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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2005823

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2005823

jeudi 7 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2005823
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantGROUSSARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 17 décembre 2020, 23 mai 2022, 31 octobre et 14 novembre 2023, M.A E, représenté par Me Groussard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le directeur du centre hospitalier de Narbonne a rejeté sa réclamation préalable indemnitaire par laquelle il demandait le versement d'une somme de 282 984,30 euros ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Narbonne à lui verser 287 102, 99 euros en réparation des préjudices subis, en assortissant cette somme des intérêts au taux légal depuis la date de sa réclamation préalable indemnitaire ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Narbonne une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et les dépens.

Il soutient que :

Sur le principe de la responsabilité :

- la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Narbonne est engagée, du fait de l'illégalité de son licenciement, annulé par le tribunal administratif et de l'absence de sa réintégration pourtant ordonnée par le tribunal ;

- l'absence des évaluations réglementaires auxquelles était astreint le centre hospitalier de Narbonne dans le cadre de son contrat de travail ne permet pas de retenir une insuffisance professionnelle justifiant son licenciement et il rapporte des éléments prouvant, à l'inverse, qu'il assurait ses missions avec compétence.

Sur les préjudices :

- les préjudices subis résultent en l'espèce de manière certaine et directe de la décision de licenciement pour insuffisances professionnelles annulée par le tribunal administratif ;

- s'agissant du préjudice matériel, il a subi une perte de rémunération pour la période restant à courir de son contrat de travail devant s'achever le 3 janvier 2019, déduction faite des sommes perçues durant les périodes de chômage et les périodes où il a travaillé dans d'autres établissements, soit un manque à gagner de 177 102,99 euros ; il a perdu une chance sérieuse de bénéficier de primes et dû engager des frais pour déménager plusieurs fois à hauteur de 10 000 euros ;

- il subit des troubles dans les conditions d'existence qui devront être indemnisés à hauteur de 60 000 euros ainsi qu'un préjudice moral s'élevant à 40 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 19 janvier 2021 et 9 novembre 2023, le centre hospitalier de Narbonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Crampe, rapporteure,

- les conclusions de M. Goursaud, rapporteur public,

- les observations de Me Groussard, représentant M. E et de Me Becquain de Coninck, représentant le centre hospitalier de Narbonne.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, docteur en médecine, a exercé à partir du 22 septembre 2015 en qualité de clinicien hospitalier à temps plein, dans le pôle mère-enfant du centre d'activité clinique de gynécologie du centre hospitalier de Narbonne. Alors qu'il avait été recruté pour un contrat d'une durée de trois années, il a fait l'objet le 8 novembre 2016 d'une décision par laquelle le directeur du centre hospitalier l'a licencié, à compter du 15 novembre 2016, décision annulée par le tribunal de céans par jugement définitif du 21 juin 2018. M. E demande au tribunal de condamner le centre hospitalier de Narbonne à lui verser 282 984, 30 euros en réparation des préjudices subis du fait, d'une part, de l'illégalité fautive de la décision le licenciant et, d'autre part, de la faute tenant à sa non réintégration dans les effectifs de l'établissement.

Sur la responsabilité :

S'agissant de l'illégalité fautive tenant à la décision du 8 novembre 2016 :

2. Lorsqu'une personne sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité, pour un vice de forme, de la décision prononçant une éviction du service, il appartient au juge de plein contentieux, saisi de moyens en ce sens, de déterminer, en premier lieu, la nature de cette irrégularité procédurale puis, en second lieu, de rechercher, en forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, si, compte tenu de la nature et de la gravité de cette irrégularité procédurale, la même décision aurait pu être légalement prise, s'agissant tant du principe même de la sanction que de son quantum, dans le cadre d'une procédure régulière. Dans le cas où il juge qu'une même décision aurait été prise par l'autorité compétente, le préjudice allégué ne peut alors être regardé comme la conséquence directe du vice de forme qui entachait la décision administrative illégale.

3. D'une part, aux termes de l'article R. 6152-711 du code de la santé publique : " L'évaluation de l'activité, et notamment de la réalisation des engagements particuliers et des objectifs prévus au contrat, est conduite par le chef de pôle. / L'évaluation repose sur un entretien entre le chef de pôle et le praticien. Celui-ci donne lieu à un compte rendu écrit, qui comporte un bilan des résultats atteints au regard des objectifs assignés. Ce compte rendu est signé par le chef de pôle et le praticien qui en reçoit un exemplaire. / Le chef de pôle transmet le compte rendu de l'entretien d'évaluation accompagné d'une proposition de montant de la part variable au directeur de l'établissement. Ce dernier en arrête le montant. / Dans le cas où le praticien recruté exerce les fonctions de chef de pôle, le président de la commission médicale d'établissement exerce toutes les attributions confiées au chef de pôle dans la procédure d'évaluation régie par le présent article. / Lorsque le bilan des résultats s'avère notoirement insuffisant, il peut être mis fin au contrat sans indemnité, ni préavis, après avis du président de la commission médicale d'établissement. ".

4. D'autre part, l'article R. 6152-716 du même code dispose que : " En cas d'insuffisance professionnelle, il peut être mis fin au contrat sans indemnité, ni préavis, après avis de la commission médicale d'établissement. " Une évaluation portant sur la manière dont l'agent a exercé ses fonctions durant une période suffisante et révélant son inaptitude à un exercice normal de ses fonctions est de nature à justifier légalement son licenciement.

5. Il résulte de l'instruction, en premier lieu, que pour décider de licencier M. E, le centre hospitalier défendeur a retenu d'une part, un bilan des résultats atteints insuffisant au regard des objectifs assignés, en considérant l'absence de projet médical formalisé impliquant les professionnels du pôle, l'absence de démarche médicale sur le rapprochement des maternités du narbonnais et l'absence complète de participation à la permanence des soins, trois objectifs figurant parmi les cinq objectifs assignés à l'intéressé en annexe de son contrat d'engagement, et d'autre part, une insuffisance professionnelle.

6. En ce qui concerne tout d'abord le bilan insuffisant au regard des objectifs assignés, si M. E explique avoir contribué à la création d'une salle " nature ", cet objectif ne figure pas parmi les objectifs qui lui étaient fixés et qui n'ont pas été atteints. S'agissant de l'objectif de participation à la permanence des soins, le requérant se prévaut d'une attestation du chef de service Gynécologie Obstétrique, Mme I, faisant état de ce qu'" il a toujours participé à la permanence des soins en fonction de ses aptitudes professionnelles et des disponibilités, notamment en assumant toutes les consultations en urgence en plus de son activité de consultations programmées ". Toutefois, il résulte de l'instruction que M. E, engagé le 22 septembre 2015, a rapidement rencontré des difficultés professionnelles telles qu'à l'occasion d'une réunion, le 14 avril suivant, tenue en sa présence, lui était exposée la perte de confiance de l'ensemble des personnels du bloc opératoire, l'accent étant mis sur ses défaillances dans la prise en charge des césariennes, notamment. M. E n'a été autorisé à poursuivre sa participation au tableau de garde que durant une " période d'essai " de trois mois, et sous couvert du Dr D, la cheffe de service. C'est donc sans erreur d'appréciation que l'employeur a pu considérer que l'objectif de participation aux permanences n'était plus atteint depuis l'été 2016. Enfin s'agissant de l'objectif de rapprochement des maternités du Narbonnais, M. E a lui-même reconnu dans son courriel du 19 septembre 2016, en réponse aux insuffisances qui lui sont reprochées, qu'il était " toujours dans les cartons ". Dans ces conditions, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le directeur du centre hospitalier de Narbonne a considéré que le bilan des résultats de l'intéressé était notoirement insuffisant au regard des objectifs fixés.

7. En ce qui concerne l'insuffisance professionnelle reprochée à M. E, il résulte de l'instruction que l'équipe paramédicale a fait part au directeur de l'établissement dans un courrier commun daté du 6 avril 2016 de son " sentiment d'insécurité vis-à-vis des pratiques du docteur E dans la réalisation des césariennes " tandis que l'équipe des infirmières a exprimé son souhait de ne plus participer aux interventions chirurgicales de ce médecin. L'équipe des anesthésistes a également adressé un courrier à la direction faisant état d'un risque de mise en danger des patientes tandis que trois médecins de l'équipe médicale, le docteur B, chef du service de Pédiatrie, le docteur C, chirurgien, et le docteur H, chef du service anesthésie, ont dénoncé auprès de la direction son insuffisance professionnelle et fait part de leur souhait de ne plus travailler avec le docteur E. La réunion a été organisée après que M. E ait conduit un accouchement au cours duquel il a provoqué une fracture de l'os temporal du crâne du nouveau-né, et le compte-rendu du Dr G, relate les doutes des équipes à propos des césariennes et se rapporte à des " complications diverses ", révélant une perte de confiance des équipes médicales envers le Dr E quelques semaines seulement après son arrivée. Les témoignages circonstanciés des parturientes mettent également en lumière un comportement totalement inadéquat de M. E durant la conduite des accouchements. Ce dernier s'est ainsi vu sommé de s'expliquer sur les conditions à la fois médicales et administratives de l'exercice de son contrat par le directeur du centre hospitalier, le 4 août 2016. Ainsi, alors même que les incidents survenus les 21 et 28 juillet 2016 ne présenteraient pas un caractère médicalement fautif et relèveraient de l'aléa médical, et qu'existait un conflit larvé dans le service entre la direction et le chef de service Gynécologie Obstétrique, la rupture du lien de confiance entre le docteur E et les équipes médicales et paramédicales était susceptible de compromettre le bon fonctionnement du service public. Il en résulte également à bon droit que le directeur du centre hospitalier de Narbonne a pris en compte l'insuffisance professionnelle du docteur E pour décider le licenciement de l'intéressé.

8. Il résulte ainsi de l'instruction que si une faute est imputable au centre hospitalier de Narbonne en raison du vice de procédure tenant au défaut d'évaluation préalable à l'établissement du bilan des objectifs fixés, la même décision aurait pu être légalement prise si M. E avait bénéficié d'un entretien préalable. Par ailleurs, une telle procédure tenant à l'évaluation préalable n'était pas requise pour prononcer son licenciement pour insuffisance professionnelle, licenciement soumis au seul avis de la commission médicale d'établissement, avis qui a d'ailleurs été rendu en l'espèce le 4 novembre 2016.

9. Il résulte de ce qui précède que les préjudices matériels et moral et les troubles dans les conditions d'existence allégués ne peuvent être regardés comme une conséquence directe du vice de procédure qui entache la décision de licenciement.

S'agissant de l'illégalité fautive tirée du défaut de réintégration de M. E consécutif en exécution du jugement du 21 juin 2018 :

10. En exécution d'un jugement annulant une décision illégale d'éviction d'un agent public, l'autorité administrative est tenue de procéder d'office, sans qu'il soit nécessaire que l'intéressé en fasse la demande, à sa réintégration juridique, sous réserve de l'examen de la date à laquelle le contrat aurait normalement pris fin si la mesure d'éviction illégale n'était pas intervenue.

11. Il résulte de l'instruction que le contrat de travail du requérant n'était pas arrivé à expiration au jour du jugement rendu, le 21 juin 2018, ordonnant au centre hospitalier de réintégrer M. E. Dès lors, en ne procédant pas à la réintégration juridique de l'intéressé dans un délai d'un mois accordé par le tribunal de céans, le centre hospitalier a commis une faute susceptible d'engager sa responsabilité.

12. En l'absence de service fait, M. E peut prétendre à une indemnité correspondant à la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions. Enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l'agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d'éviction.

13. M. E réclame à ce titre le versement d'une somme de 177 102, 99 euros correspondant au préjudice financier subis du fait de la perte de revenus entre la date de son éviction du service, soit le 15 novembre 2016, et le terme de son contrat d'engagement, soit le 3 janvier 2019. D'une part, il résulte de l'instruction que la rémunération de M. E, telle que définie par son contrat de travail, comprenait une part fixe correspondant au 13e échelon de la grille indiciaire des praticiens hospitaliers, d'un montant de 7 149,91 euros, rémunération mensuelle à laquelle il aurait pu prétendre au titre de la seule période d'indemnisation dont il est fondé à se prévaloir en lien avec la faute résultant de sa non-réintégration, soit du 21 juin 2018, date prescrite par le jugement du tribunal, au 3 janvier 2019, date de la fin de son contrat. Il n'établit toutefois pas, alors qu'il avait été recruté au sein du centre hospitalier d'Arles en qualité de praticien contractuel à temps plein au titre de la période courant du 1er janvier 2018 au 1er janvier 2019, avoir perçu auprès de son nouvel employeur, le centre hospitalier d'Arles, un montant de rémunération inférieur à celui qu'il aurait obtenu par sa réintégration,. D'autre part, M. E ne saurait se prévaloir d'une chance sérieuse d'avoir perçu sur la même période la part variable, dont l'attribution est liée à la manière de servir, et le paiement des gardes et astreintes, compte tenu de son insuffisance professionnelle établie et de sa non-participation aux permanences dès avant son éviction. Au surplus, ces sommes sont destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions.

14. D'autre part, si M. E invoque un préjudice matériel, lié à divers déménagements consécutifs à son licenciement, c'est sans l'établir.

15. Enfin, si M. E se prévaut d'un trouble dans les conditions d'existence et d'un préjudice moral, il en sera fait une juste appréciation en allouant à l'intéressé une somme de 2 000 euros.

16. Il résulte de ce qui précède que M. E est seulement fondé à demander la condamnation du centre hospitalier de Narbonne à lui verser une somme de 2 000 euros, cette somme étant assortie des intérêts au taux légal comptabilisés à partir de la date à laquelle sa demande préalable indemnitaire a été réceptionnée par le centre hospitalier de Narbonne, le 18 août 2020.

Sur les frais liés au litige :

17. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de laisser à chacune des parties la charge de ses frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Narbonne est condamné à verser à M. E la somme de 2 000 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 17 août 2020.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par le centre hospitalier de Narbonne au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au centre hospitalier de Narbonne.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Corneloup, présidente,

Mme Crampe, première conseillère.

M. Huchot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 décembre 2023.

La rapporteure

S. CrampeLa présidente,

F. Corneloup

La greffière,

M. F

La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 7 décembre 2023

La greffière,

M. F

N°2005823

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