situation du requérant et sur lesquels le préfet de la Gironde s'est fondé pour prendre la décision en litige, en particulier s'agissant de la durée de son séjour en France, de sa situation administrative, de sa condamnation par un jugement du tribunal correctionnel de Bordeaux du 6 mai 2022 et de sa vie privée et familiale. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que cette décision serait insuffisamment motivée doit être écarté.
4. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
5. D'autre part, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire () ".
6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. A a été condamné par un jugement du tribunal correctionnel de Bordeaux du 6 mai 2022 à une peine de 8 mois d'emprisonnement avec sursis probatoire pendant 2 ans pour des faits de vol avec violence ayant entraîné une incapacité totale de travail n'excédant pas 8 jours, commis le 6 novembre 2021. Eu égard à la gravité de ces faits et à leur caractère récent, et alors même que l'intéressé ne se serait pas rendu coupable d'autres infractions, le préfet a pu, à bon droit, considérer que la présence de l'intéressé sur le territoire français constituait une menace pour l'ordre public.
7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en 2017, alors qu'il était âgé de moins de seize ans, et a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance le 5 juillet 2017, avant de souscrire un contrat jeune majeur du 28 juillet 2019 au 27 juillet 2022. M. A ne se prévaut d'aucune attache privée et familiale sur le territoire français et ne fait état d'aucune insertion professionnelle. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'il n'est pas dépourvu d'attaches privées et familiales dans son pays d'origine, où résident sa mère et toute sa fratrie. Eu égard à ces éléments, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet, en refusant de renouveler son titre de séjour, a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par cette mesure et ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi, en tout état de cause, que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles () L. 423-22, L. 423-23 () à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance () ". Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".
9. D'une part, M. A, qui n'est pas dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, ne remplit, en tout état de cause, pas les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. D'autre part, il résulte de ce qui a été dit au point 7 que M. A ne justifie pas de liens personnels et familiaux intenses, stables et durables sur le territoire français, de sorte qu'il ne peut être regardé comme remplissant les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du même code. Ainsi, il n'est pas fondé à soutenir qu'en s'abstenant de saisir la commission du titre de séjour, le préfet aurait entaché sa décision d'un vice de procédure et méconnu l'article L. 432-13 du même code.
10. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".
11. En sixième lieu, pour les mêmes motifs que ceux développés aux points 6 et 7, le préfet de la Gironde n'a pas davantage entaché son arrêté d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation de M. A et n'a, en particulier, pas méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
12. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents () ".
13. En premier lieu, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 2.
14. En deuxième lieu, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision obligeant M. A à quitter le territoire français doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux mentionnés au point 3.
15. En troisième lieu, il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que le préfet de la Gironde a procédé à un examen suffisamment approfondi de la situation de M. A, en particulier en ce qui concerne sa vie privée et familiale et la menace à l'ordre public.
16. En quatrième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'illégalité de la décision refusant de renouveler le titre de séjour de M. A n'est pas établie, de sorte qu'il ne peut se prévaloir de l'illégalité de cette décision au soutien de ses conclusions à fin d'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.
17. En cinquième lieu, eu égard aux éléments énoncés aux points 6 et 7, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans :
18. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". L'article L. 612-10 du même code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".
19. Il ressort des mentions de l'arrêté en litige que le préfet de la Gironde a indiqué que M. A avait déclaré être entré en France en juillet 2017 et qu'il avait été pris en charge à compter du 24 juillet 2017, jusqu'au 27 juillet 2022, par les services de l'aide sociale à l'enfance. Ce faisant, il a tenu compte de sa durée de présence sur le territoire français. Le préfet a également fait état de considérations relatives à la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, en mentionnant qu'il était célibataire et sans enfant et qu'il n'établissait pas posséder des liens personnels et familiaux en France. En outre, le préfet a expressément considéré que le comportement de l'intéressé représentait une menace pour l'ordre public. Enfin, il a indiqué qu'il ne faisait " pas l'objet de mesure de reconduite à la frontière non exécutée ". Il s'ensuit que le préfet de la Gironde, qui a tenu compte des quatre critères énoncés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a suffisamment motivé sa décision d'interdiction de retour et procédé à un examen particulier de la situation du requérant.
20. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'illégalité de la décision obligeant M. A à quitter le territoire français n'est pas établie, de sorte qu'il ne peut se prévaloir de l'illégalité de cette décision au soutien de ses conclusions à fin d'annulation de la décision d'interdiction de retour sur ce territoire pendant une durée de deux ans.
21. En troisième lieu, eu égard aux éléments énoncés aux points 6 et 7, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision lui interdisant de retourner, pendant deux ans, sur le territoire français est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
22. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions du 23 août 2023 par lesquelles le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné à l'expiration de ce délai et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans.
Sur les frais liés au litige :
23. Dès lors que l'Etat n'est pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées par M. A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.
D E C I D E:
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Bourgeois, président,
Mme Jaouën, première conseillère,
M. Josserand, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.
La rapporteure,
S. JAOUËN
Le président,
M. BOURGEOIS La greffière,
M. C
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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