Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2401166
mardi 15 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2401166 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 1ère Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 février 2024, M. D B, représenté par Me Trebesses, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 16 février 2024 par lequel le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le même délai ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
Sur l'ensemble des décisions attaquées :
- la compétence de la signataire de l'arrêté litigieux n'est pas établie ;
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;
- cette décision a méconnu les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation au regard de ces dispositions ;
- cette décision a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
Sur la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- cette décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- cette décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;
Sur la décision fixant le pays de destination :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- cette décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
Sur la décision portant interdiction de retour pendant une durée de trois ans :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
La requête a été communiquée au préfet de la Gironde, qui n'a pas produit de mémoire en défense.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 mars 2024.
Par ordonnance du 22 février 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 22 mars 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Le rapport de Mme Jaouën a été entendu au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 16 février 2024, le préfet de la Gironde a obligé M. B, ressortissant nigérian né le 10 janvier 1984, à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de trois ans. M. B demande au tribunal d'annuler l'ensemble des décisions précitées.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :
2. En premier lieu, Mme A E, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, de l'ordre public et du contentieux à la préfecture de la Gironde, signataire de l'arrêté attaqué, bénéficiait, par arrêté du préfet de la Gironde du 31 août 2023, régulièrement publié le jour même au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture, d'une délégation de signature à l'effet de signer dans la limite de ses attributions " toutes décisions, documents et correspondances pris en application des livres II, IV, V, VI, VII et VIII (partie législative et réglementaire) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ", au nombre desquelles figurent les décisions en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.
3. En second lieu, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, mentionne tant les motifs de droit que les éléments de fait caractérisant la situation du requérant et sur lesquels le préfet de la Gironde s'est fondé pour prendre les décisions l'obligeant à quitter le territoire français, refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et fixant le pays de destination, en particulier en ce qui concerne sa situation administrative et sa vie privée et familiale. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que ces décisions seraient insuffisamment motivées doit être écarté. En outre, il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que le préfet a procédé à un examen suffisamment approfondi de la situation du requérant avant de prendre une décision l'obligeant à quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents () ". Aux termes de l'article L. 611-3 du même code : " L'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ".
5. Si M. B soutient que la décision l'obligeant à quitter le territoire français a méconnu les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation au regard de ces dispositions, les dispositions qu'il invoque ont été abrogées par la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration et n'étaient donc plus en vigueur à la date d'édiction de l'arrêté litigieux. Il s'ensuit que ce moyen ne saurait être accueilli.
6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
7. M. B, qui déclare être entré en France en 2014, ne produit aucun élément de nature à établir la date de son entrée en France ou l'ancienneté de son séjour sur le territoire français. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Gironde, par un arrêté du 13 juin 2022, a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité d'étranger malade et l'a obligé à quitter le territoire français, mesure à laquelle il s'est soustrait et contre laquelle il a formé un recours rejeté par un jugement du présent tribunal du 12 janvier 2023 et par un arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 16 janvier 2024. En outre, le requérant ne conteste pas être célibataire et sans charge de famille sur le territoire français et ne produit aucun élément de nature à justifier d'une insertion professionnelle. Dans ces circonstances, il n'est pas fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de la Gironde aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par cette mesure et aurait, ainsi, méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
8. En troisième lieu, M. B se prévaut de son état de santé et produit des certificats médicaux du 22 septembre 2023 et du 21 février 2024, indiquant qu'il est atteint d'un trouble schizo-affectif nécessitant, du fait de son diabète, la prise d'un neuroleptique antipsychotique ayant la meilleure tolérance métabolique, qu'avant la mise en place de ce traitement, il avait présenté des troubles du comportement ayant nécessité, le 8 avril 2016, une hospitalisation sous contrainte, que l'absence de traitement pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, en particulier des troubles du comportement et que le traitement, qui ne peut être substitué en raison de son diabète, n'est pas disponible au Nigéria. Toutefois, ces certificats médicaux ne précisent pas quelles conséquences l'absence de traitement pourrait entraîner pour l'intéressé, hormis des " troubles du comportement ", qui, en l'absence de précisions supplémentaires, ne peuvent être regardés comme présentant une exceptionnelle gravité. En outre, la mention selon laquelle le traitement prescrit à M. B n'est pas disponible au Nigéria n'est assortie d'aucune précision et n'est étayée par aucun élément probant. Compte tenu de ces éléments et de ceux énoncés au point précédent, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation.
En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
9. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'illégalité de la décision obligeant M. B à quitter le territoire français n'est pas établie. Par suite, il ne peut se prévaloir de l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.
10. En deuxième lieu, le moyen tiré de l'erreur de droit n'est pas assorti des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé et doit, par suite, être écarté.
11. En troisième lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 8.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
12. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'illégalité de la décision obligeant M. B à quitter le territoire français n'est pas établie. Par suite, il ne peut se prévaloir de l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans :
13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". L'article L. 612-10 du même code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".
14. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à une obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.
15. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de la Gironde, qui ne précise pas la date et les modalités de l'entrée du requérant sur le territoire français, n'a pas tenu compte de la durée de sa présence sur le territoire français. Dès lors, M. B est fondé à soutenir que la décision lui interdisant de retourner sur le territoire français est insuffisamment motivée.
16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 16 février 2024 par laquelle le préfet de la Gironde lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de trois ans, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
17. L'annulation prononcée par le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
18. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 16 février 2024 par laquelle le préfet de la Gironde a interdit à M. B de retourner sur le territoire français pendant une durée de trois ans est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Bourgeois, président,
Mme Jaouën, première conseillère,
M. Josserand, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.
La rapporteure,
S. JAOUËN Le président,
M. BOURGEOIS
La greffière,
M. C
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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