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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2024149

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2024149

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2024149
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantDALBIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par ordonnance n° 462171 du 4 avril 2022, le président de la section du contentieux du Conseil d'Etat a, en application de l'article R. 351-8 du code de justice administrative, transmis au tribunal administratif de Montpellier la requête présentée par M. et Mme D.

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 août 2020 et le 30 avril 2021, M. A D et Mme F E épouse D, représentés par Me Dalbin, demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de Bruniquel à leur verser la somme de 381 860 euros en réparation des désordres touchant un bâtiment agricole en raison du ruissellement des eaux pluviales en provenance d'un chemin rural, ainsi que la somme de 15 045 euros au titre des frais d'expertise, assortie des intérêts au taux légal à compter du 27 février 2020 et capitalisation ;

2°) d'enjoindre à la commune de Bruniquel de réaliser sur le chemin rural un fossé débouchant vers un point bas d'exutoire ou une tranchée drainante sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Bruniquel la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- ils sont propriétaires de la parcelle cadastrée E 588 lieudit Borie Longue sur la commune de Bruniquel (82) où y est implanté un bâtiment agricole ; en juin 2018 sont apparues des fissures intérieures et extérieures ; le mur porteur du bâtiment s'est affaissé du fait d'un tassement dû au ruissellement d'eau en fondation ;

- le chemin rural n°21 est situé en pied du bâtiment ; son manque d'entretien génère des apports d'eau ;

- par une ordonnance du 16 mai 2019, le tribunal administratif de Toulouse a désigné un expert, M. B, qui a déposé son rapport au greffe de ce tribunal le 12 février 2020 ;

- la responsabilité sans faute de la commune est engagée à raison de leur qualité de tiers à un ouvrage public ;

- la commune n'apporte pas la preuve d'une faute de leur part quant à la vétusté ou à la fragilité du bâtiment ;

- la commune ne peut s'exonérer de sa responsabilité en justifiant d'un entretien normal, dès lors qu'elle n'a pas la qualité d'usager ;

- ils subissent un préjudice à hauteur de 100 000 euros pour la démolition du bâtiment et désamiantage, un préjudice à hauteur de 260 000 euros pour la reconstruction avec des fondations enfouies à 2 mètres de profondeur ; ils ont dû réaliser des mesures de confortement le 17 juillet 2018 à hauteur de 1 860 euros TTC, ils subissent un préjudice de jouissance à hauteur de 10 000 euros et un préjudice moral à hauteur de 10 000 euros ;

- ils ont payé la somme de 15 045 euros au titre des frais d'expertise.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 avril 2021, la commune de Bruniquel, représentée par Me Lanéelle conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. et Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- selon l'expert judiciaire, l'instabilité du bâtiment provient de l'absence de fondations, de la nature du sol et d'une absence de structure de chaînage et l'apport d'eau n'est qu'un facteur aggravant ;

- le lien de causalité entre le chemin rural et les dommages invoqués n'est pas établi ;

- les préjudices invoqués, à hauteur de 300 000 euros pour la destruction/reconstruction, sont disproportionnés ; les autres préjudices sont également disproportionnés ;

- en tout état de cause, les chemins ruraux relèvent du domaine privé de la commune, et leur entretien ne figure pas au nombre des travaux constituant une dépense obligatoire pour les communes au sens de l'article L 2321-2 du code général des collectivités territoriales ; elle n'a aucune obligation de l'entretenir.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de la voirie routière ;

- la loi du 20 août 1881 relative au code rural ;

- l'ordonnance n° 59-115 du 7 janvier 1959 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- les conclusions de M. Lauranson, rapporteur public ;

Considérant ce qui suit :

Sur la responsabilité :

1. Aux termes de l'article L. 2321-1 du code général des collectivités territoriales : " Sont obligatoires pour la commune les dépenses mises à sa charge par la loi. ". Aux termes de l'article L. 2321-2 du même code : " Les dépenses obligatoires comprennent notamment : / () 20° Les dépenses d'entretien des voies communales () ". Aux termes de l'article L. 141-3 du code de la voirie routière : " Le classement et le déclassement des voies communales sont prononcés par le conseil municipal () ". Aux termes de l'article L. 161-1 du code rural, alors en vigueur : " Les chemins ruraux sont les chemins appartenant aux communes, affectés à l'usage du public, qui n'ont pas été classés comme voies communales. Ils font partie du domaine privé de la commune. ". Aux termes de l'article 9 de l'ordonnance du 7 janvier 1959 relative à la voirie des collectivités locales, dans sa rédaction alors applicable : " Deviennent voies communales les voies qui, conformément à la législation en vigueur à la date de la présente ordonnance, appartiennent aux catégories ci-après : / 1° Les voies urbaines ; / 2° Les chemins vicinaux à l'état d'entretien ; le préfet établira, à cet effet, dans un délai de six mois, la liste par commune des chemins vicinaux à l'état d'entretien ; / 3° Ceux des chemins ruraux reconnus, dont le conseil municipal aura, dans un délai de six mois, décidé l'incorporation ; cette délibération pourra être prise sans enquête publique. ". Aux termes de l'article 12 de la même ordonnance : " Les chemins vicinaux et les chemins ruraux reconnus autres que ceux visés à l'article 9 sont incorporés de plein droit à la voirie rurale de la commune. ". Aux termes de l'article 1er de la loi du 20 août 1881 relative au code rural, applicable jusqu'à l'entrée en vigueur de l'ordonnance du 7 janvier 1959 : " Les chemins ruraux sont les chemins appartenant aux communes, affectés à l'usage public, qui n'ont pas été classés comme chemins vicinaux ". Aux termes de l'article 4 de cette loi : " Le conseil municipal peut, sur la proposition du maire, déterminer ceux des chemins ruraux qui devront être l'objet des arrêtés de reconnaissance () ".

2. Il ne résulte pas de l'instruction que le chemin rural n°21 desservant la propriété de M. et Mme D ait fait l'objet, antérieurement à l'entrée en vigueur de l'ordonnance du 7 janvier 1959, d'un arrêté du conseil municipal de reconnaissance en vertu des dispositions précitées de la loi du 20 août 1881 et que ce chemin, qui n'est pas situé en agglomération, ait fait l'objet de l'une des procédures de classement prévues par l'article 9 de l'ordonnance du 7 janvier 1959. Dans ces conditions, ce chemin est demeuré dans la voirie rurale de la commune de Bruniquel, en application de l'article 12 de l'ordonnance du 7 janvier 1959. Par conséquent, le chemin en litige est resté un chemin rural, appartenant au domaine privé de la commune, dont l'entretien n'entre pas dans le champ des dépenses obligatoires à la charge de la commune. Toutefois, et bien que très légèrement aménagé en terre et recouvert d'herbes rases, il résulte de l'instruction que ce chemin n°21 est bien ouvert à la circulation du public et a donc la qualité d'un ouvrage public.

3. Le maître d'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. La victime doit toutefois apporter la preuve de la réalité des préjudices qu'elle allègue avoir subis, et de l'existence d'un lien de causalité entre cet ouvrage et lesdits préjudices. Le maitre d'ouvrage ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure. Dans le cas d'un dommage causé à un immeuble, la fragilité ou la vulnérabilité de celui-ci ne peuvent être prises en compte pour atténuer la responsabilité du maître de l'ouvrage, sauf lorsqu'elles sont elles-mêmes imputables à une faute de la victime. En dehors de cette hypothèse, de tels éléments ne peuvent être retenus que pour évaluer le montant du préjudice indemnisable.

4. Il résulte de l'instruction que le bâtiment en litige est longé par le chemin rural n°21 à l'état de nature, lequel, ainsi qu'il en ressort du rapport d'expertise et du relevé topographique, ne jouxte pas immédiatement la façade de la bâtisse mais en est séparé par une bande de terre qui n'est pas incluse dans l'assiette du chemin rural. Il apparaît par ailleurs, que le niveau des terres situées du côté du chemin rural est en légère surélévation par rapport au sol intérieur du bâtiment et recouvre la partie basse d'une ouverture de la grange et il ressort du rapport d'expertise que le chemin rural est lui-même dominé par une parcelle de terres cultivées. Si les requérants soutiennent que le chemin rural est à l'origine des fissures apparues lors de l'hiver 2018 en raison de l'arrivée d'eau en pied de mur de la grange, il résulte toutefois de l'instruction que le chemin communal ne se situe pas à l'aplomb de la façade, ni ne génère, par lui-même, l'accumulation d'eau dès lors qu'il ne présente aucune artificialisation des sols et est transparent quant à l'écoulement des eaux, y compris souterraines, en provenance des fonds supérieurs. Par ailleurs, il résulte du rapport d'expertise que la grange des requérants n'est pas équipée de gouttières et que le bassin versant de la toiture génère un ruissellement d'eau de pluie, sur une surface de 56 m², tombant en pied de façade, donc en dehors de l'assiette du chemin rural ainsi qu'il a été dit, et alors que le chemin, distant du bâtiment, présente une surface active de ruissellement inférieur, de 45,9 m². Ensuite, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que le bâtiment des requérants est construit sur un sol argileux, sans fondations, avec des pierres posées directement sur le sol et sans chainage permettant de rigidifier l'édifice, et l'expert attribue la survenue des fissures à ces défauts structurels, en notant seulement que la venue d'eau était seulement un facteur aggravant. Dans ces conditions, il apparait que la présence et l'utilisation du chemin communal n'est à l'origine ni des préjudices dont il est demandé réparation, ni, en tout état de cause, à l'origine de la présence d'eau souterraine en pied de façade du bâtiment qui n'est d'ailleurs qu'un facteur secondaire de la déstabilisation de l'édifice. Par suite le lien de causalité entre l'ouvrage public en cause et les désordres dont il est demandé réparation n'est pas établi.

5. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires de la requête doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais d'expertise :

6. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. L'Etat peut être condamné aux dépens. ".

7. Les frais et honoraires d'expertise ont été liquidés et taxés à la somme de 15 045 euros TTC par ordonnance du président du tribunal administratif de Toulouse en date du 28 mars 2020, qui les a mis à la charge de M. et Mme D. Il y a lieu, en application de ces dispositions et de tout ce qui précède, de les laisser à leur charge définitive.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la commune de Bruniquel, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. et Mme D la somme qu'ils réclament au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de M. et Mme D le versement à la commune de Bruniquel d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. et Mme D est rejetée.

Article 2 : Les frais et honoraires d'expertises taxés et liquidés à la somme de 15 045 euros TTC par une ordonnance du président du tribunal administratif de Toulouse en date du 28 mars 2020 sont laissés à la charge définitive de M. et Mme D.

Article 3 : M. et Mme D verseront la somme de 1 500 euros à la commune de Bruniquel au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Mme F E épouse D et à la commune de Bruniquel.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Souteyrand, président,

M. Huchot, premier conseiller,

Mme Lesimple, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

Le rapporteur,

N. C

Le président,

E. Souteyrand La greffière,

M-A. Barthélémy

La République mande et ordonne au préfet du Tarn-et-Garonne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier le 15 septembre 2022,

La greffière,

M-A. Barthélémy

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