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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2024459

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2024459

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2024459
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP VAYSSE-LACOSTE-AXISA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par ordonnance n° 462171 du 4 avril 2022, le président de la section du contentieux du Conseil d'Etat a attribué au tribunal administratif de Montpellier le jugement des requêtes de Mme N, enregistrées par le greffe du tribunal administratif de Toulouse le 7 septembre 2020 sous les n°s 2004459 et 2004461. Ces requêtes ont été enregistrées par le greffe du tribunal administratif de Montpellier sous les n°s 2024459 et 2024461.

I. Sous le n° 2024459, par une requête enregistrée le 7 septembre 2020 et un mémoire complémentaire enregistré le 14 octobre 2022, Mme E N née D, représentée par Me Vaysse-Axisa, demande au tribunal :

1°) de condamner l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " à lui verser la somme de 50 000 euros, au titre des préjudices subis du fait d'un harcèlement moral, augmentée des intérêts légaux à compter de la date de son recours préalable et à défaut, d'ordonner une expertise médicale ;

2°) de mettre à la charge de l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona ", une somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les dépens.

Elle soutient que :

- elle a subi un harcèlement moral par ses collègues, dont le caractère répété et même perpétuel ressort de l'enquête de gendarmerie consécutive à sa plainte, accentué par l'inertie des cadres de santé auxquels elle a fait part de son état de détresse, et dont l'une a même ajouté à ses humiliations répétées ;

- ses préjudices sont matériels, lié aux troubles dans ses conditions d'existence, et à la perte de revenus, aux frais d'hospitalisation et aux frais d'avocat ; ces préjudices devront être indemnisés à hauteur de 20 000 euros ;

- elle subit un préjudice moral, qui s'est traduit par une volonté de se donner la mort et perpétué sous la forme d'une profonde dépression ; ce préjudice devra être indemnisé à hauteur de 30 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 janvier 2021, l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona ", représenté par Me Sérée de Roch conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme N une somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme N ne sont pas fondés.

II. Sous le n° 2024461, par une requête enregistrée le 7 septembre 2020, Mme E N née D, représentée par Me Vaysse-Axisa, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 9 juillet 2020 par laquelle l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " a rejeté sa demande de protection fonctionnelle ;

2°) de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 janvier 2021, l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona ", représenté par Me Serée de Roch conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme N une somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par un courrier du 13 octobre 2022 les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que la décision était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de Mme N tendant à ce que le tribunal lui accorde la protection fonctionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail,

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Crampe, première conseillère,

- et les conclusions de Mme Villemejeanne, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n°s 2024459 et 2024461 présentées par Mme N sont relatives à la situation administrative d'un même agent public et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

2. Mme N est agent des services hospitaliers au sein de l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " situé à Montech (31). Recrutée en contrat à durée déterminée le 1er mai 2010, elle est agent titulaire depuis le 1er août 2012. Elle demande, par sa requête n° 2024459, la condamnation de l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " à lui verser la somme de 50 000 euros en réparation des préjudices subis du fait d'un harcèlement moral et, par sa requête n° 2024461, d'annuler la décision du 9 juillet 2020 par laquelle cet employeur a rejeté sa demande de protection fonctionnelle.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

3. Il résulte de l'instruction que Mme N a lié le contentieux par une demande préalable indemnitaire adressée par lettre recommandée avec accusé de réception datée du 19 juin 2020 par laquelle elle demandait, avec une précision suffisante, l'indemnisation de ses préjudices, matériel et moral, résultant d'un harcèlement moral, pour des montants respectifs de 20 000 et 30 000 euros. Son employeur a rejeté sa réclamation préalable par courrier daté du 9 juillet 2020. Il en résulte que la fin de non-recevoir opposée en défense tirée du défaut de liaison du contentieux doit être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

4. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel () ". Aux termes de l'article 11 de cette même loi : " I.- À raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire. () / IV. - La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté ". Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

5. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. Le juge se détermine au vu de ces échanges contradictoires qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. D'autre part, pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral.

En ce qui concerne le harcèlement moral :

6. Pour faire présumer l'existence d'un harcèlement moral, Mme N fait valoir les difficultés rencontrées avec Mmes K, H et L, ses collègues aides-soignantes, desquelles elle subit un dénigrement persistant et répété de sa manière de travailler, aboutissant à une dégradation de ses conditions de travail. D'autre part, elle invoque l'inertie de sa hiérarchie, pourtant alertée, et dont elle n'a pas davantage été entendue lors d'une réunion de service organisée le 17 juillet 2017, aboutissant à une tentative de sa part de se donner la mort, le 18 juillet 2017. Mme N expose qu'elle a procédé au dépôt d'une plainte pénale pour harcèlement moral.

7. L'ensemble des faits mentionnés ci-dessus sont susceptibles de faire présumer l'existence d'agissements constitutifs d'un harcèlement moral à l'encontre de Mme N. Toutefois, et ainsi qu'il a été dit au point 5 du présent jugement, il incombe, d'une part, à l'administration de démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement et, d'autre part, de tenir compte des comportements respectifs des agents auxquels il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral, ainsi que, de manière générale, du contexte, notamment organisationnel, dans lequel les faits litigieux ont eu lieu.

8. L'EPHAD fait valoir, à cet égard, que Mme N présentait des difficultés de positionnement, au sein de l'équipe, un manque de confiance en elle, que ses capacités professionnelles n'ont pas été dénigrées et qu'elle a pu bénéficier de formation professionnelles et d'un avancement régulier. L'employeur ajoute que Mme N a été rappelée à l'ordre à plusieurs reprises pour manquements répétés dans ses tâches professionnelles au cours de cette période. Enfin il fait valoir que l'expert psychiatre a mis en avant que la tentative de suicide de la requérante était le fruit de la rencontre entre un contexte précipitant et une fragilité préexistante de la personnalité et altération du narcissisme et mentionne l'existence d'un syndrome dépressif observé chez la requérante antérieurement aux faits.

9. Toutefois, en premier lieu, les témoignages concordants d'une dizaine d'ex-employées et d'employées en activité au sein de la maison de retraite attestent que Mmes H, L, et Mme K, membres de l'équipe de travail au sein de laquelle Mme N a été affectée en février 2017, ont été observées usant, de manière répétée, de phrases blessantes, visant à remettre en cause le travail et les qualités personnelles de la requérante. Certains témoins rapportent leurs observations directes de ces attitudes humiliantes envers Mme N et décrivent l'impact de ces comportements sur celle-ci. Deux témoignages directs confirment que Mme H, notamment, surveillait constamment l'activité de Mme N pour lui en faire reproche, Mme H elle-même reconnaissant qu'elle regardait sa collègue, dont elle n'était pourtant pas la supérieure hiérarchique, comme n'étant pas fiable au travail et comme devant être " tout le temps surveillée ". Certains témoins se déclarent, de manière circonstanciée, victimes des mêmes comportements humiliants et dominateurs, de la part de Mme L ou de Mme H ou de Mme K, que ne justifiaient ni leur grade, ni les circonstances. Il résulte ainsi de l'instruction que les trois agents mises en cause par Mme N ont exercé à son encontre une attitude humiliante et autoritaire, réitérée depuis février 2017. La dégradation du moral de Mme N et ses confidences sur le harcèlement dont elle se sentait victime du fait de l'incessante répétition de propos dénigrants, observé à compter de son affectation dans cette équipe, sont relatés par plusieurs de ses collègues.

10. L'instruction démontre en outre que, mis à part un " recadrage " en 2016, portant sur des aspects techniques de sa mission, Mme N est un agent qui donne satisfaction dans l'exercice de ses fonctions. Il ne résulte de l'instruction aucun reproche fait à l'intéressée relatif à son attitude à l'égard de ses collègues, les témoins l'ayant côtoyée avant février 2017 faisant valoir de manière unanime son caractère joyeux, souriant, appréciée des résidents. A supposer même que des oublis ou manquements aient pu être reprochés à Mme N dans l'exécution de son travail, cette circonstance n'est pas de nature à justifier la constante dévalorisation décrite précédemment, exercée par trois de ses collègues qui, si elles étaient détentrices du diplôme d'aide-soignante, n'étaient chargées en aucune façon de fonctions hiérarchiques. Le cadre M. B admet d'ailleurs avoir reçu Mmes N et K en février 2017 et avoir dû rappeler l'absence de hiérarchie entre les deux agents. Si les bulletins d'évaluation correspondant à cette période, signés de Mme I, évoquent que Mme N ne se sent pas écoutée dans son équipe, et qu'elle a " traversé quelques turpitudes avec ses collègues ", ou qu'elle a du mal à se positionner au sein de l'équipe, ces mentions ne sauraient traduire un comportement problématique attribuable à la requérante, compte tenu du contexte décrit par les différents témoins, exposé au point 9 du présent jugement, mais sont révélatrices de la dégradation des conditions de travail de Mme N en lien avec des comportements abusifs répétés à son encontre.

11. Il résulte ainsi de l'instruction que Mme N s'est trouvée en prise sur la période courant de février et juillet 2017 à des agissements répétés, volontairement humiliants, émanant de trois de ses collègues, se traduisant par une dégradation de ses conditions de travail. L'EPHAD ne démontre pas en défense que ces agissements étaient justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement, aucun d'eux n'étant justifié par l'intérêt du service. Ces faits doivent ainsi être regardés comme constitutifs d'un harcèlement moral.

12. En deuxième lieu, l'EPHAD fait valoir que sitôt qu'il a été informé des difficultés rencontrées par la requérante, il a organisé une réunion, le 17 juillet 2017, pour en tenir compte et qu'il a donc apporté la réponse adaptée à la situation. Il ajoute que la présence de la psychologue lors de la réunion du 17 juillet 2017 garantit la bonne tenue de celle-ci et qu'aucune suite n'a été donnée à la plainte pénale déposée par la requérante.

13. Toutefois, si la plainte pénale déposée n'a, à la date du présent jugement, pas donné lieu à poursuites, il ne résulte pas de l'instruction qu'elle ait fait l'objet d'un classement sans suite. Il résulte en outre de l'instruction, des témoignages et des appréciations portées sur les comptes-rendus d'évaluation par Mme I, ainsi que du témoignage de M. B, que la hiérarchie de Mme N était informée de longue date du malaise ressenti par cette dernière au quotidien, et du contexte délétère au sein duquel celle-ci évoluait. M. B, qui avait eu à gérer les premières difficultés rencontrées en 2010 par Mme N, alors affectée durant quelques temps avec Mme K, avait été alerté à nouveau par Mme N de l'attitude dépréciative de Mme K à son égard en février 2017. Il a reçu Mme N le 6 juin 2017, suite à un signalement effectué par une agent, Mme G, à propos des souffrances que vivait la requérante, mais admet n'avoir pas envisagé de changer l'intéressée de service au motif qu'elle venait d'y être affectée, et avoir, par la suite, refusé à Mme N un nouveau rendez-vous.

14. Il résulte également de l'instruction que Mme I a reçu de Mme N un message textuel adressé par téléphone le 14 juillet 2017. Mme N la prévenait d'un incident supplémentaire avec Mme K, précisant que " à chaque fois que je travaille avec cette équipe ça se passe vraiment très mal, s'il vous plaît ne dites pas que je me victimise, () me fait piétiner tout le temps aucun respect () je vous prie () faire en sorte que je ne travaille plus avec eux. Parce que 3 contre un, je dirais même 5 contre un ça fait beaucoup () je me tape tout le temps des critiques " et s'achevant par " veut-on me pousser à la démission, je préfère mourir ". Ce message a généré l'organisation d'une réunion comprenant Mmes I, K, L, H, P et Paris, membres de l'équipe de travail, Mme O, infirmière diplômée d'Etat référente et Mme F, la psychologue du service. Il résulte du témoignage direct de Mmes P et Paris, et cela n'est pas contredit par le témoignage de Mme I elle-même, que celle-ci a aussitôt reproché publiquement à Mme N de lui avoir adressé un message durant un week-end férié en lui enjoignant " ne me refaites plus jamais ça ". Il résulte également des témoignages que le comportement harcelant de Mme K à l'égard de Mme N a été mis, par Mme I, sur le compte d'un manque d'humour de cette dernière. Enfin, Mme I a admis qu'elle s'était bornée à répondre à l'expression par Mme N de son désir de mourir : " vous vous rendez compte de ce que vous ditesqu'en penseraient votre mari et vos enfants ' ". A résulte également de l'instruction que le compte-rendu de la psychologue présente à la réunion du 17 juillet 2017 est taisant sur les reproches faits à Mme N d'avoir alerté sa cadre durant un jour férié, pourtant rapportés par des témoins et par Mme I elle-même, et que cette professionnelle a attesté qu'à aucun moment Mme N n'y a fait l'objet d'une humiliation publique, pourtant avérée. Ce compte-rendu ne démontre ainsi en rien, contrairement à ce qui est soutenu en défense, que la réunion s'est tenue d'une manière adaptée à ce que requérait la situation. Le compte-rendu de l'entretien personnel suivant la réunion, rédigé par la cadre, indique que Mme N " reste sur sa position de " victime " ". Il résulte ainsi de l'instruction une négligence répétée de la part de l'encadrement à admettre et faire cesser le harcèlement dont était victime Mme N, un soutien affiché aux auteures du harcèlement, et une attitude aggravante du contexte risqué que traversait la requérante. Ces faits peuvent également être regardés comme étant constitutifs du harcèlement moral.

15. En troisième lieu, Mme N a été soumise à une expertise psychiatrique du Dr J, expert pédopsychiatre. S'il en résulte que Mme N a connu une première dépression il y a quelques années, dans un autre service du même établissement et un contexte qu'elle décrit comme similaire, il n'apparait pas que les faits en litige soient en relation avec cette première dépression, laquelle n'a pas occasionné d'arrêt de travail et à propos desquels l'intéressée explique que, ses griefs avaient été entendus par sa hiérarchie et un terrain d'entente trouvé avec sa collègue. L'expert admet que les ressentis de Mme N sont sincères, et ses dires crédibles. S'il relève une fragilité psychologique du fait d'une sensibilité particulière à la critique témoignant d'une " altération fondamentale du narcissisme " et facilitant, en situation d'adversité, les réactions dépressives et le sentiment d'injustice, d'être rejetée ainsi que le besoin de reconnaissance et de validation par les tiers, l'expert ajoute que ce profil facilite ou exacerbe les conduites agressives, voire humiliantes, de la part de certaines personnalités au profil pervers trouvant du plaisir dans la souffrance des tiers, ou de profils dominants et autoritaires. Ainsi, si le profil de Mme N peut expliquer qu'elle ait été choisie comme cible d'un harcèlement, il ne saurait justifier celui-ci, émanant de trois de ses collègues, par ailleurs décrites comme ayant un profil dominant, autoritaire et/ou pervers par les témoignages ci-avant exposés. La personnalité de la victime ne saurait davantage justifier le défaut de prise en charge par sa hiérarchie, d'une part, de sa souffrance au travail, exprimée à plusieurs reprises, d'autre part, desdites conduites agressives ou humiliantes émanant de ses collègues, illégitimes au regard de leur grade et de la manière de servir de l'intéressée, et qu'il appartenait à l'employeur de contenir. Enfin, ce profil ne saurait excuser la gestion aggravante par sa hiérarchie, observée au cours de la réunion qui s'est tenue le 17 juillet 2017, laquelle a immédiatement précédé le geste suicidaire de la requérante.

16. Par suite, alors qu'il résulte de l'instruction que l'ensemble des agissements relevés ont eu pour effet la dégradation des conditions de travail de Mme N, et ont provoqué une dégradation progressive de son état psychologique, l'EPHAD employeur ne démontre pas que ces agissements étaient justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement, aucun d'eux n'étant justifié par l'intérêt du service. Dans ces conditions, les agissements dénoncés par Mme N doivent être regardés comme constitutifs d'un harcèlement moral. Il en résulte que l'ensemble des préjudices résultant du harcèlement subi doivent être intégralement réparés par l'employeur.

En ce qui concerne les préjudices indemnisables :

17. D'une part, il résulte de l'instruction que le Dr C, médecin psychiatre, qui suit Mme N depuis juillet 2017, date de son admission à la clinique après son geste suicidaire, l'attribue, dans un compte-rendu rédigé le 8 février 2018, à un paroxysme dépressif en lien avec une situation d'impasse et de souffrance au travail, et relate les éléments mis en avant par la requérante, soit des nuisances répétées " ayant pu revêtir un caractère de harcèlement ". Il note la persistance, malgré une amélioration, " d'éléments de la série psycho-traumatique avec des cauchemars quotidiens () scénarisant les situations de souffrance vécues au travail ". L'état de mal-être persistant de la requérante est confirmé par l'expertise du Dr J qui note les difficultés de la requérante à sortir de la crise traversée du fait du harcèlement, telles que la persistance d'un syndrome dépressif patent assorti de manifestations anxieuses autour d'idées de mort, et du sentiment d'un avenir bouché. La requérante décrit en outre les répercussions engendrées par son état au sein de son foyer. Toutefois, elle ne peut se prévaloir, pour en demander l'indemnisation pour elle-même, des préjudices distincts ressentis par son époux et sa fille. Eu égard à l'état psychique et au vécu de la requérante, consécutifs au harcèlement ainsi décrit, son préjudice moral sera justement indemnisé par l'allocation d'une somme de 15 000 euros.

18. D'autre part, Mme N invoque un préjudice matériel, composé de pertes de revenus, frais de déménagement, frais d'hospitalisation, perte des frais engagés pour parfaire sa formation d'aide-soignante et frais d'avocat. Toutefois, si elle perçoit une rémunération moindre de son nouvel employeur, il ne résulte pas de l'instruction que sa mise en disponibilité pour convenances personnelles, autorisée à partir du 18 octobre 2021, et ses décisions de changer d'employeur, de déménager, d'entamer un processus de validation des acquis de l'expérience et de ne pas achever sa formation d'aide-soignante soient en lien direct et certain avec le harcèlement dont elle a fait l'objet. En outre, elle ne démontre pas que les indemnités journalières perçues durant ses arrêts de travail n'aient pas compensé les pertes de revenus invoquées. Enfin, elle n'établit pas davantage que des frais d'hospitalisation soient demeurés à sa charge. Quant à ses frais d'avocat, il ne résulte pas de l'instruction qu'elle ait engagé d'autres frais que ceux relevant des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et pris en compte au point 25 du présent jugement, ou que ceux dont elle pourrait solliciter la prise en compte au titre de la protection fonctionnelle.

19. Il résulte de ce qui précède que Mme N est fondée à demander la condamnation de l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " à lui verser une somme de 15 000 euros, assortie des intérêts au taux légal décomptés à partir du 23 juin 2020, date de réception de la demande indemnitaire préalable adressée par la requérante à son employeur.

Sur la décision du 9 juillet 2020 rejetant la demande de protection fonctionnelle :

20. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

21. Il résulte de ce qui a été exposé aux points qui précèdent que Mme N a été victime de harcèlement moral dans l'exercice de ses fonctions au sein de l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " et que les agissements en cause ne sont pas justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. En refusant de faire droit à la demande de l'intéressée d'une mise en œuvre de la protection fonctionnelle, l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " a dès lors manqué à son obligation de protection prévue par les dispositions citées au point 4 du présent jugement. Par suite, il y a lieu d'annuler la décision du 9 juillet 2020 portant refus de protection fonctionnelle.

Sur les conclusions tendant à ce que le tribunal accorde le bénéfice de la protection fonctionnelle :

22. Il n'appartient pas au tribunal de se substituer à l'administration pour accorder la protection fonctionnelle demandée par Mme N. Il y a donc lieu de rejeter ses conclusions en ce sens, qui sont irrecevables par nature.

Sur les conclusions tendant à l'allocation des dépens :

23. La présente instance n'ayant pas donné lieu à dépens au sens de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions de Mme N tendant à ce que l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " supporte les dépens ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

24. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme N, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par de l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona ", au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

25. Il y a lieu en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " une somme de 1 500 euros au titre des frais non compris dans les dépens exposés par Mme N.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 9 juillet 2020 refusant la protection fonctionnelle à Mme N est annulée.

Article 2 : L'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " est condamné à verser à Mme N une somme de 15 000 (quinze mille) euros, assortie des intérêts au taux légal décomptés à compter du 23 juin 2020.

Article 3 : L'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " versera à Mme N une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona " au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme E N et à l'EHPAD " le Parc et l'Ostal de Garona ".

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rigaud, présidente,

Mme Crampe, première conseillère,

M. Goursaud, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure

S. Crampe La présidente,

L. Rigaud

La greffière,

M. M

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de solidarités, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 10 novembre 2022.

La greffière,

M. M

2, 2024461

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TA13Plein contentieux

Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110

Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.

01/06/2026

TA13Plein contentieux

Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580

Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.

01/06/2026

TA14Plein contentieux

Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609

Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.

01/06/2026

TA25Plein contentieux

Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163

Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.

01/06/2026

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