Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 avril 2025, M. B... A..., représenté par Me Aurore Fortier, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l’article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise en vue de déterminer les préjudices résultant de sa prise en charge au centre hospitalier universitaire de Libourne et au centre hospitalier universitaire de Bordeaux depuis le 18 janvier 2022 pour une fracture ouverte du tibia gauche ayant conduit à une amputation trans-tibiale le 9 décembre 2022. Il demande en outre que l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) soit appelé à la cause, une infection nosocomiale étant susceptible d’être à l’origine de son préjudice. Il demande enfin que l’expertise soit confiée à un collège d’experts composé d’un infectiologue et d’un chirurgien orthopédiste.
Le requérant soutient que l’expertise sollicitée est utile pour déterminer précisément les circonstances des séquelles liées aux opérations qu’il a subies lors de sa prise en charge, si des fautes ont été commises par le centre hospitalier universitaire de Bordeaux et le centre hospitalier de Libourne et pour évaluer et chiffrer l’ensemble de ses préjudices.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2025, le centre hospitalier universitaire de Bordeaux, représenté par Me David Czamanski, demande au juge des référés de lui donner acte de ses protestations et réserves sur les faits exposés dans la requête et déclare s’en rapporter à la justice en ce qui concerne la mesure d’instruction sollicitée. Il demande en outre que l’expertise soit complétée.
Par un mémoire, enregistré le 28 avril 2025, le centre hospitalier de Libourne, représenté par Me Marina Rodrigues, déclare ne pas s’opposer à la mesure d’expertise sous les plus expresses réserves et protestations d’usage. Il demande en outre que l’expertise soit complétée. Il demande enfin que l’expertise soit confiée à un collège d’experts composé d’un infectiologue et d’un chirurgien orthopédiste.
Par un mémoire, enregistré le 7 mai 2025, l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Pierre Ravaut, déclare ne pas s’opposer à l’expertise sollicitée mais demande au juge des référés de lui donner acte de ses protestations et réserves tant sur le bien-fondé de sa mise en cause que sur la mesure d’expertise sollicitée. Il demande en outre que la mission de l’expert soit complétée, que l’expert rédige un pré rapport et que les dépens soient réservés.
La requête a été communiquée à la caisse primaire d’assurance maladie de la Gironde qui n’a pas produit de mémoire.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Gay, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
Sur la mesure d’expertise sollicitée :
1. Aux termes du premier alinéa de l’article R. 532-1 du code de justice administrative : « Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l’absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d’expertise ou d’instruction. (…) ».
2. M. A... a été pris en charge au centre hospitalier de Libourne au titre d’une fracture ouverte du tibia gauche à la suite d’une chute d’un étage. Il a subi le 18 janvier 2022, une intervention chirurgicale consistant en une ostéosynthèse par fixateur interne, des suites desquelles est apparue une nécrose de la cicatrice. Il a bénéficié, le 7 février 2022, d’un remplacement du fixateur externe. M. A... a été hospitalisé du 17 février au 20 avril 2022 au centre hospitalier universitaire de Bordeaux où deux nouvelles interventions ont été réalisées les 18 février et 11 mars 2022. Les prélèvements osseux réalisés lors du geste opératoire ont retrouvé quelques colonies de la bactérie « Serratia fonticola », traitées par linézolide et pipéracilline puis par levofloxacine jusqu’au 14 avril 2022. Le 10 juillet 2022, M. A... a été pris en charge par le service des urgences du centre hospitalier de Libourne pour des douleurs au niveau des fiches distales en médial, et lors de la consultation de suivi du chirurgien du même centre hospitalier, le 13 juillet suivant, une antibiothérapie a été prescrite. A la suite d’une scintigraphie aux polynucléaires réalisée par le centre hospitalier universitaire de Bordeaux le 4 novembre 2022, le centre hospitalier de Libourne a décidé, lors de la consultation du 2 décembre 2022, la réalisation d’une amputation trans tibiale en raison d’une pseudarthrose septique des deux os de la jambe gauche de M. A.... A la suite de cette intervention réalisée par le centre hospitalier de Libourne le 9 décembre 2022, il a été procédé à une reprise du moignon d’amputation le 21 août 2023 par le même établissement. Le requérant demande au juge des référés de désigner un expert aux fins de déterminer les conditions de sa prise en charge au centre hospitalier universitaire de Bordeaux et au centre hospitalier de Libourne et d’évaluer et chiffrer l’ensemble de ses préjudices. Par suite, la mesure d’expertise médicale judiciaire demandée par le requérant, qui ne préjuge en rien des responsabilités encourues, est utile et entre dans le champ d’application des dispositions précitées de l’article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, pour le juge des référés, d’y faire droit et de fixer la mission de l’expert comme précisé à l’article 1er de la présente ordonnance.
Sur la désignation d’un collège d’experts :
3. Il y a lieu de confier l’expertise à un collège d’experts comprenant un expert infectiologue et un expert chirurgien orthopédiste.
O R D O N N E
Article 1er : Les docteurs Jean-Marc Gandois et Frédéric Limouzy, sont désignés en qualité d’experts. Ils auront pour mission :
1°) de se faire communiquer tous documents relatifs à l’état de santé de M. A... et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués sur lui lors de ses prises en charge au centre hospitalier de Libourne et au centre hospitalier universitaire de Bordeaux à partir du 18 janvier 2022 et procéder éventuellement à son examen clinique ; retracer la chronologie des hospitalisations et interventions subies par lui depuis cette date ; se faire communiquer notamment les protocoles et compte rendus du comité de lutte contre les infections nosocomiales (CLIN), les protocoles d’hygiène et d’asepsie applicables et les enquêtes épidémiologiques effectuées au moment des faits litigieux ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ;
2°) de décrire l’état de santé de M. A... et les soins et prescriptions antérieurs à son admission au centre hospitalier de Libourne et au centre hospitalier universitaire de Bordeaux, les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné dans ces établissements ; décrire l’état pathologique du requérant ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués au centre hospitalier de Libourne et au centre hospitalier universitaire de Bordeaux ;
3°) de donner leur avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions, soins et gestes opératoires prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents, pertinents, conformes aux données acquises de la science et aux règles de l’art, et s’ils étaient adaptés à l’état de M. A... et aux symptômes qu’il présentait ; dire si l’aggravation de l’état de santé survenu était inévitable pour n’importe quel opérateur normalement diligent ; donner au tribunal tous les éléments lui permettant de déterminer si tout ou partie des séquelles présentées par M. A... sont liées à une erreur médicale, à une infection nosocomiale, à l’état initial de M. A..., à l’évolution prévisible de cet état ou à toute autre cause extérieure ;
4°) le cas-échéant, sur la ou les infection(s) en elle(s)-même(s), de dire si les traitements mis en place pour combattre l’infection ont été diligents et conformes aux données de la science et dire, éventuellement, si l’infection pouvait raisonnablement être évitée ; préciser à quelle date l’infection a été diagnostiquée et à quelle date étaient identifiables les premiers signes d’infection ;
5°) de donner leur avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés, y compris en ce qui concerne l’infection, ont fait perdre à M. A... une chance sérieuse de guérison à la suite de son hospitalisation au centre hospitalier universitaire de Libourne et au centre hospitalier universitaire de Bordeaux ; donner leur avis sur l’ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. A... de voir son état de santé s’améliorer ou d’éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ;
6°) le cas-échéant, sur la ou les infection(s) en elle(s)-même(s) :
- déterminer le(s) type(s) d’infection(s)s contractée(s)s par M. A... ;
- préciser à quelle date ont été constatés les premiers signes d’infection, a été porté le diagnostic, a été mise en œuvre la thérapeutique ;
- dire quels ont été les moyens permettant le diagnostic, les éléments cliniques, paracliniques et biologiques retenus ;
- dire quel acte médical ou paramédical a été rapporté comme étant à l’origine de l’infection et dire par qui il a été pratiqué ;
- déterminer quelles sont les causes possibles de cette ou de ces infection(s) ;
- préciser si la conduite diagnostique et thérapeutique de cette ou de ces infection(s) a été conforme aux règles de l’art et aux données acquises de la science médicale à l’époque où ces soins ont été dispensés ;
- en cas de réponse négative, faire la part entre les conséquences du retard de diagnostic et de traitement ;
- procéder à une distinction de ce qui est la conséquence directe de cette ou de ces infection(s) et de ce qui procède de l’état pathologique intercurrent ou d’un éventuel état antérieur ;
- se faire communiquer par le centre hospitalier de Libourne et par le centre hospitalier universitaire de Bordeaux, les protocoles et comptes rendus, les protocoles d’hygiène et d’asepsie applicables, les enquêtes épidémiologiques effectuées au moment des faits litigieux ;
- vérifier si les protocoles applicables ont bien été respectés en l’espèce : dire si la vérification a pu être faite et si les règles de traçabilité ont, à cet effet, été respectées ;
- vérifier si un manquement quel qu’il soit, notamment un manquement caractérisé aux obligations posées par la réglementation en vigueur en matière de lutte contre les infections nosocomiales, peut être relevé à l’encontre des établissements de soins concerné ;
- préciser si cette infection a pu être à l’origine d’une perte de chances d’éviter des séquelles ;
7°) de dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si M. A... a été informé de la nature des opérations qu’il allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et s’il a été mise à même de formuler un consentement éclairé ;
8°) de dire si l’état de M. A... a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début ainsi que le ou les taux ;
9°) d’indiquer à quelle date l’état de M. A... peut être considéré comme consolidé ; préciser s’il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l’affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l’intéressé ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l’importance ;
10°) de dire si l’état de M. A... est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l’affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;
11°) de donner leur avis sur l’existence éventuelle de préjudices annexes (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d’agrément spécifique, préjudice psychologique, préjudice sexuel, préjudice économique) et le cas échéant, en évaluer l’importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l’intéressé ;
12°) de donner leur avis sur la répercussion de l’incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle et professionnelle de M. A... et si le cas échéant l’aide d’une tierce personne à domicile est nécessaire ainsi que des soins postérieurs à la consolidation des blessures.
13°) d’une manière générale, de recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles à l’examen des questions précédemment définies.
Article 2 : Les experts accompliront leur mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un sapiteur sans l’autorisation préalable de la présidente du tribunal administratif.
Article 3 : Préalablement à toute opération, les experts prêteront serment dans les formes prévues à l’article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 4 : Les opérations d’expertise auront lieu contradictoirement entre M. A..., le centre hospitalier de Libourne, le centre hospitalier universitaire de Bordeaux, l’ONIAM et la caisse primaire d’assurance maladie de la Gironde.
Article 5 : Les experts avertiront les parties conformément aux dispositions de l’article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : : Les experts communiqueront aux parties les conclusions qu’ils envisagent de tirer des constatations auxquelles ils ont procédé. Cette communication sera réalisée par la transmission d’un pré-rapport ou selon toute autre modalité équivalente. Après avoir accordé aux parties un délai leur permettant de faire valoir leurs observations, les experts recueilleront et consigneront leurs dires dans un rapport définitif. Ils déposeront le rapport définitif au greffe par voie électronique dans un délai de six mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Des copies seront notifiées par les experts aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s’opérer sous forme électronique. Les experts justifieront auprès du tribunal de la date de réception de leur rapport par les parties.
Article 7 : Les frais et honoraires de l’expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l’ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B... A..., au centre hospitalier de Libourne, au centre hospitalier universitaire de Bordeaux, à l’ONIAM, à la caisse primaire d’assurance maladie de la Gironde et aux docteurs Jean-Marc Gandois et Frédéric Limouzy, experts.
Fait à Bordeaux, le 30 octobre 2025.
La juge des référés,
N. Gay
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,