Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2506023

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2506023
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSELARL LETANG AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 septembre 2025, et des mémoires, enregistrés les 20 mars et 10 avril 2026, la Sarl Timna et M. A... B..., représentés par Me Montazeau, demandent au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 5 mars 2025 par lequel le maire de la commune de Langon a accordé à la SCI Le Mirail un permis de construire portant changement de destination partiel sur un terrain situé lieu-dit Moléon ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Langon et de la SCI Le Mirail une somme de 2 500 euros en application de l’article L. 761‑1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :
- l’identification des deux requérants est suffisamment précise pour répondre aux exigences de l’article R. 411-1 du code de justice administrative ;
- le représentant d’une personne morale est une personne physique : M. B... est gérant de la société Harmonie Holding elle-même gérante de la société Timna ;
- en vertu du contrat de location-gérance et de ses avenants, M. B... est contractuellement responsable de l’exploitation du restaurant, à l’instar du bénéficiaire du contrat de location-gérance, la société Timna ;
- ils justifient d’un intérêt pour agir au sens de l’article L. 600-1-2 du code de l’urbanisme ; l’accès à leur restaurant sera impacté par le projet en litige ; ils partagent les accès à la zone commerciale qui sont déjà saturés ; la double fonction de l’entrée au site du projet (drive et accès aux stationnements) entraînera nécessairement une stagnation des véhicules à l’entrée du site, modifiant ainsi les conditions d’entrée et de sortie de la zone commerciale et est ainsi susceptible d’affecter ses conditions d’exploitation de l’établissement situé au fond d’une impasse ;
- le non-respect de la destination urbanistique de la zone et la fraude au permis sont à l’origine d’une situation de concurrence déloyale qui crée un trouble de jouissance au sens de l’article L. 600-1-2 du code de l’urbanisme ;
- la division des demandes n’a pas permis à l’autorité administrative d’apprécier la nature et l’ampleur du projet au regard des règles issues notamment de l’article R.. 111-2 ;
- en méconnaissance de l’article R. 431-30 du code de l’urbanisme, le dossier n’a pas permis d’apprécier les règles d’accessibilité et de sécurité ;
- l’autorisation méconnaît l’ensemble des dispositions procédurales de la demande d’autorisation d’urbanisme issues du code de l’urbanisme et du code de la construction et de l’habitation ou issue des dispositions combinées avec d’autres législations, ainsi que des dispositions locales liées aux avis à solliciter ;
- les activités de restauration sont interdites par le plan local d’urbanisme dans la zone commerciale de Moléon , la jurisprudence Sekler ne peut pas s’appliquer alors que le projet doit être qualifié de construction nouvelle compte tenu de la nature et l’ampleur des travaux effectués ; par ailleurs, la destination de restauration n’était pas préexistante sur le site ; enfin, et en tout état de cause, le projet aggrave la méconnaissance de la règle de destination interdisant l’activité de restauration dans la zone commerciale de Moléon ;
- les accès et la desserte méconnaissent l’article R. 111-2 du code de l’urbanisme et l’article 6 du règlement du plan local d’urbanisme ;
- l’autorisation délivrée est contraire à l’ensemble des dispositions du plan local d’urbanisme, de ses annexes et des autres législations particulières ;
- la destination des sols est contraire au PADD et aux lois d’aménagement et d’urbanisme ;
- le permis méconnaît l'ensemble des règles du plan local contenues notamment dans le rapport de présentation, le plan d'aménagement & développement durable, l'évaluation environnementale du document d'urbanisme, les règles générales et particulières du règlement de zonage, et l'ensemble des annexes dudit document d'urbanisme notamment les annexes liés aux PPR ou l’ensemble des contraintes techniques issues des services publics que ce soit incendie secours notamment, ou en matière de déchets toujours dans les annexes ;
- le permis de construire méconnaît les règles de fond contenues dans le code de l’urbanisme, que celles-ci ressortent soit des lois d'aménagement d'urbanisme, soit du règlement national d'urbanisme dans ses dispositions impératives ;
- le permis de construire méconnaît les règles du PPR dans ses différentes composantes, dans ses normes et prescriptions ;
- le permis n’est pas compatible avec le schéma de cohérence territoriale applicable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 janvier 2026, la SCI Le Mirail conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge des requérants une somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir :
- à titre principal, la requête est irrecevable :

- les informations fournies sur l’identité de la société requérante sont inexactes et ne permettent de s’assurer de la recevabilité de la requête ;

- M. B..., qui ne justifie pas de sa qualité de gérant, agit en qualité de restaurateur concurrencé ;

- ils ne justifient pas d’un intérêt pour agir au sens de l’article L. 600-1-2 du code de l’urbanisme ; ils ne sont pas des voisins immédiats du projet ; ils ne partagent pas les mêmes accès ; les difficultés de circulation ne sont pas démontrées, alors que, notamment, le centre commercial dispose de plusieurs voies de desserte ; le dédoublement des voies d’entrée du projet évite une stagnation des voitures ;
- à titre subsidiaire, la requête n’est pas fondée ; les moyens de légalité externe et interne ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 février 2026, la commune de Langon, représentée par Me Rousseau, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge des requérants une somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :
- à titre principal, la requête est irrecevable ;

- la société Timna est une SAS ; son représentant légal n’est pas M. B... mais la Sarl Harmonie Holding ; M. B... est le représentant légal de cette dernière société ;

- l’aggravation des conditions de circulation, laquelle n’est pas démontrée, qui serait de nature à rendre plus difficile les conditions d’accès au restaurant des requérants est un intérêt commercial ;
- la requête n’est pas fondée ; les moyens de légalité externe et interne ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de l’urbanisme ;
- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté du 5 mars 202, le maire de la commune de Langon a accordé à la SCI Le Mirail un permis de construire portant changement de destination partiel d’un bâtiment existant afin d’y aménager trois cellules, l’une à destination de restaurant à l’enseigne Burger Kung, les deux autres à destination de bureaux, sur un terrain situé lieu-dit Moléon. La société Timna et M. B... en demandent l’annulation.

Sur les conclusions en annulation :

2. Aux termes de l'article R. 222‑1 du code de justice administrative : « Les présidents de tribunal administratif (...) et les présidents de formation de jugement des tribunaux (...) peuvent, par ordonnance : / (…) 4º Rejeter les requêtes manifestement irrecevables, lorsque la juridiction n'est pas tenue d'inviter leur auteur à les régulariser (…).

3. Le juge administratif, saisi d'un recours pour excès de pouvoir tendant à l'annulation d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, peut, lorsque le requérant, pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, n'a pas fait apparaître suffisamment clairement en quoi les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien sont susceptibles d'être directement affectées par le projet litigieux, rejeter la requête comme manifestement irrecevable par ordonnance, sans audience publique, sur le fondement du 4° de l'article R. 222-1 du code de justice administrative, y compris dans l'hypothèse où le requérant aurait été préalablement invité par la juridiction à apporter des précisions.

4. Aux termes de l’article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : « Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre une décision relative à l'occupation ou à l'utilisation du sol régie par le présent code que si la construction, l'aménagement ou le projet autorisé sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation. ». Il résulte de ces dispositions qu’il appartient, en particulier, à tout requérant qui saisit le juge administratif d’un recours pour excès de pouvoir tendant à l’annulation d’un permis de construire, de démolir ou d’aménager, de préciser l’atteinte qu’il invoque pour justifier d’un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d’affecter directement les conditions d’occupation, d’utilisation ou de jouissance de son bien. Le juge de l’excès de pouvoir apprécie la recevabilité de la requête au vu des éléments ainsi versés au dossier par les parties, en écartant le cas échéant les allégations qu’il jugerait insuffisamment étayées mais sans pour autant exiger de l’auteur du recours qu’il apporte la preuve du caractère certain des atteintes qu’il invoque au soutien de la recevabilité de celui-ci. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat justifie, en principe, d’un intérêt à agir lorsqu’il fait état devant le juge, qui statue au vu de l’ensemble des pièces du dossier, d’éléments relatifs à la nature, à l’importance ou à la localisation du projet de construction.

5. Par ailleurs en dehors du cas où les caractéristiques particulières de la construction envisagée sont de nature à affecter par elles-mêmes les conditions d'exploitation d'un établissement commercial, ce dernier ne justifie pas d'un intérêt à contester devant le juge de l'excès de pouvoir une autorisation d’urbanisme délivrée à une entreprise concurrente, même située à proximité.

6. Il ressort des pièces du dossier que la société Timna exploite en location-gérance un établissement de restauration rapide à l’enseigne « Mc Donald’s » localisé au sein de la zone commerciale de Moléon à Langon. Ce restaurant est distant de 400 mètres du terrain d’assiette du projet en litige et en est séparé par un rond-point, une voie de circulation et des places de stationnement. Ainsi, la société requérante n’est pas voisine immédiate de ce projet, même s’il est situé à proximité.

7. D’une part, les requérants se prévalent, pour justifier de leur intérêt à agir à l’encontre du permis de construire en litige, de ce que le projet aura sur les flux de circulation dans la zone commerciale des effets tels qu’ils seront de nature à affecter par eux-mêmes les conditions d’exploitation de leur établissement. Il ressort des pièces du dossier que si, contrairement à ce que soutiennent les requérants, l’établissement qu’ils exploitent ne partagent pas les mêmes accès avec le projet en litige, en revanche, les voies de desserte sont pour partie les mêmes. Cependant, alors que deux voies desservent la zone commerciale, les requérants n’avancent aucune estimation du nombre supplémentaire de véhicules qu’impliquera le projet. Si l’accès au projet se fera effectivement à proximité immédiate du rond-point situé Boulevard Lagorce, qui constitue l’une des entrées au centre commercial, il s’agit d’un accès à double entrée, l’un pour le drive, l’autre desservant les stationnements, de sorte que le risque de « bouchon » invoqué n’est pas démontré. A cet égard, il n’est pas allégué, ni au demeurant ne ressort des pièces du dossier, que la piste drive et le nombre de places de stationnements seraient insuffisants pour accueillir la clientèle. De même, contrairement à ce qui est soutenu, l’organisation des sorties des clients est également assurée par le centre commercial voisin Action, dont la SCI Le Mirail est propriétaire des terrains. A supposer même que le projet en litige engendre effectivement un flux de circulation supplémentaire, compte tenu de la situation particulière de l’établissement exploité par les requérants, situé au sein du parking du centre commercial Leclerc, et de la configuration du réseau routier, il n’est pas établi qu’il serait d’une importance telle qu’il pourrait créer des difficultés de circulation gênant l’accès au restaurant, alors que de simples ralentissements ponctuels de circulation sont insuffisants pour affecter les conditions d’exploitation d’un établissement commercial.

8. D’autre part, si les requérants soutiennent également que le permis de construire qu’ils contestent auraient été obtenus par fraude de la part du pétitionnaire, lequel aurait dissimulé l’ampleur des démolitions opérées et permettrait l’installation d’une activité contraire au plan local d’urbanisme intercommunal, ces circonstances, à les supposer même avérées, ne sont pas suffisantes à établir que le bâtiment projeté puisse être de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien des requérants.

9. Compte tenu de ces éléments, les requérants ne justifient pas d’un intérêt pour agir au sens de l’article L. 600-1-2 du code de l’urbanisme. En conséquence, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres fins de non recevoir, les conclusions en annulation sont manifestement irrecevables et doivent être rejetées en faisant application des dispositions du 4° de l’article R. 222-1 du code de justice administrative.

Sur les frais liés à l’instance :

10. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Langon et de la SCI Le Mirail, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme demandée à ce titre par les requérants. En revanche, dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la société Timna et M. B... une somme de 1 500 euros à verser à la commune de Langon ainsi qu’une somme de 1 500 euros à verser à la SCI Le Mirail sur le fondement des mêmes dispositions.



O R D O N N E :

Article 1er : La requête de la Sarl Timna et de M. B... est rejetée.

Article 2 : La société Timna et M. B... verseront la somme globale de 1 500 euros à la commune de Langon.

Article 3 : La société Timna et M. B... verseront la somme globale de 1 500 euros à la SCI Le Mirail.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la Sarl Timna, à M. A... B..., à la commune de Langon et à la SCI Le Mirail.


Fait à Bordeaux, le 1er octobre 2026.


La présidente de la 2ème chambre,





C. CABANNE

La République mande et ordonne à la préfète la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière